• Qui a inventé la mythologie ? quelles sont les frontières de ce territoire oú des histoires inoubliables et le plaisir de les conter semblent inséparables de l'exégèse et du désir de les interpréter ? s'il est vrai qu'un mythe est perçu comme mythe par tout lecteur dans le monde entier, pourquoi la science des mythes est-elle toujours impuissante à différencier avec rigueur un conte d'un mythe ?
    Poisson soluble dans les eaux de la mythologie, le mythe est une forme introuvable : ni genre littéraire, ni récit spécifique.
    Mais parler de la mythologie, hier et aujourd'hui, c'est toujours, plus ou moins explicitement, parler grec ou depuis la grèce. d'oú l'urgence d'une enquête généalogique pour repenser la mythologie comme objet de savoir autant que de culture.
    Et se découvrent les procédures d'exclusion portées par un vocabulaire du scandale, convoquant toutes les formes d'altérité : depuis les "gueux du mythe" de l'ancienne samos, le "mytheux" de la mémoire incontinente dénoncé par thucydide jusqu'à l'incroyable, le sauvage, l'absurde ou l'obscène qui mobilisent les responsables de la science des mythes dans la deuxième moitié du xixe siècle.
    Des gestes de partage répétés et successifs oú le mythologique, chaque fois, se déplace, change de forme et de contenu. mais oú, dans le même temps, la mythologie s'invente entre la fascination exercée sur les modernes par le grec à deux têtes et la rumeur incantatoire des mythologues rêvés par la cité platonicienne, enfants aux cheveux blancs, et chargés de conjurer la menace d'une tradition rompue.

    Inventivité de la mythologie qui se raconte dans une histoire oú interfèrent les pratiques de l'écriture, les discours sur la tradition et les échanges entre la mémoire et l'oubli.

  • Marcel Detienne
    Les Maîtres de Vérité
    dans la Grèce archaïque

    « Les Maîtres de vérité. sont trois types de personnages que leurs fonctions qualifient, dans le contexte social et culturel de la Grèce archaïque, comme détenteurs d'un privilège inséparable de leur rôle institutionnel. Ces trois personnages sont l'aède, le devin, le roi de justice ; leur commun privilège est de dispenser la « Vérité ». Du moins traduisons-nous ainsi le mot grec « Aléthéia » dont les valeurs, dans la pensée religieuse ancienne, ne débordent pas moins le cadre de notre concept du vrai que ne le fait, par exemple, le « Rta » des Indo-Iraniens : cette « vérité » qui n'est séparable ni de l'ordre rituel, ni de la prière, ni du droit, ni de la puissance cosmique assurant le retour régulier des aurores.
    Livre passionnant, que les sociologues de la religion comme les historiens de la philosophie doivent lire. »
    J.-P. Vernant, Archives de sociologie des religions.


    Préface de P. Vidal-Naquet.

    Série dirigée par Jean-François Balaudé.

  • Dionysos mis a mort

    Marcel Detienne

    Depuis les années quatre-vingt, par la grâce d'historiens encore soviétiques, le dionysos d'orphée a enfin reçu droit de cité dans l'histoire de la grèce archaïque.
    Les tablettes d'os trouvées sur les bords de la mer noire témoignent que, pour les disciplines d'orphée (les "orphiques") vers 500 avant notre ère, dionysos règne entre mort et vie, qu'il habite l'arrière-pays oú la vérité se souvient de la tromperie et du mensonge. pour interroger la grèce, pour mettre en question le regard de l'hellénisme, demain comme aujourd'hui, dionysos jamais ne fait défaut.
    C'est l'opérateur le plus efficace, et d'abord pour découvrir dans le dispositif sacrificiel la force du meurtre intérieur, ensuite pour reconnaître à l'horizon d'une société les avancées de ses transgressions et jusque dans celles qui lui sont possibles ; peut-être aussi pour entrecroiser la chasse et l'érotique en expérimentant librement entre récits mythiques, pratiques du polythéisme et formes de société.
    Infiniment turbulent, dionysos, le dieu qui, dit-on, s'empare de tout et possède le vivant comme l'inanimé, s'avoue impuissant devant la gente helléniste. pourquoi ? c'est ce que nous avons voulu comprendre hardiment.

  • « Eschyle le sait, il n'est pas le seul : Apollon est un dieu impur, exilé du ciel, un dieu plein de passions troubles. Ce qui ne l'empêche pas d'être le Maître des fondations, le Seigneur de l'Oracle, le grand Exégète dans la cité de Platon. Comment les voies de la parole peuvent-elles recouper les chemins du couteau, donc la folie du meurte ?
    La piste est toute tracée, en Grèce et en grec archaïque. Il suffit de la suivre, depuis le premier pas d'Apollon sur le sol de Délos jusqu'au bras armé du couteau sur l'horizon du Parnasse. Mais au prix d'une extrême attention portée aux détails et à toutes les données concrètes ; repérer les situations, les objets, les gestes ; savoir qu'en régime polythéiste un dieu, quel qu'il soit, est toujours au pluriel, c'est-à-dire articulé à d'autres puissances, pris dans des assemblages, dans des groupements de dieux, dans des configurations d'objets et de situations sans lesquelles il n'est rien, ou si peu.
    S'élabore ainsi une approche expérimentale du polythéisme, qui vise la confrontation entre polythéismes multiples, dans la matière et dans le style. » Marcel Detienne.

  • En 2007, une nation qui fait partie de l'Europe, comme tant d'autres, décide de créer un ministère de l'Identité nationale. Pour familières qu'elles paraissent, les notions d'identité et de nation se révèlent d'une complexité qui éveille la curiosité de l'histoire et de l'anthropologie. Aussi, conjuguant les deux disciplines, Marcel Detienne met en perspective quelques manières radicalement différentes de se représenter ce qui semble faire partie du « sens commun », à savoir ce que nous sommes ensemble et ce que les autres ne sont pas. Ces manières sont autant de fictions du passé ou du présent : le pur Celte de Padanie, en Italie ; l'Hindou-hindouiste à racines védiques, dans l'Inde contemporaine ; le Japonais né de la terre des dieux sans autres prédécesseurs ; l'Athénien qui se veut pur rejet de la Terre autochtone ; l'Allemand historial d'hier, plus grec que les Grecs, du temps de Heidegger et de Hitler : le native, « citoyen de souche » américain sur un continent ouvert à l'immigration. Sans oublier le Français de souche, à nouveau raciné.

  • Quelle histoire ! Séducteur, né d'un arbre à myrrhe, jeune homme à semence foisonnante, Adonis, par excès de puissance sexuelle, est condamné à l'impuissance : il est voué aux laitues, plantes froides et humides, qui passent pour être une nourriture de morts et un antiaphrodisiaque. Ses fameux « jardins » ne sont pas davantage des charmes destinés à réveiller la fertilité de la terre ; ce sont des cultures sans fruits, des jardins stériles, transportés sur les toits, où l'éclat du soleil caniculaire les fait pousser jusqu'au vert en quelques jours et, sans transition, les dessèche sur pied.
    Ce jardin frivole qui consiste à faire rôtir par Sirius certaines espèces horticoles et céréalières (fenouil, blé, orge, laitue) va de pair avec une fête où le dévergondage des femmes s'autorise des relations d'amant à maîtresse qui s'établissent entre Adonis et Aphrodite. Les aromates provoquent une véritable perversion de la « vie cultivée », aussi bien de la culture des plantes que des relations conjugales.

  • La science historique est née avec et pour la Nation.
    Les historiens d'Europe naissent encore aujourd'hui nationaux, alors que l'anthropologie s'est voulue d'emblée comparative, qu'elle n'a jamais imposé de frontière entre les sociétés d'autrefois et les cultures d'ailleurs. Un pamphlet ? Oui et théorique. Pour dénoncer les mensonges et les dangers mortels de l'incommensurable, de l'incomparable des nationaux de tout poil. Pour montrer ensuite comment construire des comparables : qu'il s'agisse de voir comment des pratiques d'assemblée entre l'Ethiopie, les cités grecques et les Cosaques du XVe siècle dessinent un lieu du politique et esquissent des formes de démocratie distinctes ; ou bien quelle est l'alchimie de tant de purifications ethniques en regard de l'idéologie athénienne d'une pure autochtonie, de la représentation fantasmatique d'un Français, dit de souche, et des parcours de civilités autres qui ont choisi de penser séparément la terre et les morts sans avoir lu Barrès ni connu la fureur des bons Aryens.
    Comparatisme constructif, avez-vous dit ? Sans l'ombre d'une hésitation.

  • L'Orphée de Marcel Detienne n'est pas celui, de loisir, qui chante le voyage d'hiver des Argonautes, ni celui qui descend aux Enfers, mais un Orphée qui vit absolument séparé de ceux et de celles qui naissent citoyens programmés, dressés à s'entre-tuer autour de leurs autels ensanglantés. Orphée dénonce le meurtre et le sang versé. Cette violence est celle de la vie quotidienne, visible dans les histoires des dieux et des déesses que se plaisent à écouter ses contemporains dans les banquets, dans les joutes poétiques comme dans des gestes aussi simples que planter un olivier, dresser la table ou faire l'amour. Il faut à Orphée une vie sans concessions, mais aussi des dieux radicalement différents. Alors, pour l'historien sagace et attentif, se lève un coin de la mythologie grecque, celle qu'Orphée voyait, en dissident extrême.

  • Existe-t-il une "leçon" grecque à l'usage de notre temps? En deux cent vingt pages à contre-courant des idées reçues, Marcel Detienne en définit les contenus et les enjeux. D'évidence, les Grecs ne sont pas une tribu comme les autres. D'où l'intérêt de mettre les Grecs en perspective, de confronter des manières de transcrire la tradition entre le Japon, l'Indonésie, la Rome ancienne et "nos" Grecs, ou des façons de débattre des "affaires communes" - la cité, la paix et la guerre, la religion et son rôle - entre les Communes italiennes, les Cosaques, les Constituants français et les Grecs des premières cités avant notre ère. Par le biais de la comparaison avec d'autres civilisations et par l'aller-retour entre hier et aujourd'hui, il s'agit de porter un regard neuf sur les questions de fond auxquelles nos sociétés sont confrontées: comment se fabrique "du" politique? En existe-t-il un lieu? Qu'est-ce qu'un autochtone? Qu'est-ce que la civilisation occidentale ?

  • Pour faire une Nation, il faut des cimetières et un enseignement d'histoire. En inventant le slogan « La Terre et les Morts », en 1899, Maurice Barrès pensait aux historiens. Le Français raciné d'hier n'a pas à envier le Français de souche d'aujourd'hui.

    D'étranges « mythidéologies » surgissent, disparaissent et ne cessent de réapparaître : être de sang clair et épuré pour la noblesse française du XVIIe siècle ; naître impur à Thèbes, dans le pays de Cadmos et oedipe. La Terre et les Morts, le Sol et le Sang. Comment peut-on écrire une histoire nationale ? Voilà une des questions que fait se lever une approche comparative entre sociétés d'hier et d'autres très contemporaines.

  • «L'écriture d'Orphée? Pourquoi? D'évidence parce qu'elle triomphe de la mort, écriture polyphonique, voix explorant la différence et l'unité des noms, livre viatique de l'ultra-tombe. Tumulte des livres dans la librairie d'Orphée. Et, autour de l'inventeur des lettres et d'autres dieux baroques, l'essaim des femmes, leur désir inquiet, leur folie meurtrière délivrée, enfin.
    Aux filles de Danaos de dire la violence du lit conjugal. À Héra l'Argienne de tracer les limites infinies du pouvoir sur la reproduction, sur la cité et sur son territoire.
    La mythologie aurait-elle un sexe? Comment l'entendez-vous? Collages, montages, images en ellipse, synthétiseur mixant le Minotaure, les dés de Palamède, le Foyer commun misogyne et l'écriture à double fond au bord du Nil.» Marcel Detienne.

  • Séducteur, né d'un arbre à myrrhe, jeune homme à la semence foisonnante, Adonis, par excès de puissance sexuelle, est condamné à l'impuissance : il est voué aux laitues, plantes froides et humides, qui passent pour être une nourriture de morts et un antiaphrodisiaque.
    Ses fameux " jardins " ne sont pas davantage des charmes destinés à réveiller la fertilité de la terre ; ce sont des cultures sans fruits, des jardins stériles, transportés sur les toits, où l'éclat du soleil caniculaire les fait pousser jusqu'au vert en quelques jours et, sans transition, les dessèche sur pied. Ce jardinage frivole qui consiste à faire rôtir par Sirius certaines espèces horticoles et céréalières (fenouil, blé, orge, laitue) va de pair avec une fête où le dévergondage des femmes s'autorise des relations d'amant à maîtresse qui s'établissent entre Adonis et Aphrodite.
    Sur le plan des cultures céréalières comme sur celui du mariage, la semence d'Adonis offre l'image inversée des semences de Déméter, les semences qui portent de vrais fruits et donnent des produits légitimes. Issus d'une situation anomique - la conjonction du Soleil et de la Terre lors du lever héliaque de Sirius -, les aromates provoquent une véritable perversion de la " vie cultivée ", aussi bien de la culture des plantes que des relations conjugales.
    Le coup de chaleur de Sirius grille les pousses vertes tandis qu'il favorise la production de la myrrhe, qui se récolte en ce midi de l'année solaire. Au même moment, l'appétit sexuel des femmes atteint un point culminant, et le danger est grand que les épouses ne deviennent aussi lascives que les courtisanes ou les femmes célébrant la fête d'Adonis, " En vérité, dit J.-P. Vernant dans son importante introduction, c'est Peau d'Ane qui nous est une nouvelle fois conté, mais au plaisir enfantin de l'entendre s'associe maintenant la lecture savante d'un code, ou plutôt de ces multiples codes emboîtés les uns dans les autres qui nous donnent les clés d'un univers mental, différent du nôtre, difficile d'accès, déconcertant encore qu'à certains égards familier, comme si c'était à travers des histoires fantastiques, des récits merveilleux que les Grecs avaient le plus clairement livré l'alphabet dont ils se sont servis pour épeler le monde en la façon qui leur est propre et que Detienne nous aide à déchiffrer.
    " L'auteur a pourvu cette nouvelle édition d'un important ajout, " Où en sont les jardins d'Adonis ? ".

  • Malgré l'histoire trépidante de ses batailles, la guerre de troie échappe en réalité aux hommes : pour homère, ce sont les dieux qui mènent le jeu et règlent leurs comptes. ils y consacrent leurs journées. aussi giulia sissa a-t-elle trouvé chez homère, avec l'iliade, matière à explorer le quotidien des dieux grecs: de quoi leur corps est-il fait et comment se nourrissent-ils ? quelle est l'organisation de leur société ? quelle vie mènent-ils dans l'olympe et dans le monde des hommes ? les dieux sont partagés : modèle rêvé de jouissance infinie mais aussi exemple édifiant d'engagement dans le monde. amours, festins, querelles... mais que désirent-ils vraiment ? dans la seconde partie de ce livre, marcel detienne montre comment les citoyens entretiennent des relations quotidiennes avec les dieux et ce que deviennent les olympiens, invités à venir résider chez les humains organisés en cité. au coeur des rituels et de la vie sociale, les dieux restent présents dans les sacrifices, l'alimentation, les assemblées politiques, la guerre, la sexualité...

    Bref, les dieux sont indispensables à la cité, mais agissent-ils là vraiment en maîtres jaloux de mortels éphémères ? ne seraient-ils pas plutôt - dans les premières démocraties en tout cas - assujettis, du moins soumis, aux décisions des hommes en leurs conseils et assemblées ?


    Chercheur au cnrs, membre du laboratoire d'anthropologie sociale du collège de france, giulia sissa travaille sur la représentation du corps, de la sexualité et de la parenté en grèce. elle a publié le corps virginal, la virginité féminine en grèce ancienne, 1987. marcel detienne, directeur d études à l école pratique des hautes études, sciences religieuses, a publié l'invention de la mythologie, 1981 ; dionysos à ciel ouvert, 1986 ; les jardins dadonis, nlle éd., et l'écriture d'orphée, 1989.

  • La mètis des grecs - ou intelligence de la ruse - s'exerçait sur des plans très divers mais toujours à des fins pratiques : savoir-faire de l'artisan, habileté du sophiste, prudence du politique ou art du pilote dirigeant son navire.
    La mètis impliquait ainsi une série d'attitudes mentales combinant le flair, la sagacité, la débrouillardise. multiple et polymorphe, elle s'appliquait à des réalités mouvantes qui ne se prêtent ni à la mesure précise ni au raisonnement rigoureux. engagé dans le devenir et l'action, cette forme d'intelligence a été, à partir du ve siècle, refoulée dans l'ombre des philosophes. au nom d'une métaphysique de l'être et de l'immuable, le savoir conjectural et la connaissance oblique des habiles et des prudents furent rejetés du côté du non-savoir.
    Reconnaître le champ de la mètis, ses marques en " creux " aux différents niveaux de pratique et de pensée de la société grecque - de la chasse à la médecine, de la pêche à la rhétorique - c'est, pour les auteurs de ce livre, réhabiliter une " catégorie " que les hellénistes modernes ont largement méconnue.

  • La notion de daïmon dans le pythagorisme ancien ; de la pensée religieuse à la pensée philosophique Nouv.

    En étudiant la notion de daïmon dans le pythagorisme ancien, Marcel Detienne met en lumière la transformation d'une pensée religieuse en une pensée philosophique, ou, si l'on veut, le passage du daïmon au logos.
    À partir de témoignages concordants d'auteurs anciens et modernes, il développe l'idée d'une démonologie dans le pythagorisme ancien.

  • Quels sont donc les effets de l'écriture sur le régime intellectuel des Grecs ? Une écriture interrogée dans sa dimension anthropologique : comme une activité cognitive, et quand elle prend une place majeure dans la vie sociale et dans les pratiques politiques.
    Entre 650 et 450 av. notre ère dans les cités de la Grèce, l'écrit monumental et public conquiert son autonomie ; il produit des objets inédits, favorise l'avènement de la publicité, inaugure un régime nouveau pour l'activité intellectuelle. Comment l'écrit devenu autonome s'affirme-t-il pratique de l'intellect ? Quels sont les objets façonnés par l'exercice graphique ? Quelles possibilités nouvelles ces nouveaux objets proposent-ils à l'intelligence de ces Grecs si peu répétitifs ? Autour de ces questions, un petit groupe de chercheurs, français, italiens, américains, découvre la présence de scribes entre l'Acropole, Olympie et les montagnes crétoises ; l'action souvent complexe de législateurs anonymes ou trop connus, et comment l'écriture des lois est constituante du politique ; comment, également, sur ce terrain l'écrit affirme sa présence et ses vertus de rigueur et d'exactitude.
    Enquête qui a une dimension d'histoire sociale : l'avènement des archives ; les distances entre le droit et l'écriture ; les marchands, l'économie et le système de numération alphabétique. Mais dans la visée, il y a les hauts savoirs fléchés par l'écrit : la géométrie dessinant et écrivant, explorant les propriétés des figures et mettant la démonstration par écrit ; la géographie avec la carte et ses contraintes de raisonnement imposées entre écrire le monde et dessiner la terre habitée ; la médecine avec son projet d'écrire afin de décrire, d'inventer par le stylet et le style des Epidémies la maladie dans ses purs symptômes.
    Avec ses tracés bibliographiques, ses indices offerts au chaland, l'ouvrage ainsi paré devrait servir de livre-outil pour d'autres ateliers.

  • La mètis des Grecs - ou intelligence de la ruse - s'exerçait sur des plans très divers mais toujours à des fins pratiques : savoir-faire de l'artisan, habileté du sophiste, prudence du politique ou art du pilote dirigeant son navire. La mètis impliquait ainsi une série d'attitudes mentales combinant le flair, la sagacité, la débrouillardise... Multiple et polymorphe, elle s'appliquait à des réalités mouvantes qui ne se prêtent ni à la mesure précise ni au raisonnement rigoureux.
    Engagée dans le devenir et l'action, cette forme d'intelligence a été, à partir du Ve siècle, refoulée dans l'ombre par les philosophes. Au nom d'une métaphysique de l'être et de l'immuable, le savoir conjectural et la connaissance oblique des habiles et des prudents furent déconsidérés. Reconnaître le champ de la mètis, c'est, pour les auteurs de ce livre, réhabiliter une «catégorie» que les hellénistes modernes ont largement méconnue.

  • Partout et toujours présent dans le paysage grec, le sacrifice sanglant définit les conditions dans lesquelles il est licite et pieux de manger de la viande. Sans alimentation carnée, il n'y a ni société civile ni communauté politique. La broche à rôtir est politique, et le couteau partageant le corps à manger découpe l'espace civique, en même temps qu'il invente la plénitude communautaire.
    Dans le manger carné, il y a comme un foyer commun où se croisent les figures des marches et de l'altérité. Histoires de loups en lisière de cité, quand le couteau, mauvais partageur, dévie vers la violence meurtrière de la guerre et de la tyrannie. Voyages en Scythie où le boeuf se faisant cuire lui-même raconte l'étrangeté des nomades au chariot. Récits des extrémités du monde, autour de la Table du Soleil, entre les viandes succulentes qui naissent de la Terre pour les Éthiopiens Longue-Vie et les cris de souffrance que lancent les chairs découpées des vaches du Soleil.
    Analyse anthropologique qui conduit à mettre en cause la pertinence d'un modèle judéo-chrétien, hâtivement laïcisé par des sociologues convaincus que le social s'enracine dans l'esprit du sacrifice : tel est ce livre, né des travaux du Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes.

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