• Qu'en est-il de l'économie dans les sociétés primitives ? À cette question fondamentale, la réponse classique de l'anthropologie économique est la suivante : l'économie archaïque est une économie de subsistance et de pauvreté, elle parvient au mieux à assurer la survie du groupe incapable de sortir du sous-développement technique. Le sauvage écrasé par son environnement écologique et sans cesse guetté par la famine et l'angoisse, telle est l'image habituellement répandue.
    Travestissement théorique et idéologique des faits, réplique ici tranquillement un anthropologue et économiste américain de réputation internationale. Passant des chasseurs australiens et Bochimans aux sociétés néolithiques d'agriculteurs primitifs telles qu'on pouvait encore les observer en Afrique ou en Mélanésie, au Viêt-nam ou en Amérique du Sud, relisant sans parti pris les textes connus et y ajoutant des données chiffrées, Marshall Sahlins affirme, avec autant d'esprit que d'érudition, que non seulement l'économie primitive n'est pas une économie de misère, mais qu'elle est la première et jusqu'à présent la seule société d'abondance.
    Comme le dit Pierre Clastres dans sa présentation : «Si l'homme primitif ne rentabilise pas son activité, c'est non pas parce qu'il ne sait pas le faire, mais parce qu'il n'en a pas envie.» Tout le dossier de la question est à reprendre.

  • Le domaine de prédilection de l'anthropologue Marshall Shalins, c'est le Pacifique : les îles Fidji, la Polynésie, Hawaii. Tous les essais réunis dans ce volume posent le problème de la rencontre des cultures de cette région avec le capitalisme dans ses versions européennes et américaines.
    La thèse générale consiste, contrairement au courant rousseauiste qui ne voit que le côté destructeur de cette rencontre, à montrer comment ces peuples réagissent à l'arrivée des armes et des marchandises, en adaptant leurs institutions et en assimilant les rapports extérieurs dans un cadre qui prolonge leurs traditions. Plusieurs de ces essais sont de petits chefs-d'oeuvre par l'art de l'exemple, la souplesse du style, l'humour et l'absence de démagogie tiers-mondiste. Le tout pose la grande question de la possibilité d'une histoire universelle aujourd'hui. Elle donne à tous ces essais d'anthropologie une dimension inhabituelle.

  • La sociobiologie constitue-t-elle la nouvelle révolution copernicienne, reléguant l'anthropocentrisme aux oubliettes de l'archéologie du savoir, en replaçant fermement l'homme et sa culture dans son contexte d'animalité concurrentielle ?
    Marshall Sahlins dénonce vigoureusement cette aberration antiscientifique et antihumaniste. Accepter la «Nouvelle Synthèse» sociobiologique, c'est faire fi de tout l'acquis des sciences de l'homme. Il ne suffit point d'affubler les comportements animaux d'une terminologie anthropomorphique, ou d'identifier les institutions humaines à des formes de «société» animales, pour établir une continuité entre tous ces phénomènes. De fait, le langage est le propre de l'homme ; la fonction symbolique qu'il exprime introduit une discontinuité radicale dans l'univers : les actes des hommes ne se comprennent que par la signification qu'ils revêtent dans un système d'institutions, au nombre desquelles la parenté a longtemps joué un rôle primordial - à l'antipode de toute «réalité» biologique. Il revenait à l'anthropologue de dégager le sens de la fascination qu'exerce cette éternelle «Nouvelle Synthèse», qui s'est insinuée dans les domaines les plus divers de la connaissance, de l'utilitarisme sociologique à l'économie marginaliste, en passant par la théorie des jeux et la linguistique cartésienne de Chomsky. M. Sahlins en identifie le ressort profond : l'«individualisme possessif», et la dialectique de la nature et de la culture qui lui est propre.

  • Les cultures humaines se sont-elles constituées en se fondant sur les activités pratiques et sur l'intérêt utilitaire ? l'auteur critique cette thèse et défend l'interprétation symbolique de la culture contre les utilitarismes de toutes sortes.
    Il propose ainsi une conclusion nouvelle au débat séculaire du matérialisme et de l'idéalisme.
    Quand il s'agit d'analyser les sociétés dites primitives, le matérialisme historique a ses limites. aussi marxisme et structuralisme sont-ils destinés à rester deux perspectives théoriques distinctes.
    Les questions qui divisent marxisme et théorie culturelle ont leurs analogues dans l'histoire de la pensée anthropologique, et l'auteur nous invite à les déceler chez morgan, bons, malinowski, durkheim, radcliffe-brown et d'autres.

    Dans cette controverse entre raison pratique et raison culturelle, la conception matérialiste de l'histoire est en procès. la découverte de la culture fait apparaître que, si le matérialisme historique est la conscience de la société occidentale, il l'est dans les termes et dans les limites de cette société. sahlins, examinant tels aspects de l'alimentation ou de la mode, avance que la production elle-même n'est pas une logique pratique d'efficacité matérielle, mais une intention culturelle.
    La rationalité matérielle se fonde sur des relations signifiantes entre personnes et objets.

  • Voici venu le temps de nous apitoyer sur notre misérable sort. Depuis deux millénaires, nous avons toujours été hantés par le spectre de notre propre nature : une nature humaine si cupide et si violente qu'elle livrerait la société à l'anarchie si on ne la soumettait pas à quelque gouvernement. Ce livre montre qu'il s'agit d'une conception typiquement occidentale, où l'opposition entre nature et culture est perçue comme le fondement de notre propre tradition (et de nos propres sciences sociales) et de notre différence par rapport à tous ceux qui considèrent que les bêtes sont fondamentalement humaines, et non que les hommes sont fondamentalement des bêtes. Et ces derniers ont raison, du moins au sens où l'espèce humaine modernes, l'Homo sapiens, est apparue il y a relativement peu de temps dans une histoire culturelle humaine beaucoup plus ancienne. La paléontologie nous l'apprend, nous sommes des animaux de culture ; notre patrimoine biologique, c'est de créer des symboles. Croire que nous sommes à la merci de nos penchants animaux est une illusion qui s'enracine aussi dans la culture.

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