Corti

  • De quoi est-ce fait, un poète ? De quelle conjonction étrange de chair et de mots ? Est-ce que cette sorte de créature dont certains disent avoir observé la disparition existe réellement ? N'est-ce pas là une chimère, une construction de la poésie même qui se plaît aux êtres de paille, de plume et de papier ? Pour dévider le fil de ces questions, voici déjà longtemps que je songe à esquisser une « anatomie du poète », au sens ancien du mot, tel qu'il fut utilisé en Angleterre, en 1621, par Robert Burton dans son Anatomie de la mélancolie, d'analyse méthodique, de mise à nu et en lumière. Je voudrais donc clarifier un peu ce qui entre dans la composition de cette identité singulière et sujette à caution : « poète ».
    En médecine, l'anatomie qui « décompose et expose » opère par dissection et suppose la mort du sujet observé. Tel n'est pas le cas de celle-ci, pourtant parfois écrite au scalpel : il n'est pas question de tuer le poète, mais de montrer quelles sortes de liens sa création entretient avec sa vivante réalité corporelle. Stimulé par les sensations, secoué par les émotions, sujet à des variations d'humeur, enclin à la mélancolie, assujetti parfois à des formes d'hystérie, le poète a un corps, cela ne fait pas de doute ! Il ne manque pas une occasion de nous le rappeler et écrit pour une grande part à partir de lui, à la différence du philosophe dont l'un des premiers soucis paraît être de s'en abstraire...
    Être poète, n'est-ce pas vivre selon la chair ?
    J.-M. M.

  • Que peut la poésie contre la crise écologique en cours ? Au même titre que quiconque, le poète se sent pressé d'agir. Mais comment ? La catastrophe globale, de par son urgence réelle, impose de ne pas se satisfaire du double écueil de la déploration impuissante et de l'incantation stérile.
    Afin d'être à la hauteur de ce défi majeur et inédit dans l'histoire de la littérature, Pierre Vinclair propose de remettre à plat la question de la nature de la poésie et des pouvoirs dont on peut raisonnablement la créditer.
    Révélant l'essence sauvage du poème, qui dévoile son affinité fondamentale avec la nature maltraitée, et réinscrivant la poésie dans l'effort chamanique qu'elle avait pour les sociétés dites traditionnelles, il propose dans Agir non agir (détournement de la devise de Scève Souffrir non souffrir) un manifeste pour une poésie fauve et rusée, puissante et collective, à même de contribuer à l'élaboration du nouvel imaginaire dont notre société a aujourd'hui un besoin vital.

  • Dans un dîner, il y a toujours un moment où l'on parle météo et un autre où l'on parle politique et un autre où l'on parle cinéma et un autre où l'on parle sexe. En France, en tout cas - et sans doute ailleurs aussi.
    « De quoi avons nous eu l'air / à cancaner hier / à la table du dîner ? » demandait par exemple, James Schuyler (poète US) avec lequel il devait être si agréable de converser.
    Ou peut-être pas. Mais ses poèmes sont d'une tendresse qui rend la compagnie de leur auteur infiniment désirable.
    La Cité de paroles voudrait être un livre en compagnie. Comme les convives d'un dîner, il vagabonde d'un sujet à l'autre, avec pas mal de sauts dans le passé ou à l'étranger. Le livre parle politique (existe-il un poème démocratique ?) et météo (pourquoi Pasolini aimait-il la pluie ? ) et sexe (la prostitution ou l'homosexualité sont-elles des formes qui aident le poème à s'inventer ?) et etc.
    Mais en basse continue circule la même idée obsédante : les poèmes ne sont pas des choses sacrées ou ésotériques. Au contraire, ils sont des moyens de la conversation et du partage et du laisser-aller. Ils doivent s'efforcer d'être aussi futiles qu'une après-midi passée à la plage. C'est-à-dire que soleil & mer & odeurs d'huiles hydratantes : quelque chose dans l'allant de l'expérience (poétique) est partagé entre inconnus.

  • Ce livre n'est pas un traité de philosophie. L'auteur y pense comme il veut sur le fait de penser comme on veut : « Le plaisir de penser me semble provenir d'une impression de liberté intérieure, encore plus que de l'espoir d'établir des vérités. Les idées valent par elles-mêmes quand on en a le goût. Toutes n'appellent pas l'approbation ou le rejet. Quand elle n'est pas sollicitée par une question pressante, la pensée a la gratuité d'une activité esthétique, et c'est sans doute ce qu'elle est, indépendamment de sa qualité intrinsèque. Un peu comme le plaisir de marcher, de courir, de siffler, de chanter ; comme tout dégourdissement physique ou mental motivé par l'amusement d'exister. » Georges Picard défend l'idée que la vitalité de la pensée vaut autant que les conclusions auxquelles elle aboutit. Renouant avec l'esprit dilettante symbolisé par le Neveu de Rameau (« Mes pensées, ce sont mes catins »), il penche pour une conception désillusionnée mais dynamique de la pensée. « Les théoriciens qui ont la prétention de nous faire croire à la nécessité des idées qu'ils défendent, alors qu'elles sont au plus judicieuses ou originales, que leur pertinence est celle d'une logique singulière, donc arbitraire, jouent avec notre crédulité de lecteurs assoiffés de belles histoires. La jouissance de penser ne suppose pas une fidélité éternelle à ses opinions. » Georges Picard a publié vingt livres aux éditions Corti dont De la Connerie, Petit traité à l'usage de ceux qui veulent toujours avoir raison, Le philosophe facétieux, L'hurluberlu ou la philosophie sur un toit.

  • Maria Zambrano est l'une des figures les plus importantes de la philosophie espagnole du siècle dernier.
    Disciple d'Ortega y Gasset lors de ses études de philosophie à Madrid, elle connaît l'exil de 1939 à 1982, (Amérique du Sud - en particulier à Cuba -, Europe). Un premier volume de ses oeuvres complètes a paru en Espagne en 1971, elle a reçu le " Prix Cervantès " pour l'ensemble de son oeuvre en 1988. Les cinq chapitres qui composent ce livre, inédit en français, sont comme les îles d'un archipel sous-marin beaucoup plus vaste (La vie : rêve éveillé, L'atemporalité, La genèse des rêves, Rêve et réalité, L'absolu des rêves).
    Ils constituent le résultat final d'un vaste projet né dans les années cinquante et que, depuis son retour d'exil en 1984, elle poursuivait déjà. L'investigation sur les rêves et le temps, sur la possibilité d'obtenir l'intégration du rêve et de la veille a été l'une des plus ambitieuses et des plus constantes de cette auteur ; cette interrogation détermina aussi la conception de ses livres les plus décisifs.
    Les rêves et le temps, sa dernière oeuvre, dévoilent les concepts clés de sa philosophie, de la même manière que sa volonté unitaire complète et éclaire le sens de toute son oeuvre. Pour autant, ce qui sera le dernier livre de Zambrano a été au fur et à mesure de son avancée comme le plan sous-jacent et silencieux ou le compas invisible qui traçait sa méthode propre dans chacun de ses autres livres.

  • On a parfois le sentiment, dans la vie quotidienne, d'être soudain à l'intérieur d'un film ; ou bien qu'un film s'est emparé de notre part la plus secrète et l'expose à nos yeux en même temps qu'aux yeux des autres, sur un écran, Ingmar Bergman, mieux que tout autre cinéaste, a mis en relation le cinéma avec sa " chambre crépusculaire ". C'est en sa compagnie, avec son aide, que j'établis des relations, " les yeux fermés ", c'est-à-dire, avec les yeux du souvenir, entre le cinéma et la littérature qui comptent pour moi, les livres que j'écris et ma biographie. Une circulation plus intuitive que rationnelle, moins théorique que destinée à faire signe, et susciter chez le lecteur un travail mémoriel analogue.

    Marie Etienne est née à Menton mais a passé la plus grande partie de son enfance et de son adolescence en Asie du Sud-Est et en Afrique noire. Elle s'est ensuite installée à Paris et a été pendant dix ans la collaboratrice d'Antoine Vitez. Elle collabore à la Quinzaine Littéraire depuis 1985.

    Poète, elle a notamment publié :
    Lettres d'Idumée, Paris, Seghers, 1982 Le sang du guetteur, Actes sud, 1985 Les Barbares, lettres de casse, 1986 La face et le lointain, Ipomée, 1986 Eloge de la rupture, Ulysse fin de siècle, 1991 Katana, Scanéditions / La dispute, 1993 Anatolie, Flammarion, 1997, prix Mallarmé Roi des cent cavaliers, Flammarion, 2002 Les Passants intérieurs, Virgile, 2004 (Extrait de la bio-bibliographie établie par Florence Trocmé, Poezibao) N.B Nous publions ces deux récits au même office que son nouveau recueil de poésie à paraître chez Flammarion, dans la collection d'Yves di Manno.

  • Maria Zambrano, chantre de la " raison poétique ", n'a pas eu, à proprement parler, le projet d'écrire des aphorismes.
    Ceux-ci, choisis dans l'ensemble de son oeuvre, montrent de façon fulgurante la rigueur d'une pensée exigeante qui cherche l'harmonie des contraires. Harmonie entre raison et sentiment, idée et croyance, nécessité intérieure et déterminismes externes. La réflexion tente l'impossible : sortir de l'aporie, parvenir au coeur et à l'origine de ce qui pense en nous, mais au lieu de recourir à la déduction, la philosophe emprunte la voix de la contemplation intérieure.
    Si la pensée de Maria Zambrano est si limpide, c'est qu'elle est portée par une forme poétique qui la rythme et incarne mieux les images que la pure abstraction.
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  • La poésie n'est pas réductible à un genre. Elle excède les catégories et met à mal les définitions, tant elle n'a de cesse de « brûler l'enclos » (René Char) et « d'aller plus avant » (Paul Celan). Les essais réunis dans ce volume s'at- tardent sur quelques oeuvres modernes qui, à des titres divers, manifestent ces franchissements (Guillaume Apollinaire, Rainer Maria Rilke, Maurice Blan- chot, Christian Dotremont...). Ils esquissent par ailleurs plusieurs portraits de poètes, en chiffonnier, en arlequin, ou en épistolier... Ils illustrent une pensée de la poésie comme parole soucieuse de la vie terrestre et qui interroge notre finitude. Ainsi conduisent-ils à reformuler la question d'une définition possible de la poésie.

  • Qui sommes-nous ? Quand j'ouvre la bouche, de qui est faite cette voix ? Si j'avais été la seule à parler ma langue, jamais je n'aurais écrit. Il n'y a pas que les baisers pour se mêler par la bouche, par la gorge, par toute la vie. " Et maintenant écoutez-moi bien. (c'est Pasternak qui fait ainsi parler Jivago). L'homme présent dans les autres, c'est cela justement qui est l'âme de l'homme. Voilà ce que vous êtes, voilà ce qu'a respiré, ce dont s'est nourrie, ce dont s'est abreuvée toute sa vie votre conscience ". Mourir est toujours possible, plusieurs fois par jour même. Alors je prends un livre comme on rallume la lampe, et si l'ami que j'y trouve n'en est pas moins invisible, mon coeur au moins revient à lui, les mains bougent au devant des visages.
    Créer ? Oui, en n'oubliant pas que la beauté commence quand deux peuvent la reconnaître. Ainsi ne peut-on pas savoir à l'avance comment la poésie sera, elle attend de voir où nous tombons, et comment on se relève

  • Traversant tout le champ de la poésie, le livre de Martine Broda est d'abord un essai, et non une encyclopédie ou un ouvrage érudit. Même si le corpus concerné est immense, elle a préféré analyser à fond une dizaine d'exemples d'auteurs de toutes époques, français et étrangers. Dans un ordre à la fois logique et chronologique, le livre alterne les chapitres consacrés à des auteurs et ceux qui sont purement théoriques. Martine Broda tente de déconstruire la définition la plus communément admise de la poésie lyrique comme "expression du moi", en soulignant sa stricte historicité : elle est l'invention du romantisme allemand, comme l'a montré Gérard Genette.
    Il existe une autre tradition à l'intérieur de la théorie des genres (Hölderlin, Nietzsche), qui conçoit une énonciation en première personne, où le sujet n'est pas un sujet plein. Plutôt que celle du "moi", le lyrisme pose la question du désir, par où le sujet accède à son propre manque à être, et il la pose en sa dimension ontologique, par rapport à notre destination. Il est ce chant de l'amor fati, chant du sujet et non du moi, qui célèbre dans son pur apparaître l'éphémère, le périssable, et relève d'une conception positive du sublime (l'ekphanestaton selon Philippe Lacoue-Labarthe), celle qui concerne encore la poésie, à la différence de la peinture moderne. En effet, loin d'être platement sentimental comme ses caricatures, le haut lyrisme est fondamentalement d'ordre sublime et ce dont il est finalement question, c'est d'une épiphanie, en dernière instance celle de la Chose (das Ding), son aboutissement naturel étant le geste à célébrer.
    L'accent a été mis sur la poésie amoureuse, part depuis toujours majoritaire du corpus de la poésie lyrique, l'amour, dans cette tradition, ayant une fonction épiphanique. La thèse est que les poèmes d'amour, dans une logique du désir pur, ne s'adressent presque jamais à des objets d'amour empiriques ou biographiques, mais, derrière des "senhals" qui sont autant de faux noms de "la personne aimée par moi inventée et vraiment fausse", selon une expression de Pierre Jean Jouve, à cette Chose énigmatique dont parle Lacan : soit l'Autre maternel préhistorique, barré par la loi de la prohibition de l'inceste, figure de la perte sans objet perdu et pur manque d'où procède tout désir. D'un bout à l'autre de la tradition, les oeuvres lyriques naissent de femmes perdues, mortes, inaccessibles, ou même, plutôt, de leur nom, et un rapport du poème à l'amour impossible se dessine, jusqu'en des exemples contemporains. René Char écrivait : "le poème est toujours marié à quelqu'un", mais tout en étant "le poème d'amour réalisé du désir demeuré désir."

  • Le dialogue avec borges est une incursion dans la littérature même.
    Il permet d'être en contact avec l'esprit du littéraire. borges lui-même m'avait affirmé qu'il voyait dans ces dialogues une forme indirecte d'écriture. il continuait à écrire à travers les dialogues. transcrivant les conversations j'eus la certitude que borges, en conversant, prolongeait son oeuvre écrite. a la magie de le lire correspond alors la magie de l'entendre. outre l'éthique, la religion, le temps, la pensée littéraire, objets d'une attention permanente, borges se livre à quelques exercices d'admiration (yeats, shaw, whitman) mais peut aussi s'attaquer à certaines idoles (valéry, joyce).
    Mais par-dessus tout, ce qui ressort c'est l'esprit de borges, garant de la profondeur de la rencontre avec lui-même comme avec la littérature universelle, à qui il consacra sa vie.

  • Iduna et Braga. De la jeunesse » est un essai ou, pour le dire plus exactement, une tentative de faire sentir au lecteur ce que peut être la jeunesse, non seulement en s'adressant aux jeunes comme ferait un philosophe-roi, mais bien dans la manière de décrire la jeunesse même, son intensité progressive et batailleuse à même chacun. C'est le pari du livre : d'être jeune dans les mots suivis qui reconstituent la force de la vivacité et de l'effort de l'existence qui s'interdit l'usure, le désabus, la complaisante fatigue dans l'inquiétude. Mariée à l'inventeur du poème, Iduna apporte la pomme de jouvence aux dieux mortels qui risquent de vieillir. Nous (les humains reportés) sommes ces dieux usés et usants que le poème dans la langue doit réveiller aux forces non disparues de l'inquiétude pensive et de l'adresse. L'idée de la poésie, c'est l'idée d'un langage qui rajeunit à mesure qu'il pense ce qu'il dit dans le rythme d'un corps. Toutes les propositions sur la nature de la jeunesse (il y en a également, le livre s'y risque) deviennent, à mesure qu'elles se formulent, la vérification qu'être jeune, c'est éprouver la physique du poème dans la pensée. (Philippe Beck)

  • Si lire remplace le monde c'est par le monde. Le livre compose ici un paysage de lectures et de réflexions que la marche ou le regard par- courent. Dans un paysage il y a des poussières et des massifs, beaucoup d'allures s'y croisent, le livre essaye de ne rien mépriser du petit bout du pré qu'il envisage.
    Il ne s'agit pas de rendre compte de la littérature mais de repérer dans les livres qui passent les allures qui bougent le paysage que le plaisir de la peinture dessine, du ciel peuplé jusqu'aux déserts et aux sentes obscures. Le plaisir de lire se double alors de la joie de réfléchir ce plaisir, jusqu'à l'idée pourquoi pas, jusqu'à la saveur en tout cas qui dure un peu sur la langue.
    Le paysage qui dessine ici le livre entre plaisir de l'oeil et joie de penser n'est pas qu'une métaphore, il rythme la promenade ardente de lire et d'écrire, de regarder. On glisse, on grimpe, on bifurque, on clopine et la perception se perturbe.
    Lire est une façon d'aimer. Aimer ne sait rien, tatonne lentement vers la surprise, le tremblement du plaisir. Je ne sais rien dit lire mais je re- garde beaucoup. Mon acte de regarder lit, d'un point de vue que vous changez, le monde où je vis. On voudrait dire merci, petits et grands, d'avoir peuplé la douleur de vivre dans un monde idiot pour ne pas dire méchant.

  • Il est singulier que l'on ne fasse plus qu'un usage technicien des " textes " que sont devenues les oeuvres, au lieu de lire celles-ci et d'en tirer plaisir parce qu'elles nous aident à vivre.

    On souscrit bien sûr sans réserve à l'apostrophe de Mallarmé à Degas - " Ce n'est point avec des idées, mon cher Degas, que l'on fait des poèmes. C'est avec des mots. " Mais on aimerait rappeler une condition - qu'il y ait sous leur enveloppe un coeur battant, le coeur battant des choses, de la réalité et non une simple forme sonore ; et une conséquence - que le livre (beau ou pas d'ailleurs) soit fait pour aboutir au monde et non l'inverse. (Ceci après avoir dû éclaircir la défiance à l'endroit de ce poète ou plutôt l'absence d'intérêt sinon forcé à son endroit, en raison de son formalisme autant que de sa dramatisation de l'acte d'écrire.) Idée venue en considérant la cave et, d'autre part, le déballage des libraires, pêle-mêle effroyable : chacun, lecteur d'abord, n'aurait-il pas à gagner à exiger que sur le livre-produit, soit inscrit la mention " de garde " pour certains (équivalents des grands crus), et, pour les autres, la date limite de consommation ? Chacun, ainsi, choisirait selon son usage.

  • Lyrisme critique : l'expression peut surprendre.
    Tant il s'attache d'ordinaire au lyrisme une idée d'emportement peu propice à la réflexion. Et pourtant cette parole poétique fiévreuse et débordante, qui volontiers se nourrit de crises, ne saurait se réduire à l'épanchement d'une émotion. Elle porte de longue date la méditation à même le chant. Sous ses formes les plus modernes, elle constitue ce lieu critique où la poésie s'examine et se redéfinit elle-même.
    En vers comme en prose, elle se pose des questions essentielles qui touchent à son pouvoir, ses limites et sa valeur. Voici la résistance et le savoir du poème mis en cause, aussi bien que son volume et sa forme, sa musique et son phrasé, son aptitude à la célébration ou son rapport avec le quotidien. Ainsi l'étude du lyrisme engage-t-elle à décrire les enjeux de la poésie et à dénombrer ses biens pour affirmer la continuité et le sens de sa tâche.
    C'est là une manière de répondre à l'impuissance et au désarroi qui la frappent. Ce nouvel essai poursuit la réflexion engagée il y a vingt ans avec La Voix d'Orphée (1989) et développée dans Du lyrisme (2000), puis dans les deux autres volumes parus dans cette même collection, Le Poète perplexe (2002) et Adieux au poème (2005).

  • Le calendrier de l'humilité se rapproche des précédents fragments de Miklos Szentkuthy, Vers l'unique métaphore et En lisant Augustin.
    Comme eux, le texte témoigne d'une pensée en fusion, pensée d'" un ogre dévoreur de traités scolastiques, de saintes biographies, de sommes philosophiques et de magazines de mode. " " J'ai voulu tout voir, tout lire, tout penser, tout rêver, tout avaler. " Le calendrier s'en distingue aussi : la pensée y est plus cadrée, plus tournée vers l'ensemble de la création artistique (la peinture notamment, avec de longs essais sur Rembrandt, l'expressionnisme, l'impressionnisme) plus paradoxale aussi, plus provocante, comme si parfois l'ogre Szentkuthy se comportait en hussard pour convaincre le lecteur alors même qu'il doit parfois douter de la justesse de certaines positions.
    Ce " grand désinvolte " est un être de dialogue dont la pensée avance en même temps qu'elle s'écrit ; sa faculté de persuasion, son style digressif inimitable suscitent, sinon toujours l'adhésion, toujours la remise en question d'idées toutes faites, quel que soit le sujet abordé - et on le sait, avec Szentkuthy, ils sont nombreux. Le titre lui-même, Le calendrier de l'humilité, est comme l'aveu ou la confession frivole du duel permanent entre orgueil et humilité.

  • Il est curieux que le très célèbre et retentissant essai de Henry James ait attendu plus d'un siècle pour être traduit.
    C'est une " biographie " extrêmement lucide, exigeante et spirituelle, remplie d'anecdotes. Capitale, elle permet d'éclairer l'oeuvre comme la figure de Nathaniel Hawthorne de même qu'elle fait comprendre les motivations de l'auteur, d'origine américaine, quant à son désir d'obtenir la nationalité britannique.
    Un grand nombre de citations contribue à rendre le récit de la vie particulièrement vivant et riche.
    Dans ce foisonnement de témoignages, étonne l'absence de Melville. Étrange absence d'autant que James fit de l'amitié particulière entre maîtres et disciples l'un des thèmes essentiels de sa fiction.
    S'offre à nous aussi le panorama de l'histoire américaine - avec ses Présidents successifs jusqu'à Lincoln, les événements et problèmes historiques majeurs (guerre de Sécession, guerre du Mexique, esclavage).
    La place et l'importance du puritanisme, comme du transcendantalisme sont mises en relief à travers les grandes figures d'Emerson ou de Thoreau.
    Un important inédit de Nathaniel Hawthorne " À propos de la guerre de Sécession " complète ce livre. Le lecteur prendra ainsi toute la mesure de l'humour et du pacifisme de Hawthorne, position " politiquement incorrecte " en pleine guerre civile, au point de déclencher les foudres et la censure de l'éditeur américain.

  • La rumeur de toutes choses ? Enseigne trompeuse, je le crains. Toutes choses, quand je n'aurai guère fait que tourner autour d'un petit nombre d'entre elles, toujours les mêmes mais propres à
    assurer une relation au monde approfondie, enrichissement de chaque instant - au vrai comme toutes autres choses, de celles dignes d'être aimées et qui tiennent en éveil. Constituée dans le désordre des jours, la présente liasse de notes et de réflexions fait suite à La preuve par le vide, publié dans la même collection en 1992. Pensée en devenir, bruissements de pensées éparses, alluvionnaires, susceptibles d'adjonctions, voire de remises en question. Si elles ramènent de préférence à une interrogation sur la poésie, son espace propre, sur ce qui, par elle, nous lie essentiellement - rêverie ou contemplation - au paysage et au moment présent, par ailleurs mettant en cause sa légitimité dans le monde bouleversé qui est le nôtre, elles n'entretiennent pas moins, en permanence, un rapport étroit avec le déroulement d'un vécu quotidien.

  • Traces.
    Ce sont, avant de devenir le mot associé à René Char et pour ainsi dire la signature de tout écrivain, les empreintes laissées par une bête sauvage, loup traversant un bois, ou les marques semées par un être humain afin, non seulement de se repérer dans l'univers obscur, mais de retrouver le chemin du retour aux origines. L'écrivain, en même temps qu'il crée les siennes, déchiffre celles qui jalonnent la littérature.
    Il creuse ainsi des sillons, cherchant sous la végétation qui a levé au passage l'élan initial profond imprimé en lui, sa permanence, son mystère. A ces deux dimensions, lire et écrire, d'une même pour-suite, j'en ai joint une troisième qui m'est familière : traduire. Chacune de ces activités faisant écho aux autres, j'ai adopté la forme du journal qui les mêle intimement, en me fiant à l'apport par ailleurs indispensable des rencontres et du hasard.
    C. M.

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