• Traversant tout le champ de la poésie, le livre de Martine Broda est d'abord un essai, et non une encyclopédie ou un ouvrage érudit. Même si le corpus concerné est immense, elle a préféré analyser à fond une dizaine d'exemples d'auteurs de toutes époques, français et étrangers. Dans un ordre à la fois logique et chronologique, le livre alterne les chapitres consacrés à des auteurs et ceux qui sont purement théoriques. Martine Broda tente de déconstruire la définition la plus communément admise de la poésie lyrique comme "expression du moi", en soulignant sa stricte historicité : elle est l'invention du romantisme allemand, comme l'a montré Gérard Genette.
    Il existe une autre tradition à l'intérieur de la théorie des genres (Hölderlin, Nietzsche), qui conçoit une énonciation en première personne, où le sujet n'est pas un sujet plein. Plutôt que celle du "moi", le lyrisme pose la question du désir, par où le sujet accède à son propre manque à être, et il la pose en sa dimension ontologique, par rapport à notre destination. Il est ce chant de l'amor fati, chant du sujet et non du moi, qui célèbre dans son pur apparaître l'éphémère, le périssable, et relève d'une conception positive du sublime (l'ekphanestaton selon Philippe Lacoue-Labarthe), celle qui concerne encore la poésie, à la différence de la peinture moderne. En effet, loin d'être platement sentimental comme ses caricatures, le haut lyrisme est fondamentalement d'ordre sublime et ce dont il est finalement question, c'est d'une épiphanie, en dernière instance celle de la Chose (das Ding), son aboutissement naturel étant le geste à célébrer.
    L'accent a été mis sur la poésie amoureuse, part depuis toujours majoritaire du corpus de la poésie lyrique, l'amour, dans cette tradition, ayant une fonction épiphanique. La thèse est que les poèmes d'amour, dans une logique du désir pur, ne s'adressent presque jamais à des objets d'amour empiriques ou biographiques, mais, derrière des "senhals" qui sont autant de faux noms de "la personne aimée par moi inventée et vraiment fausse", selon une expression de Pierre Jean Jouve, à cette Chose énigmatique dont parle Lacan : soit l'Autre maternel préhistorique, barré par la loi de la prohibition de l'inceste, figure de la perte sans objet perdu et pur manque d'où procède tout désir. D'un bout à l'autre de la tradition, les oeuvres lyriques naissent de femmes perdues, mortes, inaccessibles, ou même, plutôt, de leur nom, et un rapport du poème à l'amour impossible se dessine, jusqu'en des exemples contemporains. René Char écrivait : "le poème est toujours marié à quelqu'un", mais tout en étant "le poème d'amour réalisé du désir demeuré désir."

  • Eblouissements

    Martine Broda

    Après Poèmes d'été (Poésie/Flammarion, 2000), qui réunissait ses tout premiers textes et son recueil le plus récent, Eblouissements vient compléter l'édition «intégrale» (mais bien sûr, toujours en devenir) des poèmes de Martine Broda. L'ouvrage s'ouvre ainsi sur l'ensemble inédit qui lui donne son titre puis redonne à lire Grand jour, publié en son temps par Michel Deguy chez Belin. Il se clôt sur la Suite Tholos, composée par l'auteur à la mémoire de sa soeur, disparue récemment.
    Ainsi livré dans une manière de dispersion chronologique (mais où patienterait un ordre plus secret), ce regroupement en deux volumes devrait éclairer l'évolution d'une oeuvre qui est parvenue à conjuguer un lyrisme intemporel, ou si l'on préfère impersonnel, et les grandes inflexions formelles des dernières décennies.
    Travail d'amour et de science, de chair comme de sang, où s'inscrit en filigrane la mémoire d'une langue porteuse d'un trouble perpétuellement prolongé.

  • Moins déchirée, plus apaisée peut-être, l'écriture de la poétesse retrace ici, à travers le récit d'une passion interdite, les grands élans de la lyrique amoureuse dont elle avait retracé l'histoire dans«L'amour du nom».

  • « Même dans un contexte français où la poésie est peu lue, est-il nécessaire de souligner l'importance de l'oeuvre de Paul Celan ? Sa vaste culture, l'ampleur des questions qu'il pose, et surtout la radicalité de son travail sur la langue, en font le plus grand poète de langue allemande depuis Rilke - parlant dans l'après-Auschwitz, un poète de la modernité » (M. Broda).

    Ce recueil réunit les conférences prononcées au cours d'un colloque sur Paul Celan qui a réuni des poètes, des traducteurs, des germanistes, des judaïsants et des philosophes.

  • " Je gagnai, je perdis (...) je jetai / tout dans la main de personne ", dit un poème de Sprachgitter.
    C'est peut-être le geste fondamental de la poésie de Celan. " Personne " est l'Interlocuteur, le destinataire. C'est un écrit d'Ossip Mandelstam, De l'Interlocuteur, qui inspire à Celan l'essentiel de sa réflexion poétologique. Ce texte fait la théorie de la relation dialogique, celle du poète avec son lecteur à venir, qui peut être aussi un poète à venir. À partir du motif de l'adresse du poème à " personne ", Celan durcit les positions de Mandelstam.
    L'acte de confier une bouteille à la mer, don passant d'une main d'homme à l'autre, comme un mot de passe, un schibboleth, n'est pas un échange de contenus, mais un Geschick : envoi de destin. Aussi la métaphore " du serrement de mains " vient-elle remplacer celle du " dialogue ". Pour Celan, sa relation à Mandelstam est l'exemplum de la relation dialogique. Il s'identifie au poète russe, représentant de la génération des " poètes gaspillés ".
    Mandelstam lui enseigne le sens tragique de l'histoire, et aussi le primat de la dimension existentielle et éthique de l'écriture, au-delà de tout formalisme. Dans cette relation, le " destin " intervient en trois temps, ou à trois niveaux distincts. À partir de la " direction ", Celan-l'Interlocuteur déchiffre le vivre-écrire de Mandelstam comme un destin. Puis il tire la leçon : Mandelstam lui enseigne ce qu'est écrire, quand l'écriture doit produire son propre destin.
    Enfin, dans certains poèmes de La Rose de personne, l'identification à Mandelstam induit les plus curieux effets autoprophétiques. Le présent commentaire met en relation les poèmes du livre dédié à Mandelstam avec les proses théoriques de Celan, dont certaines, jusque-là inédites en français, sont données à lire.

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