• Inclassable et dérangeant, Miracle de Jean Genet n'est pas un ovni. C'est une exégèse sans les murs, sans l'académisme universitaire habituel. C'est un long poème écrit par une captive amoureuse aussi déjantée qu'érudite ; c'est une bombe littéraire sans retardement, tout comme on a parlé de la « bombe Genet » (Jean Cocteau) au sujet de l'auteur de Miracle de la rose. Le Miracle de Jean Genet, c'est celui de la poésie qui pulvérise tous les paradigmes éculés, fait voler en l'éclat les flicages quels qu'ils soient, y compris ceux de la pensée.

  • J'ai tenu à tricoter avec mes souvenirs marseillais les deux textes qui suivent dans leur intégralité en les laissant intacts. Ils décrivent deux détenues que j'ai connues à la même période lors de mon incarcération en 2013-2014 à Fleury-Mérogis, dans le 91. Thérèse a vécu son corps comme entièrement aliéné à la cour de promenade, à sa cellule, au petit espace des parloirs, aux contingences. Elle en est morte. Tandis que Sana a déréalisé et réinventé son corps, elle a ainsi agrandi la cour de promenade, sa cellule, le petit espace des parloirs, et les contingences, elle a survécu. Tout corps est imaginaire, quand il est enfermé, quand il jouit, quand il meurt. Et surtout quand il se regarde dans le miroir. J'ai dû quitter la ville sans corps - Paris - et rejoindre la ville orga-nique - Marseille - pour enfin accepter que mes écrits, Thérèse est décédée et Sana ou le Corps incarcéré deux fois, soient incarnés par deux lectrices dans le cadre d'Une semaine, un auteur, consacrée à mon travail et organisée par Peuple et culture Marseille sur la langue des minoré.e.s.

  • « Chère Docteur, cette lettre s'achève, j'espère que la machine de guerre qu'elle contient a été assez déflagratrice et que le chant d'amour qui s'y trouve également a obtenu votre grâce. Mais je ne sais que trop bien que mes pauvres mots seront impuissants et qu'à l'effet produit par l'intelligence et l'élégance du verbe, vous préférerez inlassablement celui dû à la bosse présente dans le boxer de vos patients. N'importe quel débile mental bien monté trouvera grâce à vos yeux. Je n ignore également pas que vous nierez avec force cette indéniable vérité en lisant ces lignes, et que vous vous prétendrez scandalisée par mes propos que vous jugerez haute-ment fallacieux. Indigne et nécessaire cette lettre s'achève, elle est aussi crade que l'Abominable Mâle absolu, ce bouffon, aussi belle que vous l'êtes et aussi poétique que je le suis. Pour me guérir de vous, il me fallait trouver quelque chose de plus beau que vous, de plus rassurant et de plus fort aussi, ce n'était pas gagné, c était même une véritable gageure. Je l'ai trouvé ; c'est le poème. » Ce texte inclassable, aux allures de minutes d'un délibéré judiciaire et au style limpide, cru et poétique, est un édifiant et violent réquisitoire moral à l'encontre d'une femme médecin hors normes qui a dérogé à ses devoirs déontologiques en cédant aux charmes d'un de ses patients : l'Abominable Mâle absolu, ce bouffon. C'est aussi un magnifique et poignant chant d'amour que lui adresse la narratrice.
    Brigitte Brami est poète. Elle a consacré sa thèse de doctorat en littérature et civilisation françaises à l'oeuvre de Jean Genet. Surtout ne pas nuire est son cinquième livre publié. Illustration Première de couverture : Emmanuelle Dorot ©

  • On se croirait presque dans une scène de Talons Aiguilles, transposée dans la littérature par une frangine de Jean Genet, lequel aurait eu cent ans le 19 décembre 2010. Nous sommes pourtant à Fleury-Mérogis, le plus grand centre pénitentiaire européen, et une détenue nous parle d'une société inversée où les vraies valeurs se réaliseraient de l'autre côté des barreaux. La prison comme révélateur de l'humain en l'homme, une société ritualisée de l'échange, sans argent, où tous les coups ne sont pas permis, où lors de la messe, des ferventes libèrent Dieu pour le rendre à Jésus, à sa vérité insurrectionnelle. Un monde du « juste nécessaire », sans vêtement de marque, sans tous ces outils qui nous aliènent, où les travailleuses ne sont plus dépossédées de leur force productive, où le corps et le désir brûlent de nouveau.

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