Revue Europe

  • L'idéal d'Alexandre Vialatte (1901-1971) était d'être « sobre, rapide, dense comme le marbre, aérien comme le papillon ».
    Sans oublier l'humour : « Il m'a toujours semblé, écrivait-il, qu'il y a une parenté entre les plus hauts moments de l'art et les raccourcis saugrenus qui déclenchent le rire. » Par bonheur, son humour est aux antipodes de celui des amuseurs patentés. Il est fait de précision, de rapidité, de poésie et d'apparente incongruité. « Je ne vois pas ce qui n'est pas fantaisie, à commencer par la réalité », écrivait-il à son amie Ferny Besson. Même le tragique est traité chez lui avec le décalage du rire, cette politesse du coeur.
    Traducteur précoce de Kafka dès sa découverte du Château au milieu des années vingt, Vialatte considérait que le véritable artiste « est celui qui crée son monde, un univers à lui qui ne date que de son oeuvre ». Il disait aussi : « Écrire, c'est courir après un sujet qui vous échappe, courir jusqu'au bout du vent. Mais où est le bout du vent ? »...
    Dans ses romans comme dans ses chroniques, le chatoiement de l'écriture de Vialatte vient souvent d'un jeu de lumière dans l'ironie, qui en fait varier l'intensité. Férocité, dérision et tendresse se superposent dans le plissé de la phrase de cet écrivain qui a su éviter la lourdeur du sérieux pour dire des choses graves.

    Romans, essais, récit de voyage à quatre mains, livret d'opéra, l'oeuvre de Tanguy Viel affirme sa cohérence à travers des cheminements et des dispositifs singuliers : c'est une attention, toujours vive et inquiète, à la puissance des formes. Le souci formel n'est pas pour cet écrivain cinéphile une manière de styliser après coup le monde, mais l'impulsion même de sa découverte et de sa saisie. Une ligne de basse parcourt son oeuvre : la mélancolie. C'est elle qui donne une couleur à ses livres, empruntant volontiers au film noir ses codes, son atmosphère et sa tension. Cette mélancolie relève aussi d'un sentiment générationnel, celui de venir après : après l'époque lumineuse du récit sans ombre, ni soupçon ; après les expérimentations formelles et leurs dispositifs inventifs ; après le temps des idéologies du progrès et de la confiance dans l'Histoire. L'écrivain travaille avec ces ruines, les collectionne pour mieux leur redonner mouvement et énergie.

  • Issue d'une famille de la bourgeoisie londonienne, ayant grandi dans un milieu cultivé et aisé, Virginia Woolf n'en a pas moins inlassablement critiqué les habitudes et coutumes de sa classe. Renversant la tradition si pressante du silence des femmes, elle s'est emparée de son privilège pour défendre la cause commune et celle des femmes. Sa vie durant, elle a vécu de sa plume - de ses articles, de ses essais et de ses romans. Financièrement comme éditorialement, elle ne dépendait que d'elle-même, ce dont elle était très fière : « Je suis la seule femme en Angleterre à pouvoir écrire ce qui me plaît. Les autres doivent se conformer aux exigences des collections & des éditeurs », écrivait-elle dans son journal. Dans tous ses livres, Virginia Woolf tente de donner à ressentir, sinon voir, « la chose qui est là et qui existe en dehors de nous ». Et comme le note ici même Annie Ernaux : « Elle le fait en des structures admirables, poignantes, qui matérialisent le gouffre du temps, de cette chose qui existe hors de nous et dans laquelle l'existence humaine apparaît seulement comme une suite d'instants. » « Prendre des notes sur la vie », comme l'écrit Woolf dans son dernier journal, signifie écrire l'être-au-monde comme si chaque infime détail comptait et pouvait soudain, par un renversement de valeur, réaménager le monde. Mais écrire l'existence signifie aussi, parfois, déchirer le voile du silence et exposer les tabous, les blessures secrètes. Virginia Woolf invente une écriture-activiste, une phrase dont la plasticité lui permet d'exprimer l'éprouvé de l'existence et les flux de la conscience, de mettre en lumière le refoulé et l'impensé, mais surtout de dérégler les présupposés en tissant des liens nouveaux.

    Depuis une quarantaine d'années, Jean-Paul Goux déploie un univers romanesque dont l'originalité, la cohérence et l'émouvante beauté forcent l'attention. Si son écriture se situe dans une constellation où Julien Gracq et Claude Simon sont des étoiles proches, Jean-Paul Goux se distingue à la fois par la nature de sa prose lyrique, par la force philosophique et politique de sa méditation sur « l'acte d'habiter », ainsi que par sa réflexion sur la prose romanesque comme « fabrique du continu » contre la discontinuité de la vie.

  • L'intention première de ce numéro est d'explorer quelques-unes des orientations majeures du roman aujourd'hui en Europe.
    En effet, l'évolution du roman a été telle, durant les dernières décennies, et tel aussi sur elle l'impact des transformations historiques depuis la chute du Mur de Berlin, que la nécessité se fait sentir d'ouvrir des chemins de réflexion, d'examiner la diversité des pratiques et de mesurer en quoi elles « compliquent à l'infini toutes les idées qu'on se fait du roman », comme le souligne ici même Philippe Forest.
    Il s'agit aussi de mieux cerner, par incidence, les enjeux qui sont les nôtres, tant il est vrai que face à l'ombre menaçante des résurgences hypernationalistes, complémentaires de la violence néolibérale, l'Europe a plus que jamais besoin de sa critique par sa littérature. À cet égard, suggère Emmanuel Bouju, l'un des aspects de la tâche éthique de l'écrivain pourrait être aujourd'hui de « transformer l'idée galvaudée de l'Europe en un objet nouveau de configuration et un lieu vif de l'imagination ».
    Enfin, à travers les contributions des écrivains eux-mêmes, ce n'est pas le moindre mérite de ce numéro que de nous permettre d'entrer dans la « fabrique de l'écriture », telle qu'une dizaine de romancières et de romanciers d'aujourd'hui la conçoivent.

  • Sur les scènes contemporaines, les créations associées à l'art des marionnettes sont aujourd'hui parmi les plus originales et inventives. Quel chemin parcouru depuis un siècle !
    En 1920, la présence du théâtre de marionnettes dans la vie culturelle européenne se divisait entre des formes traditionnelles en déclin - les Guignols des jardins publics, entre autres - et sa présence dans un théâtre d'avant-garde qui, si elle fut intense et très créatrice, toucha une frange relativement faible du public.
    Aujourd'hui, on ne sait plus comment nommer le théâtre de marionnettes, tant son extension et ses formes ont évolué.
    L'art des marionnettes s'est considérablement ouvert et mêlé à toutes sortes de recherches scéniques. Ce numéro d'Europe entend brosser un paysage de la création contemporaine et explorer les multiples manières d' « être marionnette », de « faire marionnette » sur un plateau. C'est-à-dire aussi les façons de faire coexister, sur scène et dans l'écriture, l'homme et ces « autres que lui » auxquels la vie courante et la scène traditionnelle n'accordent souvent guère plus que le statut d'objet. La question du comique, largement délaissée depuis quelques lustres, est également abordée ici sous un nouveau jour, en relation avec les mutations profondes de l'art de la marionnette. Un rire tour à tour subversif, grinçant, voire inquiétant, qui nous fait remonter jusqu'aux endroits où nous ne maîtrisons plus notre corps et nos actes. Un rire qui sonne comme une réaction de survie devant les excès de notre condition humaine à laquelle, sans cesse, la marionnette - cet « autre que l'humain » - nous ramène.

  • Irrécupérable, telle semble être l'oeuvre de Jean Genet. Non seulement au regard des polémiques qu'elle a suscitées et suscite encore, mais plus profondément par son refus de s'apaiser, de pactiser, d'oublier. « Je conserverai en moi-même l'idée de moi-même mendiant » écrivait Genet dans le Journal du voleur. Ni l'humiliation, ni la souffrance, ni l'exclusion n'ont à aucun moment été oubliées. L'ensemble de son oeuvre pourrait ainsi être lue comme un refus radical de toute amnistie. Pas d'oubli, et donc pas de mesure ou de compromis. Pas de résilience non plus. Refus aussi de se présenter comme victime puisque seul le choix de la révolte permet de toucher à cette beauté salvatrice, sans cesse recherchée dans les tableaux de Rembrandt ou les sculptures de Giacometti, dans les gestes de ses amants et des êtres en révolte : « J'aime ceux que j'aime, qui sont toujours beaux et quelquefois opprimés mais debout dans la révolte. » De manière encore plus radicale, son oeuvre demeure irrécupérable par cette douloureuse remise en question d'elle-même, de sa nécessité, voire de sa justesse. Genet a toujours écrit contre lui-même et n'a pas hésité à raturer, à détruire sa légende, quand il pensait que ses textes sonnaient faux. Sans le moindre accommodement avec les conventions sociales ou littéraires, son oeuvre est de celles qui ont changé le paysage théâtral et romanesque du 20e siècle.
    Depuis la publication de son premier livre en 1998, Cédric Demangeot, s'est peu à peu imposé comme l'une des voix poétiques les plus saisissantes de sa génération. Dans son oeuvre qui est le théâtre d'un affrontement très dur, très âpre avec le négatif, la poésie devient protestation de la vie contre tout ce qui l'entrave, la défigure et la nie. « La poésie - dit-il - doit saboter le réel et le rendre au vivant. » Alors que le numéro de mars d'Europe venait de partir à l'imprimerie, nous avons appris la mort de Cédric Demangeot, survenue le 28 janvier, à l'âge de 46 ans. Notre tristesse est grande. Son oeuvre demeure, « obstinément vivante ».

  • Dans la nuit du 13 au 14 juillet 1933, Raymond Roussel s'éteignait à l'âge de 56 ans. Mais son oeuvre, telles ces étoiles qui exerçaient sur lui une fascination si profonde, continue longtemps après la disparition de son auteur de répandre sa lumière. Car il y a, sans aucun doute, un effet Roussel. Mieux même, une forme d'envoûtement. Il faut dire que celui que Michel Leiris appelait « Roussel l'ingénu », brisant tous les codes, renversant tous les poncifs, rompant avec toutes les routines de l'écriture, aura au final été l'auteur de quelques-unes des pages les plus énigmatiques, de quelques-unes des images les plus stupéfiantes qui aient jamais été conçues. Nul peut-être n'aura su comme lui décevoir les attentes de son lecteur pour mieux le surprendre, le déstabiliser et, finalement, le fasciner. Ce numéro d'Europe se propose d'explorer quelques aspects d'une oeuvre dont on ne cesse de découvrir à chaque lecture de nouvelles richesses, des subtilités inattendues.
    OEuvre inclassable autant que son auteur peut s'avérer déconcertant.
    Avide des récompenses les plus frelatées, des marques de reconnaissance les plus convenues, et dévoué entièrement à un art qui exclut toute compromission ; admirateur des auteurs les plus sages, les mieux établis de notre littérature, et trouvant dans les novateurs les plus audacieux des générations qui suivirent des sectateurs passionnés, des admirateurs fanatiques. Car face à des ouvrages qui avaient tout pour laisser les contemporains perplexes, certains, comme Robert Desnos, André Breton ou Joë Bousquet, saisirent d'emblée la singularité et l'intérêt d'une oeuvre à nulle autre pareille. Robert de Montesquiou affirmait que Raymond Roussel avait écrit les livres qu'il avait envie de lire et qu'il ne trouvait pas en librairie. Cela n'empêcha pas pour autant cet écrivain solitaire et singulier de bâtir, comme on le découvrira à la lecture de ce numéro, une oeuvre à la résonance foncièrement universelle.

  • EUGÈNE SAVITZKAYA.
    Né en 1955 près de Liège, Eugène Savitzkaya est un auteur d'une forte singularité. Comme le rappelle dans ce numéro Yves Di Manno, le lecteur d'aujourd'hui peut difficilement se représenter l'étonnement, pour ne pas dire la stupeur qu'a pu susciter au milieu des années 1970 le surgissement - au sens quasi tellurique du terme - des premiers livres de cet écrivain : « C'était un univers entier qui émergeait au grand jour, un monde qui avait la cruauté, la fulgurance et l'innocence de l'imaginaire enfantin, transposé dans un langage à proprement dire envoûté d'où les images jaillissaient avec une netteté stupéfiante, un pouvoir de fascination sans précédent, et dont le flot paraissait intarissable. » Dans ses narrations comme dans ses poèmes, Eugène Savitzkaya emprunte des voies buissonnières où la parole semble s'incarner et prendre chair avec une allégresse qui va des plus subtils scintillements de joie aux explosions carnavalesques.
    Ses « romans » fourmillant d'invention et de vie renouent volontiers avec les enchantements du conte. Prêtant la même attention et pour ainsi dire la même dignité ontologique à l'être humain et à la touffe d'orties, au jardinage et à l'écriture, au parfum de la rose et à l'odeur du torchon de cuisine, à la panthère et au cloporte, Savitzkaya accueille toutes les créatures et l'entière réalité dans ses livres qui sont autant de lanternes magiques où se renouvelle sans fin la jouissance sensuelle du monde et des mots.

    PIERRE PEUCHMAURD.
    Pierre Peuchmaurd (1948-2009) est un poète bouleversant dans sa manière de se mettre à découvert, de se livrer aux effervescences, bénéfiques et maléfiques, qui opèrent en lui sur ce «rien de terre» que désignait André Breton, là où l'être entre à tout moment en contact avec le donné sensible. Où une surprise, une coïncidence, quelque enchantement se laisse attendre - mais n'est pas pour autant accordé.

  • Un siècle après la naissance de son auteur, l'oeuvre de Mohammed Dib (1920-2003) ne cesse de nous surprendre et de nous émerveiller.
    Celui qui, pendant la guerre d'indépendance, se fit le chantre, dans sa trilogie romanesque constituée par La Grande Maison, L'Incendie et Le Métier à tisser, d'une Algérie profonde, miséreuse et souffrante, fut aussi de ceux qui donnèrent à la littérature algérienne cette dimension universelle qui la caractérisa très tôt. Romancier, nouvelliste, conteur, auteur dramatique, essayiste, poète avant tout et toujours, Dib aura composé, en plus d'un demisiècle d'écriture une oeuvre d'une étonnante diversité et d'une richesse rare.
    « OEuvre-constellation », comme il la décrivait lui-même, ouverte au monde entier - de son Tlemcen natal à la Californie et à l'Europe du Nord - et à l'humanité sous toutes ses formes, aussi bien dans ses aspirations les plus nobles que dans ses penchants les plus inquiétants.
    S'il s'agissait de trouver au sein d'une telle profusion un principe d'unité, il résiderait peut-être en ceci que Dib a inventé une langue qui n'appartient qu'à lui, une oeuvre d'art en soi. Mais ce grand artisan de la langue, cet artiste admirable est aussi un auteur qu'habite un questionnement éthique, et qui n'a cessé d'affirmer la responsabilité de l'écrivain.
    Qu'il écrive sur l'amour ou sur l'enfance, ou qu'il s'interroge sur les rapports entre tradition et modernité, c'est toujours avec le souci de poser les problèmes de manière à laisser le lecteur libre de se forger sa propre conviction. Les études, témoignages et textes inédits réunis dans le présent numéro tracent le portrait d'un écrivain dont l'élévation d'esprit n'a d'égale que l'inventivité verbale.

    Il est temps, sans doute, de lire ou de relire l'oeuvre de Jean Sénac (1926- 1973). Poète algérien « de graphie française », selon son expression, il aura fait une entrée fracassante en poésie, au milieu des années 1950, sous le double patronage d'Albert Camus et de René Char. Des nuits de son exil parisien à celles de sa « cave-vigie » de la rue Élisée-Reclus, à Alger, où il vécut et fut assassiné, Sénac aura traversé sa trop brève existence comme le veilleur d'Eschyle, les yeux fixés vers l'horizon, guettant une aurore qui tardait à poindre. C'est pourtant une poésie solaire que celle de Sénac, une poésie de « l'atelier immense du soleil », comme l'écrivait René Char. « Poète de lumière, Jean Sénac était en même temps un homme passionné de justice et d'une générosité sans limite », a pu dire Emmanuel Roblès. Cette lumière, cette passion, cette générosité, qui font la singularité de la poésie de Sénac, elles résonnent d'une manière singulière dans la France et l'Algérie d'aujourd'hui.

  • Issu d'une famille d'origine juive espagnole, Elias Canetti est né en 1905 à Roustchouk, ville de Bulgarie qui était alors un creuset de langues et de cultures. C'est à Vienne et à Zurich, où il passe l'essentiel de sa jeunesse, qu'il apprend l'allemand, cinquième langue de sa vie après le ladino, le bulgare, l'anglais et le français. C'est l'idiome décisif dans lequel le jeune écrivain choisit de bâtir son oeuvre.
    À 25 ans, il écrit Auto-da-fé, son unique roman qui passe quasiment inaperçu lors de sa publication en 1935 et sera considéré plus tard comme un chef-d'oeuvre de la littérature du XXe siècle. Livre abyssal, Auto-da-fé est une collection d'échantillons de la folie et de la mesquinerie du microcosme viennois qui se reflète dans la grande tragédie vers laquelle se dirige alors le monde.
    L'arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne eut une incidence sur toute la suite de l'oeuvre de Canetti. Au moment de l'Anschluss, en 1938, l'écrivain prit le chemin de l'exil et s'installa à Londres.
    Dès les années trente et pendant plus de vingt ans, Canetti se consacra à la composition de Masse et puissance. Cette oeuvre inclassable, mélange titanesque d'anthropologie, de psychologie sociale, de philosophie et de sociologie vise à éclairer les rapports entre puissance et phénomènes de meutes ou de masses. Masse et puissance est à la fois une réflexion sur le pouvoir et son lien avec la mort et sur la capacité humaine de faire communauté.
    En vérité, la passion de Canetti pour la vie n'eut d'égale que son aversion pour la mort, qu'il considéra toujours comme le scandale absolu. Nombre de ses réflexions à ce propos figurent dans ses milliers de « Notes » dont il disait qu'elles étaient le fruit d'« un étrange mariage entre Pascal et Lichtenberg », ses deux grands maîtres dans le genre aphoristique.
    La célébrité internationale de Canetti arriva sur le tard, avec la publication des volumes de son autobiographie. Le prix Nobel de littérature lui fut décerné en 1981 pour son oeuvre marquée « par l'ampleur de sa vision, la richesse de ses idées et sa puissance artistique ».

    En proposant des approches diversifiées de cette grande figure de la culture européenne, ce numéro d'Europe permet aussi d'éclairer les rapports de Canetti avec d'autres « phares » de la pensée et de la création contemporaines, de Franz Kafka à Robert Musil, de Nietzsche à Freud, de Walter Benjamin à Theodor W. Adorno.

  • Élève de Louis Althusser à l'École normale supérieure au début des années soixante, Jacques Rancière fut l'un des jeunes philosophes qui participèrent au séminaire qui donna lieu à Lire le Capital (1965).
    Sa trajectoire intellectuelle le conduisit bientôt à se démarquer de son ancien professeur. Il fut l'un des animateurs du collectif « Révoltes logiques » et commença à explorer divers aspects et figures de l'émancipation ouvrière et des courants utopistes au XIXe siècle, comme en témoignent des ouvrages tels que La Nuit des prolétaires (1981) ou Le Maître ignorant (1987). Ces superbes parcours dans les archives du monde ouvrier font notamment ressortir une postulation de l'égalité des intelligences et une perception de l'émancipation comme processus ouvrant la perspective d'un monde commun, celui de citoyens à part entière de l'humanité.
    Penseur de l'égalité et de la démocratie, Jacques Rancière n'a cessé d'ouvrir le champ de sa réflexion en se défiant des frontières disciplinaires.
    Dans l'un de ses livres les plus décisifs, Aisthesis (2011), il expose quelques séquences de la naissance et du déploiement du régime esthétique de l'art et met en lumière la corrélation entre l'Art comme sphère autonome de production et d'expérience et l'Histoire comme concept de la vie collective. La réflexion sur le « partage du sensible » et les rapports qui s'établissent entre politique et esthétique est certainement l'un des apports les plus neufs et les plus féconds de Jacques Rancière. À la croisée de l'histoire, de la philosophie, de la politique, de la littérature et des arts, son oeuvre incisive se distingue aussi par sa qualité d'écriture et vivifie notre pouvoir de penser et d'espérer.

    Andreï Platonov (1899-1951) est l'un des plus grands écrivains russes de la période soviétique. Ingénieur agronome chargé de la bonification des terres, c'est avec ténacité qu'il se consacra pendant des années à un travail intense au sein d'une nature aride, indifférente et destructrice.
    Les héros de ses romans et de ses nouvelles ressentent la misère et la souffrance comme une deuxième peau et aspirent à soustraire la réalité humaine à toute oppression extérieure pour l'ouvrir au jeu de ses possibilités authentiques.
    Platonov qui pendant sa vie fut constamment soumis aux vexations des bureaucrates des sphères politiques et littéraires, ressentait la révolution comme un formidable événement moral et spirituel, plus encore que politique et économique, et il fit de la révolution la structure interne de sa mythologie poétique. L'écriture puissante et singulière de Platonov se montre apte à refléter dans sa luxuriance sans emphase le moindre tressaillement de la vie humaine dans son essentialité et du monde dans son infinitude. La tension entre l'homme et le monde est scandée par le rythme du temps, le cycle de la vie et la métrique du destin. C'est ce que Platonov appelle âme et c'est à la dialectique inépuisable de cette âme qu'il a offert une nouvelle voix de poésie.

  • Les aventures de Tintin ... L'oeuvre d'Hergé a déjà été analysée de cent façons sans qu'on l'épuise, comme toutes les grandes oeuvres, pourtant Tintin reste un mystère. Ou plutôt, nous sommes nous-mêmes le mystère. Qu'est-ce qui nous touche en lui ?
    Qu'est-ce qui nous poursuit de façon si insistante jusqu'au fond de l'âge, au point que beaucoup d'écrivains laissent filtrer dans leurs romans ou dans leurs poèmes des allusions à ses aventures, comme on le faisait naguère des héros d'Homère et de Virgile ? C'est de ce constat et de cette interrogation qu'est née l'idée de ce dossier d' Europe .
    Heureux les auteurs ici conviés à nous faire partager leur Tintin ! Rien qui leur fût interdit, ils ont pu s'abandonner à leur fantaisie sans craindre de déchoir dans l'estime des lecteurs - ou dans la leur.
    Au contraire, les idées les plus insolites seront portées à leur crédit : dresser un guide de voyage des pays imaginaires parcourus par Tintin... recenser sa bibliothèque ou encenser son chien... lancer de légers ponts tibétains entre l'un ou l'autre de ses compagnons d'aventure et les personnages littéraires qui les ont précédés - ainsi de Séraphin Lampion, résurrection flamboyante de l'illustre Gaudissart gravé à l'eau-forte par Balzac... ou encore assimiler a udacieusement l'un de ces héros de graphite et de gouache à tel ou tel protagoniste de l'Histoire, le volcanique général Alcazar par exemple, dirigeant du San Theodoros, lanceur de couteaux (« Caramba !
    Encore raté ! »), chef guérillero, caudillo, grand fumeur de cigares et grand joueur d'échecs, prototype de tant de généraux d'opérette et de despotes venimeux...
    Quatre-vingt-dix ans après sa naissance, trente-cinq ans après sa disparition soudaine dans les sous-sols de la luxueuse villa d'Endaddine Akass à Ischia, l'infatigable reporter nous sollicite encore.
    Comme l'écrit ici même Jean-Christophe Bailly, le plaisir qu'il y a à lire les aventures de Tintin est « comme une pile qui se rechargerait sans fin ».

  • JOSEPH ROTH.
    Stéphane PESNEL : Le centre et la périphérie.
    Claudio MAGRIS : Je ne commence pas.
    Johann Georg LUGHOFER : Joseph Roth entre monarchie et république.
    Karl ZIEGER : En relisant La Marche de Radetzky.
    Christopher BRENNAN : Joseph Roth spectateur et analyste de la vie politique dans l'Allemagne de Weimar.
    Alexis TAUTOU : Joseph Roth et l'image.
    Jacques LAJARRIGE : « Nos ancêtres Goethe, Lessing, Herder » et quelques autres. Les références littéraires dans l'oeuvre de Joseph Roth.
    Aurélie LE NÉE : La poésie politique de Joseph Roth.
    Verena LENZEN : Le judaïsme est-européen dans Juifs en errance.
    Paola PAUMGARDHEN : Joseph Roth et la critique du sionisme.
    Laurent CASSAGNAU : « L'Europe se serait-elle arrêtée ici ? » Herta Luise OTT : Retour en Galicie - quelle Galicie ?
    Pierre MORHANGE : Au café.
    Stéphane PESNEL : Le Paris de Joseph Roth.
    Jacques LE RIDER : La politique en exil.
    Arturo LARCATI : Joseph Roth et Stefan Zweig.

    ADALBERT STIFTER.
    Saverio VERTONE : La véritable aventure.
    Riccardo MORELLO : Questions de style.
    Erika TUNNER : Les variations de l'humour.
    Jacques LE RIDER : La déconstruction antipolitique des récits nationaux.
    Michael DONHAUSER : À propos de Waldwand.
    Laurent CASSAGNAU : De Witiko à Waldwand.

  • Il existe, de longue date, une légende noire à propos de Racine, souvent présenté par les commentateurs sous les traits d'un ambitieux à qui un talent hors du commun aurait ouvert la voie d'une ascension inespérée.
    Passant outre à la légende, cette livraison d'Europe offre l'intérêt de mettre en lumière l'aspect protéiforme du visage racinien, constamment tiraillé entre plusieurs identités qui coexistent :
    étudiant modèle et pamphlétiste redoutable, humaniste indéfectible et avocat en puissance, poète de salon et historiographe de terrain, dramaturge innovant et éditeur exigeant, fervent croyant et courtisan déférent... Les multiples facettes de Racine obligent à en restituer un visage complexe, parfois chaotique et mystérieux, échappant à toute étiquette définitive et contribuant ainsi à une richesse herméneutique inépuisable.
    /> Or, cette complexité et cette richesse ne sont pas uniquement le fruit d'un caractère et d'une personnalité particulière, elles dérivent, au moins en partie, d'une vie parsemée de rencontres, et surtout incarnée dans des lieux bien précis. Retrouver ces lieux, c'est retrouver et, dans une certaine mesure, expliquer les différents traits qui composent le visage racinien. Le présent numéro se veut donc un essai de « topographie racinienne », focalisé en particulier sur quatre lieux que Racine ne cesse de fréquenter, de quitter et de retrouver.
    Le cabinet de lecture d'abord, qui est certes l'endroit, à Port-Royal des Champs, où l'étudiant apprend le grec, le métier d'avocat et, malgré lui, celui de dramaturge, mais qui est aussi le lieu où le poète se réfugie tout au long de sa carrière afin d'étudier minutieusement ses sources avant d'écrire, où il peut librement dialoguer avec les Anciens, le soir venu.
    Il y a ensuite l'atelier, lieu du passage à l'acte de l'écolier devenu auteur de théâtre, mais également des premières tentatives poétiques inabouties, des brouillons de pièces esquissées, ou encore l'endroit où il ferraille à distance avec ses adversaires et planifie ses contre-attaques dans de furibondes préfaces.
    La topographie racinienne réserve bien évidemment une place à part à la scène du théâtre, lieu qui résume le passage de la page écrite à la page jouée, qui est donc l'occasion d'une confrontation avec d'autres interlocuteurs : les comédiens et comédiennes, mais aussi les rivaux.
    Quatrième et dernier lieu racinien, la Cour, au sein de laquelle Racine est à la fois spectateur et metteur en scène, dramaturge et historien, janséniste caché et courtisan obséquieux.
    L'enjeu de ces approches nouvelles est de permettre de mieux connaître l'homme et de mieux comprendre l'oeuvre d'un immense poète qui fut aussi, selon la formule d'Édouard Dujardin, un « suprême romancier d'âmes ».

  • Les récits des Mille et Une Nuits sont à jamais un paradis de rêve, depuis qu'Antoine Galland, au XVIIIe siècle, les a proposés comme des contes, des lectures de divertissement, et nous les a faits connaître par leur titre pour toujours. Les Nuits sont un trésor inépuisable où l'art de raconter est aussi celui de nous conduire sur les chemins de notre humanité. La civilisation islamique qui s'est exprimée en langue arabe a une très longue histoire. Les Mille et Une Nuits l'ont accompagnée pendant près de dix siècles. Il est maintenant presque certain que le noyau initial - le récit-cadre de Shéhérazade, d'origine persane avec des emprunts indiens - a été islamisé et traduit au VIIIe siècle en Iraq. Si le manuscrit le plus ancien date du XVe siècle, l'univers des Nuits n'a cessé de s'enrichir au fil du temps, de proliférer en un labyrinthe gigantesque. Toutes les classes sociales y sont représentées, des bédouins au calife, en passant par les savants, les poètes, les marchands, les pêcheurs, les bandits et les oisifs. Contes et histoires s'enchâssent et se démultiplient, tandis que se côtoient ou s'entrelacent les tonalités : aventures et voyages, féerie et tragédie, contes fantastiques, récits d'humour et de ruse, anecdotes, récits de sagesse et fables... Il n'est pas indifférent que le récit-cadre des Mille et Une Nuits fasse de l'art de raconter un don féminin et que la parole de Shéhérazade soit en elle-même un principe de vie, puisqu'elle a pour fin de suspendre la mort que le roi Shahriyâr, meurtri par l'adultère de sa conjointe, a promise nuit après nuit aux jeunes filles de son royaume. Le rituel nocturne du conte permet à Shéhérazade d'introduire une dynamique suspensive qui se manifeste dans l'ajournement de la suite de l'histoire, chaque fois que l'aube paraît, et dans l'emboîtement des récits. Au-delà de la teneur des contes, c'est ainsi le processus même de la narration qui fait sens et agit, puisqu'il doit permettre à Shahriyâr de passer d'une allégeance à l'assouvissement immédiat d'une pulsion mortifère à une forme de vie où prévaut la relance infinie du désir. Par leur composition même et leur extraordinaire richesse thématique et formelle, les Mille et Une Nuits se prêtent à de multiples types d'investigation et de lecture. Ce numéro d'Europe en témoigne exemplairement. On y découvrira de surcroît un conte inédit qui pousse plus loin que jamais le procédé du récit emboîté et présente l'intérêt de toucher au dénouement même des Nuits, après le recouvrement de la raison par Shahriyâr et la fin de ses hantises.

  • Figure majeure de la littérature contemporaine, Roberto Bolaño (1953-2003) est aujourd'hui devenu une légende. Son oeuvre est traduite dans le monde entier et son rayonnement ne cesse de s'étendre. Né au Chili où il passa son enfance et une partie de sa jeunesse, Bolaño prit le chemin de l'exil au lendemain du coup d'État de 1973 et vécut d'abord au Mexique puis en Espagne.
    Tout en exerçant divers petits métiers pour survivre, groom ou veilleur de nuit dans un camping, il écrivait et lisait sans trêve.
    Poursuivant son chemin dans la pénombre pendant des années, il accéda soudain à une large reconnaissance avec Les Détectives sauvages . Paru en 1998, ce roman allait devenir un livre culte, tout comme 2666 , chef-d'oeuvre publié un an après sa mort et la dispersion de ses cendres dans la Méditerranée.
    Bolaño s'est toujours perçu comme un homme qui se consacrait entièrement à la poésie et le meilleur de son oeuvre résulte d'un transvasement des genres : partant du récit, il recrée les conditions qui permettent l'acte poétique. Dans ses nouvelles et ses romans où s'enchevêtrent génialement les intrigues, la figure narrative dominante est le poète lui-même : le chercheur hétérodoxe du réel, le détective sauvage.
    Bolaño a déclaré que tout ce qu'il avait écrit était dans une large mesure une lettre d'amour et d'adieu à sa génération. L'amour fidèle porté à une geste juvénile, le rêve de la poésie toujours recommencée se font roman de formation, récit d'heurs et de malheurs, désopilante désolation critique face aux inéluctables leurres qui guettent les avant-gardes littéraires et politiques, affirmation de la nécessité du combat artistique, inlassablement voué à la défaite face à l'horreur mais indispensable et vital.
    L'oeuvre de Roberto Bolaño serait-elle en fin de compte une immense et paradoxale élégie ? Repoussant les « passions tristes », elle dispense une énergie qui nous tient en éveil dans la profonde joie de lire.

  • Génie excentrique, Malcolm de Chazal a longtemps fait figure de marginal au sein même de son « île-fée » - l'île Maurice où il est né en 1902. C'est à compte d'auteur et à petits tirages qu'il a publié ses livres, avant comme après l'intermède de sa fulgurante irruption sur la scène littéraire française, à la fin des années quarante, avec la publication chez Gallimard de Sens-Plastique , salué en son temps par André Breton, Jean Paulhan, Jean Dubuffet, Francis Ponge et quelques autres.
    Poète et penseur inclassable, tout porte à penser que Chazal se sentait investi d'une mission et qu'il ne pouvait l'accomplir qu'en restant dans l'île, c'est-à-dire dans une position fortement excentrée par rapport à la France, terre de reconnaissance et de légitimation littéraire. Refuser l'exil, c'était choisir un ancrage au confluent des cultures d'Orient et d'Occident.
    S'il est vrai qu'être écrivain et poète n'allait pas de soi « dans la société bourgeoise mauricienne d'alors, davantage préoccupée par le cours du sucre que par la méditation transcendantale », comme l'a rappelé naguère J.M.G. Le Clézio, il eût cependant été impensable pour Chazal de quitter l'île, tant il vivait en symbiose avec ses paysages, ses horizons, sa végétation, sa lumière. L'intuition et la volupté étaient à ses yeux les sources principales de la connaissance et Georges Bataille a touché un point essentiel en parlant à son propos d' adéquation de la volupté et du langage .
    L'auteur de Sens-Plastique fit de son île une sorte de promptuaire de la beauté et du mystère du monde.
    Il l'exhaussa au rang de lieu magique.
    Dans ses éclats, ses éclairs, ses paradoxes, sa sagesse et sa folie mêlées, l'oeuvre de Chazal demeure un surprenant phénomène.
    Ses milliers d'aphorismes portent des fleurs secrètes que l'on n'a pas encore su cueillir. Autant de regards perdus, et qui attendent la découverte.

  • Surprenant Lampedusa ! Le Guépard , bien sûr, tout le monde connaît, tout le monde admire le roman de l'écrivain sicilien, l'évocation seule du titre fait lever en chacun une myriade d'images aussi belles et désolantes que le spectacle d'un palais en ruine. S'égare-t-on dans son oeuvre, on y rencontre, il est vrai, tout le chatoiement, et l'obscurité aussi, soleil et ombre mêlés, d'un royaume évanoui, une salle de bal oubliée à Palerme, la sauvagerie de la côte syracusaine, l'ondulation des collines derrière Agrigente, le labyrinthe d'un château familial endormi au fond d'un désert. À lui seul le nom du Guépard contient la Sicile, l'histoire du passage de l'Italie à l'âge moderne, la survivance du passé dans le présent, la beauté poignante des souvenirs saccagés. Un roman fait pour parler aux chercheurs du temps perdu donc, aux archéologues de l'irrémédiable. S'il n'y avait que cela...
    Le Guépard fut publié en 1958. S'il est universellement connu, l'unique roman de Lampedusa souffre encore de se voir réduit souvent en France à quelques stéréotypes qui empêchent de le lire vraiment : le prince mélancolique, le désir conquérant, la Sicile éternelle, l'éphémère des réalisations humaines sous les étoiles. Une relecture s'impose donc pour donner à l'oeuvre toute la richesse qui est la sienne et proposer aux lecteurs toujours plus nombreux des éclairages nouveaux sur l'art romanesque de ce qu'Aragon a appelé, à sa parution, « un des grands romans de toujours ».
    Oui, il est temps de relire Lampedusa. Pour rendre justice, aussi, à un auteur qu'il ne faut pas craindre de placer aux côtés des grands Européens ses contemporains du siècle dernier.
    Pour découvrir toute l'étendue de son oeuvre, qui ne se limite pas au seul roman qui a fait sa légende, et pour entrer dans un laboratoire d'écriture finalement peu connu et à tout le moins sin gulier.

  • Né en 1922 à Tervuren, dans la périphérie de Bruxelles, Christian Dotremont fut un adolescent révolté qui publia à 18 ans son premier livre de poèmes. L'ouvrage fut imprimé peu de temps avant l'invasion de la Belgique par les troupes allemandes. Séjournant à Paris sous l'Occupation, Dotremont participa aux activités du groupe surréaliste « La main à plume ».
    C'est à cette époque qu'il rencontra Éluard, Picasso et Magritte.
    Après une brève aventure « surréaliste-révolutionnaire », il fut en 1948 l'initiateur de CoBrA, groupe international d'art expérimental. L'effervescence créatrice, le goût de la spontanéité, l'intérêt pour les arts premiers, les arts populaires et l'art brut caractérisèrent ce mouvement qui prit fin en 1951.
    Cette année-là, au Danemark, Dotremont entama un long combat contre la tuberculose. Au même moment, il rencontra Bente Wittenburg. Devenue Gloria dans son oeuvre, elle prit place à jamais dans son « entreprise passionnelle de longue haleine ». Au cours de l'hiver 1956, Dotremont se rendit pour la première fois en Laponie, s'enfonçant jusqu'au coeur dans la neige. L'inspiration nordique illumina dès lors son oeuvre.
    Une valise à la main, il renouvela au fil des années ses lointaines expéditions septentrionales. « Après avoir été un des acteurs principaux de la réflexion d'avant-garde, puis le fondateur d'une peinture nouvelle », a pu dire son ami Yves Bonnefoy, « il devint dans ses années de voyage et de demi-solitude un des plus véridiques poètes qui aient alors écrit en français, ajoutant même à l'expression poétique une dimension graphique imprévue encore. » Le geste profond de Dotremont avait toujours visé à accéder au réel véritable en brisant les entraves des conventions et des stéréotypes. Son aventure poétique trouva au début des années soixante un nouvel élan fécond dans la pratique des logogrammes, dessins de mots et peintures de langage manifestant une unité d'inspiration verbale et graphique. En Laponie, ce n'est pas au pinceau, à l'encre noire sur papier blanc, mais dans la neige et la glace que Dotremont traça ses poèmes : « Il m'arrive d'avoir le sentiment, quand je trace un logogramme, d'être un Lapon en traîneau sur la page blanche, et de saluer la nature comme au passage, par la forme même de mon cri ou de mon chant ou des deux tout ensemble. » Dotremont disait aussi : « Il faut voler le feu sans perdre les braises ni les cendres, ni le froid pour lequel on l'allume, ni le froid vers lequel il disparaît ».
    C'est l'intensité bouleversante d'une oeuvre et d'une vie que l'on retrouve dans ce numéro d' Europe consacré à ce magnifique poète.

  • Depuis l'Antiquité grecque et pendant longtemps, la poésie a été conçue pour être principalement chantée tandis que la musique a toujours comporté une dimension vocale.
    Dans l'art savant des troubadours qui fut au Moyen Âge le berceau de la lyrique moderne, ces deux expressions fondamentales de l'humanité que sont la poésie et la musique entretenaient encore des rapports étroits.
    La figure du troubadour associait en effet trois moments créatifs : l'écriture du poème, la composition de mélodies et la performance. Si l'on assista par la suite à une disjonction entre poésie et musique, elle ne se traduisit cependant jamais en termes de divorce absolu et définitif. À travers des réflexions plurielles, ce numéro d'Europe nous invite à explorer ce qu'il est advenu d'un lien millénaire :
    Perdure-t-il aujourd'hui, se renouvelle-t-il ? Par-delà les spécificités propres à la chanson comme aux pratiques poétiques, à quelles combinaisons ou interférences leurs rapports variables peuvent-ils donner lieu ?
    À plus d'un égard, c'est ce que la poésie « fait » à la chanson et ce que la chanson « fait » à la poésie qui sous-tend l'enquête. Il apparaît alors qu'interroger les liens entre ces deux arts, c'est aussi déplacer ce qui fait aujourd'hui écran à leur saisie, tant ils semblent relever d'une position culturelle contraire : l'invisibilité médiatique de l'une - la poésie -, la surexposition de l'autre - la chanson.

  • La littérature est le principal vecteur par quoi les hommes prennent conscience de ce qu'est le monde. Elle est un moyen de connaître, et aussi de se connaître.
    Elle libère l'individu, l'aide à se construire, elle est « révélation et délivrance ».
    Pour Pierre Bergounioux, auteur d'une oeuvre singulière et forte, le choix d'écrire répond au besoin de « comprendre ce qui s'est passé ».
    Il s'est voulu le témoin de la fin de la société rurale traditionnelle, laquelle, lentement structurée depuis le néolithique, aura pris fin sous nos yeux, en une ou deux décennies à peine, au tournant des années 60.
    La génération promise aux aventures abstraites des existences urbaines, ce fut la sienne. Il aura dit la surprise, l'enthousiasme, bientôt la peine que ce fut.
    L'obstination à vouloir que « les lieux sans espoir » de l'enfance sortent du silence, que les sans voix ne demeurent pas dans l'oubli, la conviction que « toute vie, quelle qu'elle soit, est en principe susceptible de recevoir un sens approché, explicite, dans l'écrit », tels sont quelques-uns des traits essentiels qui donnent à l'oeuvre de Pierre Bergounioux son unité.
    Des plus minces événements de la vie quotidienne au souffle de la grande Histoire, des strates profondes du passé au « vent fugitif du présent », c'est fort d'une grande sensibilité alliée à une immense érudition que cet écrivain a su faire de sa prose splendide un confluent des temporalités.
    Dans le même numéro d' Europe, deux cahiers sont consacrés respectivement à Jean-Paul Michel, poète contemporain proche de Pierre Bergounioux dont il fut le condisciple au lycée de Brive, et à Raphaële George, figure bouleversante, écrivaine et peintre morte à 34 ans et dont les éditions Unes publient en mai le Journal inédit.

  • JEAN STAROBINSKI .
    Médecin psychiatre, musicien, homme de vaste culture et d'érudition impeccable, Jean Starobinski est, dans son indéniable singularité, une des figures majeures de la critique de notre temps. Une extrême rigueur et une extrême liberté caractérisent à la fois ce contemporain capital. Clarté et profondeur vont l'amble chez lui et le signalent, en notre 21e siècle, comme un homme des Lumières. Qu'il analyse les oeuvres de Rousseau ou de Diderot, la peinture de Tiepolo ou la musique de Mozart, les écrits de Montaigne ou de Benjamin Constant, mais tout aussi bien ceux de Jaccottet, de Bonnefoy ou de Celan, il privilégie une lecture qui, selon ses propres termes, « s'efforce simplement de déceler l'ordre ou le désordre interne des textes qu'elle interroge, les symboles et les idées selon lesquels la pensée de l'écrivain s'organise ». Tout en s'imposant à lui-même, et en attendant du lecteur d'avoir « la mémoire des contextes ». Il faut le suivre dans ses analyses subtiles, ses aperçus ingénieux, ses approches parfois paradoxales. Se laisser gagner par cette ampleur, par cette hauteur de vue qui le caractérisent. Accepter d'être surpris et charmé par cette oeuvre dont son ami Yves Bonnefoy avait jadis trouvé le mot juste pour la définir : l'allégresse.

    JEAN-PIERRE RICHARD.
    Dès 1954, avec la publication de son premier livre, Littérature et sensation, Jean-Pierre Richard imposait une approche tout à fait nouvelle et originale dans le champ de la critique littéraire. L'ouvrage fut d'emblée salué par Roland Barthes, qui voyait en lui « un livre heureux, c'est-à-dire brillant, juste, chaleureux et utile ». Et Georges Poulet, dans sa préface, pouvait écrire que dans la critique selon Richard « la conscience apparaît non à vide mais aux prises, appliquée à transformer en matière spirituelle un monde incarné ». Rehaussée par l'éclat d'un style d'une parfaite élégance, la critique se fait rapport sensible et sensuel à la littérature, aux textes, aux mots. Jean-Pierre Richard porte sur les ouvrages qu'il étudie un regard plein d'une empathie qui n'entrave jamais l'analyse, mais au contraire la suscite et la nourrit. Le critique se fait promeneur, herboriste ou explorateur. Il parcourt les oeuvres de Mallarmé ou de Jacques Dupin, de Proust ou de Pierre Michon, de Reverdy ou de Gérard Macé, tous sens aux aguets, attentif aux couleurs, aux odeurs, aux sonorités, à tout ce qui constitue leur atmosphère propre, traquant jusque dans le moindre détail ce qui les rend uniques et par conséquent précieuses.

  • On a aujourd'hui dans 1'oeil le visage que Perec s 'est fabriqué au fil des années soixante-dix, figure comme triangulaire, barbichette et chevelure assyrienne, buissonnant sur les hauteurs.
    Mais au-delà de cette image, ce qui, frappe, c'est un visage travaillé par l'intelligence, avec son regard clair souvent visité par 1 'humour. Le destin de Georges Perec (1936-1982).
    Fut pourtant précocement visité par la tragédie. Son père, engagé volontaire, est mort pour la défense de la France en juin 1940. Evacué en zone libre en 1941, l'enfant fut dès lors séparé de sa mère, déportée quelque temps plus tard et morte à Auschwitz.
    Si les premiers livres publiés de Perec lui valurent l 'estime de critiques perspicaces, c'est en 1978 qu'il connut un succès considérable avec La Vie mode d'emploi, bientôt traduit dans le monde entier. Saluant la parution de ce chef- d'oeuvre, halo Calvino estima que Perec avait "l'art de résumer toute une tradition narrative et d'englober, dans une somme encyclopédique, des savoirs qui donnent forme à une image du monde ; le sens du présent qui inclut aussi tout un passé accumulé et le vertige du vide." On peut, comme Calvino, considérer La Vie mode d'emploi comme le dernier événement véritable dans l'histoire du roman : un puzzle dans lequel le puzzle lui-même donne au livre le thème de l'intrigue et le modèle formel, et où le projet structurel et la poésie la plus haute coexistent avec un naturel prodigieux.
    Mais c'est l'oeuvre entière de Perec qui s'avère captivante dans chacune de ses phases et qui nous invite à une multiplicité de parcours, qu'il s 'agisse du Perec d'avant Les Choses et Un homme qui dort, de sa période dite "sociologique", des années oulipiennes, de sa prise en compte des événements de la vie quotidienne et de ce qu'il appelait l'infra-ordinaire, ou encore de la façon si singulière dont il aborde le thème autobiographique et renouvelle la narration de soi en inventant des architectures neuves, complexes, agrandissant le labyrinthe qu 'est toute vie.

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