• Anne Cuneo
    Le Maître de Garamond

    Le 24 décembre 1534, place Maubert, pendant que chacun s'apprête à fêter Noël, un imprimeur, suspect d'hérésie, est pendu. Son corps et ses livres sont brûlés.
    Homme de lettres, érudit, Antoine Augureau a connu les intellectuels les plus brillants des débuts de la Renaissance, à Fontenay-le-Comte où il a passé son enfance à l'ombre du couvent qui accueillait François Rabelais, à Poitiers durant son apprentissage, et enfin, rue Saint-Jacques où il a travaillé puis s'est installé à une époque où elle abritait plusieurs imprimeurs par maison. C'est là qu'il a publié François Villon ou Clément Marot, là qu'il a inventé l'usage des accents et de la cédille, là qu'il a gravé et transmis les carac-tères typographiques qui ont modelé ceux dont nous nous servons encore de nos jours.
    Comment cet humaniste est-il parvenu à s'attirer les foudres des théologiens de la Sorbonne ? La publication du Miroir de l'âme pécheresse de Marguerite de Navarre, soeur du roi François Ier, a-t-elle été la vraie cause de sa perte oe
    Parce qu'il s'indigne autant qu'il cherche à comprendre, Claude Garamond, le plus célèbre de ses disciples, entre-prend de raconter son histoire. C'est l'histoire passionnante et bouleversante d'un être généreux, ennemi de tout fanatisme, mais prêt à mourir pour défendre ses idées.
    Comme dans Le Trajet d'une rivière (prix des Libraires 1995), Anne Cuneo, dans une éblouissante mise en scène romanesque, dévoile un personnage hors du commun et lui rend justice.

  • Francis tregian naît en 1574 dans une illustre famille de cornouailles.
    Parce que son père, catholique intransigeant, a refusé de prêter allégeance à la reine protestante, sa famille est dépouillée de tous ses biens et il doit s'enfuir dans une hotte à pierres. il n'a que cinq ans. commence alors une longue errance, illuminée par une passion qui dévore sa vie : la musique. de la cour d'elizabeth d'angleterre au séminaire anglais de reims, des leçons du compositeur thomas morley au camp retranché d'henri iv en normandie, des antichambres pontificales, aussi dangereuses que les prisons londoniennes, aux madrigaux de monteverdi, des ébauches du jeune rubens à la première d'hamlet, francis tregian traverse son siècle en humaniste.
    /> Collectionneur enthousiaste des musiques de la renaissance, il nous a légué le fitzwilliam virginal book, aussi célèbre que sa vie était demeurée secrète. prix des libraires 1995.

  • On ne reprochera certainement pas à Amalia de pécher par paresse : que d

  • La vie est comme la liberté.
    On n'en mesure jamais si bien le prix que lorsqu'elle est menacée. Atteinte par le cancer, l'auteur d'Une cuillerée de bleu combat sa maladie en l'écrivant. Parcours en dents de scie entre l'espoir, l'abattement, et surtout des instants d'une lucidité nouvelle car chaque jour désormais compte et qu'il n'y a plus de place pour les masques et les alibis. D'où vient le mal Qui m'a faite telle que je suis aujourd'hui On déchiffre les runes de l'enfance, de la jeunesse, des premières amours.
    Les réponses se précisent, on regagne sur le temps perdu. Cette quête est aussi une conquête qui donne au récit une transparence à laquelle toute écriture devrait tendre. " Attar le parfumeur ", mystique du Moyen Age iranien a écrit : " Il appartient à l'homme, en s'élevant d'un cran, d'inverser le signe d'un événement. " C'est-à-dire tirer un bien d'un mal. C'est l'opération à laquelle on assiste dans ce texte qui m'a touché autant qu'il m'a appris.

  • L'épaisseur des choses m'est tombée dessus comme un coup de tonnerre. J'aurais pu comprendre avant, lorsque j'ai passé quelques semaines dans ce qui était alors Leningrad, puis à Varsovie. Mais la bureaucratie était difficile à ignorer, surtout à Leningrad, et j'avais laissé mon irritation prendre le dessus. Pourtant, j'avais fait des rencontres formidables, passé des soirées inoubliables. Mais on était dans une époque où l'URSS était dans la crispation qui a précédé l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev, et mettons que les contraintes faisaient que le reste passait au deuxième plan. Je n'avais jeté qu'un regard distrait sur une société jugée d'avance.
    J'avais toujours raisonné comme, implicitement, la pensée dominante me le demandait. Il y avait deux mondes - eux et nous. Nous n'avions peut-être pas parfaitement raison, mais ils avaient absolument tort. Ils persécutaient des populations qui n'attendaient que notre intervention.
    Mes quelques expériences dans les pays de l'Est avaient confirmé cette façon de voir (même si je n'avais guère eu de contact avec les populations).
    Et puis, je suis allée à Cuba, prête à condamner selon mes schémas préétablis. Je m'étais attendue à des chicaneries à l'arrivée, et j'ai commencé par être servie: le garde-frontière qui a contrôlé mon passeport à l'aéroport de La Havane a exigé de moi que j'aille dans un hôtel de luxe...

  • Un monde de mots

    Anne Cuneo

    Ce texte retrace toute la vie (romancée) de John Florio (XVIe-XVIIe), homme de lettres, polyglotte, linguiste, grammarien, lexicographe, traducteur en anglais de Montaigne et de Boccace entre autres, espion au service de la reine Élisabeth Ière. Dans l'esprit d'Anne Cuneo, ce roman forme une triologie avec Le Trajet d'une rivière (Prix des Libraires 1995) et Objets de splendeur (coédité par Denoël).

  • Édition, en livre de poche, de l'un des grands succès d'Anne Cuneo, paru en édition originale, chez Bernard Campiche Éditeur, en 1990.
    .Les trouvailles heureuses abondent dans ce roman. Celle-ci me touche: Paola met au monde une fille, Francesca, en 1969. Fille de son mari ou de Stepan? Elle ne le saura que le jour de 1989 où, retrouvant à Paris Stepan qu'elle n'a jamais revu jusque-là, il lui semble rencontrer sa Francesca, qui se serait teint les cheveux en blanc!. Et ce n'est pas le seul endroit. Déjà, avec Station Victoria, Anne Cuneo avait réussi un coup de maître, parce que, comme dans Prague, elle accumule les difficultés, non par malice mais parce que tout romancier, au fur et à mesure que son travail progresse, doit choisir une manière de résoudre les problèmes posés par l'avance de la narration et la croissance des personnages; il peut recourir à des «trucs», et tricher, ou, comme les meilleurs et parmi eux Anne Cuneo, affronter la difficulté jusqu'à ce que la solution, la seule qui puisse convenir à l'oeuvre, soit enfin trouvée.

  • Je rêve quelquefois qu'une femme entre.
    Elle marche dans le petit bois, franchit le ruisseau. Je l'observe de loin. Elle ne peut pas me voir. J'attends que le gravier roule sous ses pas. Alors seulement je me montre, j'avance à sa rencontre. Elle répond par un sourire à mon salut. Nous marchons l'un à côté de l'autre, sa main se pose sur mon épaule, me pousse en avant. Alors tout s'obscurcit et disparaissent la maison, le parc et le mur. Mais nous marchons encore, moi, aveugle, guidé par sa main refermée sur mon épaule, une main froide et dure, ou amicale, je me le demande.
    Et de nouveau s'acharneront sur elle le vent et la pluie. Les maisons ne sont pas faites pour durer toujours. Elles se lassent de nous voir vieillir et mourir. Elle attend, elle aussi, elle est prête à laisser se disperser ses tuiles, se briser ses fenêtres. Déjà je vois les arbres se pencher sur elle, je sens leurs racines gagner du terrain. Ils s'enrouleront autour d'elle, la tiendront fermement serrée entre leurs bras.
    La fenêtre de la cuisine reste toujours entrouverte. La chatte entre et sort, elle est partout chez elle, mais le seul endroit où je l'ai vue dormir, sans crainte, profondément, c'est à l'intérieur de la tour. Quand elle se réveille, elle fait sa toilette, ensuite elle saute sur le rebord de la fenêtre. Elle reste là longtemps, les yeux fixés sur l'allée et la grille. Je m'approche lentement pour ne pas l'effrayer, je me tiens debout derrière elle, l'allée, la grille entre les branches nues ou les feuilles vertes comme ses yeux, rousses comme sa fourrure, les saisons passent, j'ignore ce qu'elle espère, rien sans doute, elle est capable de se contenter de chaque instant, j'avance encore, je me penche sur ses yeux grands ouverts, il arrive qu'elle se tourne vers moi, que nos regards se croisent, mais elle se dérobe, d'un bond souple elle s'échappe, fuit en quelques foulées silencieuses.
    Je reste seul. Je sais qu'elle va revenir. Les branches se balancent, frôlent les vitres, distraitement, du bout des doigts. Quel est l'objet de mon désir? J'entends le rire de la rivière me répondre, les mains du pianiste se soulèvent, son buste s'incline, son visage s'éclaire, elles se posent sur les touches, leurs reflets dansent dans le bois du piano, les questions sont inutiles, la joie brûle les mots sur les lèvres.
    Variations sur quelques thèmes, l'art, la solitude, la mort, les textes qui composent Une main sur votre épaule ont tous pour cadre le même lieu, la même maison. Les personnages de l'un se croisent dans un autre. Chacun contient en germe le suivant. Ni recueil de nouvelles ni roman, ou alors lacunaire, ce livre se présente comme un puzzle à assembler de différentes manières, les pièces manquantes étant offertes à l'imagination du lecteur.
    Une fois de plus, Sylviane Chatelain frappe par la haute exigence - alliée à une sensibilité poétique rare - de son écriture, qui fait que son audience ne cesse de s'amplifier au fil des parutions.

  • Sur internet, j'ai cherché l'horaire pour Davos.
    En partant un peu après huit heures, j'arriverais peu avant deux heures de l'après-midi. Pas la porte d'à côté, vraiment. Puis, comme on approchait de sept heures, j'ai appelé chez Denis Joly, juste pour voir. Aurait-il eu une femme ? Je ne lui en avais jamais vu, mais enfin, pour avoir une chance de séduire le jupon qui passe, ces gens-là cachent peut-être la leur. Il n'y avait pas si longtemps, je vivais encore moi-même avec un type dont j'avais la sensation que c'était un roc de solidité et de fidélité, et qui avait trouvé le moyen de se marier avec une autre pratiquement sous mon nez : lorsque j'avais découvert son double jeu, les bans étaient déjà publiés et je n'y avais vu que du feu.
    Il s'était de même arrangé pour que sa future épouse ignore mon existence. J'avais donc meilleur temps de m'abstenir de faire des suppositions. Mais enfin, marié ou pas, et en dépit de l'heure matinale, chez Denis Joly j'ai été accueillie par un répondeur : laissez votre message... Ou sa femme dormait, ou, plus probablement, il était célibataire. Ca m'a tout de même fait une drôle de sensation d'entendre la voix de Joly en sachant qu'il était mort.

  • « (...)...(...) Je suis là, mes dents cassées sont réparées ou presque, je fais le métier que j'aime, j'ai femme et depuis quelque temps enfant. Et je me demande, plus souvent qu'à mon tour : pourquoi ? Pourquoi moi ? Ai-je le droit d'être heureux alors que mes camarades de Börgermoor crèvent à la tâche ? » Un silence qui se prolonge. Personne ne bouge. Puis Langhoff reprend : « je me dis que nous sommes une partie du front, de la résistance contre le fascisme. Que nous n'avons pas le droit de baisser les bras. Que nous devons à tous ceux que nous avons laissés derrière nous, vivants et morts, de défendre l'humain contre l'inhumain, d'oeuvrer au triomphe de l'esprit sur la force brute. » Il pose sa main sur ma tête. « Je suis sûr que ta famille serait très heureuse de te voir épouser Nathan, et nous, qui la représentons ici, sommes heureux avec vous. » Il se lève, se dirige vers la porte.

    « Renate est déjà couchée, mais elle t'a tout préparé. Tu vas devoir dormir dans la même pièce que Thomas. Dans le même cagibi, devrais-je dire. S'il te dérange, tu nous l'amènes. Mais d'habitude il dort comme un ange. » « Quel âge a-t-il ? », ma voix ressemble à une poulie rouillée.

    « Il va avoir deux ans. Il sera très heureux de trouver une demoiselle dans sa chambre en se réveillant...

    « ... et je serai horriblement jaloux », enchaîne Nathan d'une voix enjouée.

    Rires.

    Nathan me pose un dernier baiser dans les cheveux, et je pénètre dans la pièce sur la pointe des pieds.

    La grande peur des Suisses en 1940 et le rôle du Schauspielhaus de Zurich pendant ces quelques semaines presque oubliées méritaient d'être rappelés.

    On a beau dire que « jamais Hitler n'aurait envahi la Suisse », pendant la guerre cela n'était pas évident pour l'homme et la femme de la rue.

    La Tempête des heures raconte, par la voix d'une jeune réfugiée juive, les journées trépidantes de 1940 où la population a fait face avec dignité tout en s'attendant au pire, vues à travers le microcosme d'une troupe de théâtre composée de comédiens réfugiés, condamnés à mort par les nazis ; tout en travaillant avec acharnement à une nouvelle mise en scène du Faust de Goethe, ils se préparent à mourir si la Suisse était envahie. Un roman d'amour, une profession de foi pour la culture, un hymne à la force des idées.

  • Au crépuscule du 24 décembre 1534, pendant que dans les familles parisiennes on s'apprêtait à fêter Noël, on pendait place Maubert un homme suspecté d'hérésie dont on brûlait ensuite le corps et les livres: Antoine Augereau, imprimeur, éditeur et graveur de caractères typographyques. Il était accusé d'être l'auteur des Placards contre la messe.

    Antoine Augereau était une de ces personnalités à l'autorité naturelle qu'on remarque non pas parce qu'elles veulent se faire remarquer, mais parce qu'elles dépassent du moule commun. C'était un homme de lettres, un érudit, probablement un théologien. Il savait non seulement le latin comme tout un chacun, mais aussi le grec, qu'il écrivait, gravait et publiait. C'était un grand imprimeur, et il a sans doute été un grand pédagogue. Il a créé et transmis les caractères typographiques qui ont - directement ou indirectement - modelé ceux dont nous nous servons encore de nos jours. Il était l'imprimeur (c'est-à-dire l'éditeur) de Marguerite de Navarre, la soeur du roi François Ier.

    Les accusations qui lui ont valu d'être condamné étaient infondées, et Antoine Augereau n'était qu'un bouc émissaire.

    Comment en était-on arrivé là?

    Son histoire est racontée par le plus célèbre de ses apprentis, Claude Garamond (qui, dans un même mouvement, raconte aussi la sienne propre). Il relate la naissance d'Antoine Augereau dans un milieu où se côtoient artisans et quelques-uns des intellectuels les plus brillants des débuts de la Renaissance française, qu'il s'agisse de droit, de médecine ou de mathématiques, son enfance à Fontenay-le-Comte à l'ombre du couvent où a vécu François Rabelais, son apprentissage à Poitiers, son immersion dans le milieu le plus érudit du Paris de son temps, ses discussions avec Geoffroy Tory, Robert Estienne, Clément Marot, avec lesquels il inventera l'usage des accents et de la cédille, ses premiers contacts avec la pensée des humanistes et avec celle de la Réforme naissante. Et enfin, son édition du Miroir de l'âme pécheresse, écrit par la soeur du roi de France, dont les théologiens de la Sorbonne désapprouvent la pensée; comme la Sorbonne, gardienne jalouse d'une orthodoxie qu'elle voudrait figée et sans faille, ne peut pas condamner la soeur du roi, c'est Augereau qui paiera pour elle.

    Mais Le maître de Garamond est aussi autre chose: c'est un voyage aux sources de la typographie, de l'imprimerie et de l'édition modernes. C'est le grouillement de la Grand-Rue Saint-Jacques du temps où elle abritait plusieurs imprimeurs par maison. C'est la pensée la plus moderne en train de se forger, une pensée humaniste, loin de tout fanatisme, ouverte, généreuse, qui rêve d'universalité: des hommes et des femmes lui sont à tel point attachés qu'ils sont prêts à mourir pour la défendre. À Antoine Augereau, elle coûtera la vie.

    "L'imprimeur est loué pour la précision, la propreté de l'impression, pour la pureté de la correction, et tout ce qui s'ensuit", disait Francesco d'une voix courroucée. "Faut-il encore qu'il s'approprie les louanges qui appartiennent à des hommes qu'on a laissés dans l'oubli, quoiqu'on leur ait l'obligation de ce que l'Imprimerie a de plus beau? Aujourd'hui, tout le monde admire mon italique, mais moi, on ne sait plus que j'existe. Il y a même des gens pour penser qu'il a été gravé par Alde, comme si ce savant penseur savait faire cela. Je m'étonne que tous ceux qui s'extasient sur le mérite des imprimeurs ne disent mot des graveurs en caractères; pourtant, l'imprimeur, ou plutôt le typographe, n'est au graveur que ce qu'un habile chanteur est à un bon compositeur de musique."

  • Il y a quelques mois, le hasard a voulu qu'un exemplaire (copie violette, pâle et jaunie, d'un stencil à alcool) de la version originale des Corbeaux sur nos plaines, celle qu'avaient lue, en 1965, Françoise d'Eaubonne et Simone de Beauvoir, celle que je ne possédais plus, refasse surface chez un de mes amis.
    J'ai d'abord relu cette histoire presque oubliée par simple curiosité. Enserrée dans une gangue de considérations inutiles, elle était là, prête à être dégagée des scories qui l'étouffaient. J'ai décidé d'essayer. Cette fois, aucune hésitation : j'ai enlevé le prêchi-prêcha, les répétitions, les italianismes, j'ai ralenti un peu le rythme des dialogues, pour, comme l'avait suggéré Michel Dentan, obtenir « un roman, avec ses lenteurs, son relief propre. » Il ne fallait surtout toucher ni au déroulement ni à l'action. Il fallait simplement être encore plus rigoureux dans l'angle choisi.
    Les Corbeaux sur nos plaines a enfin trouvé un éditeur à qui je l'ai soumis timidement, pour ainsi dire symboliquement : j'aurais compris qu'il ne le publie pas. Pour moi, le simple fait d'avoir donné à cette histoire la forme dont j'avais rêvé sans être capable de la réaliser, c'était comme si une affaire laissée en suspens aboutissait enfin. Le sac de regrets et de frustrations que, comme chacun de nous, je porte sur mon dos s'en est trouvé allégé.
    Par ailleurs, Les Corbeaux sur nos plaines tombe peut-être à point pour commémorer à sa manière l'Armistice dont c'est le soixantième anniversaire et la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le plus grand carnage du XXe siècle. À sa modeste façon, il rappelle que, de Verdun à Berlin, de l'Algérie au Vietnam, de l'ex-Yougoslavie à l'Irak, ceux qui vivent les guerres n'en sortent jamais indemnes. Quels que soient leur nationalité, leur situation, leur âge, qu'ils appartiennent au camp des vainqueurs ou à celui des vaincus, ils en portent à jamais les stigmates.

  • Gatti's variétés

    Anne Cuneo

    Le député anglais T. P. O'Connor a dit de Carlo Gatti et des siens : « Les membres de la famille Gatti ont réussi une transformation totale de la vie sociale de Londres ; jusqu'à ce que leurs restaurants ouvrent, il n'y avait pratiquement pas de lieu où aller pour la classe comprise entre l'extrême pauvreté et la richesse. Le seul endroit où l'on pouvait boire une tasse de thé ou de café, c'étaient ces cafés minables, bien changés depuis le XVIIIe siècle et l'époque de Swift où ils étaient le lieu où se retrouvaient les aristocrates et les grands esprits de cette splendide époque. Ce sont donc les Gatti qui, après avoir créé des restaurants aérés et décorés avec goût, ont introduit la musique pendant le repas - une nouveauté absolue à l'époque où ils ont commencé. Ces restaurants, bien situés, sont populaires depuis deux générations, particulièrement dans les milieux littéraires et artistiques, et cette famille doit être vue comme la pionnière de la Londres plus brillante, plus confortable d'aujourd'hui. »

  • Qu'on se rassure, le roman vaut mieux qu'un simpliste polar à thèse et passe à côté des écueils de la caricature comme du vérisme. Qu'on se rassure encore: le récit n'est pas glauque. Vif, allégé par l'humour et l'ironie, il joue en décalage avec les figures imposées du genre; par exemple, la rivalité entre le privé et le flic se décline ici de manière originale. Anne Cuneo utilise ainsi les codes du polar pour poursuivre, sur un mode mineur très plaisant, son grand oeuvre d'appropriation du réel.
    ...Le Sourire de Lisa lui offre ainsi l'occasion, en rouvrant un dossier judiciaire vieux de vingt ans, d'explorer les mentalités et leurs changements en une génération. C'est la troisième enquête de Marie Machiavelli... Les autres enquêtes: Ame de bronze ; D'or et d'oubli ; Hôtel des c?urs brisés ; Lacunes de la mémoire. Pourtant, comme on le sait, un livre vaut non seulement pas son sujet, mais par la manière dont le traite l'auteur.
    Ici, à la suite de son " privé ", Anne Cuneo conduit le lecteur d'une main sûre et légère à travers la Suisse (le Lavaux, Lausanne, Soleure, Bâle), décrivant lieux et personnages avec vivacité, ménageant le suspense indispensable au "polar" dont, cela va de soi, nous ne révélerons pas la conclusion inattendue. La source essentielle où peut puiser Marie Machiavelli est naturellement la mémoire des gens qui ont vécu à l'époque du crime et dans l'entourage de la victime.
    Cela nous vaut de multiples rencontres, en général dans un bistrot. Il y a un vieux peintre, le père et la mère de Lisa, ses copines d'école ou du cours de danse, la propriétaire d'une galerie d'art, un policier ami qui sera discrètement mis à contribution, d'autres encore. Ces portraits, brossés avec art, font vivre le roman. En particulier, les ?gures de femmes, souvent victimes. Dans une Postface, Anne Cuneo raconte où elle a puisé l'idée centrale de l'intrigue.
    En voyage, comme elle rangeait ses habits dans une commode, son regard est attiré par un très vieux journal qui tapissait le fond du tiroir : l'histoire vraie d'"Yves" y était relatée. A partir de cette rencontre de hasard, elle a construit son roman.

  • Paru pour la première fois en 1967, Gravé au Diamant a obtenu un succès considérable auprès de la Critique et du public. Un livre-clé qui marque les débuts de la vie d'écrivain d'Anne Cuneo.

  • D'habitude, je ne sais pas comment elle s'y prend, Iris a des allures qui font penser qu'elle va aborder la trentaine, alors qu'en fait c'est plutôt vers la cinquantaine qu'elle s'achemine.
    Ce jour-là, pas du tout. Son visage était tuméfié, avec des stries bleuâtres, ravagé par une sorte panique muette, elle était mal maquillée, pas coiffée et ses yeux étaient vides. Elle dégageait des ondes de choc, des lames de fond de désespoir. " Iris, qu'est-ce qui se passe ? " " ... " " Qu'est-ce qu'il y a, Iris ? " " Il y a... il y a... " Elle s'est laissée tomber dans le fauteuil des clients et s'est mise à pleurer.
    J'ai fait le tour du bureau, lui ai pris les mains. J'envisageais les possibilités : était-il arrivé malheur à son fils -Arnaud, dix-neuf ans, le fort en maths le plus drôle que j'aie jamais rencontré ? Michel, son compagnon, l'avait-il quitté sans préavis ? C'était un drôle de type. Apparemment primesautier, mais en réalité froid, égocentrique, je ne l'avais jamais trouvé à la hauteur d'Iris. Etait-elle menacée d'une grave maladie ? Etait-elle...
    Qu'est-ce qui pouvait bien provoquer un désespoir pareil ? Elle pleurait à jet continu, comme le ciel de huit juillet, sans bruit, sans sanglots. C'était terrible. " Iris, je t'en prie, dis-moi ce qui se passe. " " Qu'est-ce qu'on t'a fait ? " ai-je insisté lorsqu'elle s'est un peu calmée. J'avais enfin posé la bonne question . D'une voix rauque, genre angine, elle a fini par lâcher : " On m'a... On m'a...
    On m'a... Oh, Marie ! On m'a violée. "

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