• Elisabeth Horem raconte une année à Bagdad, où elle s'en alla retrouver un homme arrivé au lendemain de la guerre.
    La route de l'aéroport a mauvaise réputation, on y lance des grenades afin d'immobiliser les véhicules. Voici : une capitale immense et jalonnée de sacs de sable, de palmiers poussiéreux, qu'elle ne connaîtra pas vraiment - " elle le sait depuis le début; parce qu'elle ne pourra sortir que très peu, jamais seule et jamais librement, condamnée à rester pour toujours en marge dans cette ville ". Shrapnels, du nom de ces projectiles de métal qui s'échappent des engins explosifs et qui font tant de ravages, est un livre saisissant et important.
    Faites passer. Alexandre Fillon, Madame Figaro. La vie qu'elle décrit, avec ses gardes du corps omniprésents, la chute des grenades, la voiture blinde, c'est un cercle qui se rétrécit. L'enfermement progressif avec la haine derrière la porte. Il y a quand même une soirée de poésie. Puis des morts inconnus... puis des morts qu'on pourrait connaître. Le jardinier, lui, continue de faire pousser des plantes, la gourmandise, un chat et Mozart font parfois oublier la violence.
    Pas longtemps. Le texte d'Elisabeth Horem est à lire absolument comme un témoignage littéraire de haut vol, une aventure de mots serrée et forte, sans concession au sensationnel. Didier Pourquery, Métro.

  • Pour moi non plus il n'y avait rien sur l'Afrique, ou si peu de chose.

    Des forêts sombres, affreuses, sous une lumière hachée par l'hélice d'un hélicoptère, le bruit du moteur, rythmé, violent, et celui plus doux de l'air brassé, frik-frik-frik-frik-frik-frik, l'hélice - l'hélicoptère représenté, résumé par cette hélice - toujours vue de dessus, comme si le regard embrassait à la fois l'hélicoptère et la forêt, trace de quel souvenir, de quel film, de quelle image ? Ou encore des plaies assaillies par les mouches, des pelages tressaillant sous le fouet de la chaleur sur quelque marché indigène et le soir des colonnes frémissantes, immatérielles, s'élevant dans l'air couleur de pistache pour s'évanouir et retomber en neige soyeuse d'insectes morts.

    Aucun souvenir de ma prime enfance africaine tranchée net par le retour en métropole. Je me rappelle un appartement vide qui sentait la peinture et le plaisir trouble à enfoncer mon pouce lentement dans le mastic frais autour des fenêtres, creusant avec délices dans cette pâte à modeler vierge des cratères dont les bords craquelés s'encrasseraient de poussière avec les années, aucun autre souvenir en deçà de ce plaisir à imprimer dans le mastic odorant la marque de ma présence comme une signature dans ce qui allait être ma chambre jusqu'à l'âge de dix-huit ans, aucun souvenir de ce qui avait précédé, de cette période africaine dont les fantômes toutefois continueraient de planer dans l'appartement de banlieue comme la fumée des cigarettes qu'allumait mon père l'une après l'autre.

    Trois récits, un roman.

    «Ta langue est ta monture» emmène le lecteur au Levant, sur les traces d'un voyageur suisse au début du XIXe siècle. «Les Bâtisseurs» raconte l'histoire de deux enfants anglais déportés à l'autre bout du monde pour y faire souche et consolider l'Empire. Enfin, dans «L'impossible reconstitution de l'Abbaye de Westminster» - qui est aussi un roman familial - une femme, de nos jours, cherche à surmonter son désarroi en s'embarquant sur un cargo - mais cette traversée sera tout sauf apaisante. Ce dernier récit reprend les fils qui couraient dans les deux premiers, révélant entre leurs personnages si différents une parenté dont la clef se trouve peut-être dans le vers de Baudelaire cité en exergue : ils ont tous eu à traverser leur «mer des Ténèbres». Chacun à sa manière.

  • Congo océan

    Elisabeth Horem

    Congo-Océan se déroule dans un port imaginaire d'Afrique.
    D'emblée la précision de la phrase, l'agencement rigoureux des mots saisissent. Pas de fioritures dans cette écriture : juste quelques effets qui font mouche. Et voilà le plus singulier dans l'affaire : avec un tel style, Elisabeth Horem file un tissu narratif tout de complexité et de subtilité...Très maîtrisé dans sa forme, surprenant par sa construction, Congo-Océan confirme la naissance d'un véritable écrivain, observateur, sensible et capable de prélever des parcelles d'une réalité pour composer, avec art, une mosaïque mouvante qui ressemble à cette réalité.
    Mais l'essentiel demeure dérobé, parce que notre vision des choses et des êtres reste toujours partielle. L'énigme règne dans ce livre comme clans l'existence. Et, au sortir de Congo-Océan, remplis d'images, d'émotions, d'intuitions fugaces que l'écriture a fait naître en nous, on commence à réfléchir, à rêver.

  • Sans doute y a-t-il eu plusieurs scènes de ce genre : deux hommes (parfois un seul) faisant le guet aux abords de son hôtel, attendant qu'il s'absente puis, le moment venu, poussant la porte, et le réceptionniste déjà là, surgi comme un mauvais génie près du palmier en plastique, rayonnant de zèle et de sueur en rendant compte à voix basse des allées et venues de Peter Vaart, ajoutant d'une voix implorante Si ces messieurs désirent voir la chambre...
    Des doutes avaient commencé à naître. De si petites choses au début, cela ne valait pas la peine d'y prêter attention : la fenêtre qu'il avait cru fermer tout à fait, mais il pouvait se tromper, le courant d'air qui passe sous la porte l'aura rouverte ; le rideau de plastique tiré à moitié devant le cabinet de toilette, qu'est-ce que cela prouve, la femme de chambre, peut-être... Un jour, la radio marchant en sourdine, il ne l'aurait pas laissée ainsi.
    Puis de plus en plus souvent des papiers dérangés dans son tiroir. Un mégot écrasé dans le verre à dents. Le doute n'était plus possible. Vaart quittait moins longtemps son hôtel, rentrait à des heures différentes, parfois juste après être sorti. Le réceptionniste ne lui souhaitait plus une bonne journée. Il ne se donnait plus la peine de se courber en deux. Il se contentait de l'accompagner de son sourire fielleux.
    S'installer dans un autre hôtel n'aurait rien changé à l'affaire, c'était partir qu'il fallait, bon Dieu qu'attendait-il ? Un pays, peu importe lequel, une dictature, peu importe laquelle, et trois hommes emprisonnés arbitrairement. Aucun repère géographique ou historique précis n'est donné. Une variété de situations, d'images, de rêves, de fantômes, de souvenirs, d'assemblages de fragments, confèrent à ce roman un climat envoûtant.
    Un jeu constant entre l'imaginaire et la réalité, voire la cruauté, intrigue puis saisit le lecteur. Restera aussi la figure bouleversante de Mona, prête à tout pour sauver son amant.

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