• Fasciné par le raid américain, je demandai à Catherine Young, dans les années soixante, d'explorer pour moi les archives des institutions des États-Unis où elle séjournait. Il en est résulté un ensemble qui n'est naturellement pas exhaustif, mais qui témoigne de l'histoire intervenue dans un de ces épisodes tumultueux, l'exploration et le contrôle d'un continent.
    Je venais de lire le livre d'Alexis de Tocqueville qui, en 1837, dans De la démocratie en Amérique, a dressé l'inventaire de ce qui était en cours et en a imaginé l'avenir de manière exemplaire. Ces photographies, mises en page excellemment par Édith Bianchi, en témoignent ici.

  • RSVP

    Sylviane Roche

    Quand on dit savoir-vivre, politesse, bienséance, code social, certains entendent atmosphère guindée, contrainte, artificielle, empreinte d'hypocrisie.
    Il s'agirait aussi de préoccupations dépassées et ringardes. Notre société d'aujourd'hui serait bien au-delà (ou au-dessus) de ces questions surannées. Le succès, depuis plus de trois ans, de ma chronique hebdomadaire du Temps dément absolument cette analyse. Toutefois, les sciences humaines nous ont apporté de nouveaux instruments et un nouveau regard. Il ne s'agit plus d'être uniquement normatif, de dire " cela se fait, cela ne se fait pas", mais d'essayer de comprendre pourquoi.
    D'essayer aussi de tenir compte de l'évolution des règles dans le temps et de différences dans l'espace. Ces règles font maintenant l'objet d'études très sérieuses dans plusieurs universités. Mon regard, certes, ne prétend absolument pas arriver au niveau de la recherche sociologique. Mais c'est ma passion pour l'être humain dans tous ses états qui est à l'origine de mon intérêt pour ces questions de vie sociale, et ma démarche n'est pas loin de celle qui m'a, naguère, amenée à écrire quelques romans.
    Car le savoir-vivre est loin de n'être qu'une simple liste de conventions sociales surannées. Il constitue la base de la vie sociale. " Comprendre la politesse, comment et pourquoi elle fonctionne, savoir ce qui la sous-tend et à quoi elle sert, c'est pénétrer au coeur même des cultures, et c'est aussi comprendre la logique profonde qui préside aux relations humaines."

  • On ne reprochera certainement pas à Amalia de pécher par paresse : que d

  • ... Ce texte m'a touchée pour plusieurs raisons. Tout baigne dans une atmosphère tragique et onirique, filée de quelques vers de Keats et de Wordsworth, en anglais, cette langue cadencée qui doit combler la musicienne que vous auriez voulu être. Evénements et non-événements se déroulent dans une merveilleuse demeure anglaise au jardin extraordinaire, lieu par excellence de la fiction, paradis de l'imaginaire. La dame de l'histoire s'appelle Jade Chichester. Elle a une mère, Grace, et une fabuleuse grand-tante, Margareth, qui voyage aux quatre coins de la terre. Un lien quand même entre ce texte inclassable - peut-on parler d'un conte ? - et vos autres romans : le thème de la filiation mère-fille. Abordé ou ébauché par vos narratrices, Aude, Laurence et Iona, il est ici l'objet central de Jusqu'à pareil éclat, dans une construction subtile qui suggère tour à tour la présence et l'absence, l'amour et la haine, l'image et la substance. Dans vos romans, l'importance de ce thème se devinait. La relation entre vos narratrices et leur mère y apparaissait comme une révolte tronquée par la pitié des filles, conscientes de ce qu'avait été le destin non maîtrisé des mères. Dans vos romans la relation mère-fille est caractérisée par le mensonge et la nécessité de se protéger mutuellement. Elle est une relation vouée aux apparences derrière lesquelles peuvent se cacher une lucidité voire un cynisme terribles. En inscrivant ce thème dans un conte, très loin de l'urgence des récits à la première personne, vous l'élevez au niveau du mythe et du symbole. Jusqu'à pareil éclat est une oeuvre émouvante parce qu'elle indique que la tradition au féminin dont Alice Rivaz déplorait l'absence commence à exister...

  • Le roi d'Olten

    Alex Capus

    Vendu à plus de 30'000 exemplaires en Suisse alémanique, ce «petit bijou» a été traduit en français par Anne Cuneo (l'auteur littéraire suisse qui vend le plus de livres.).
    Alex Capus est d'origine française, il parle donc parfaitement le français. Il fait partie des auteurs alémaniques les plus connus et Le Roi d'Olten sera son premier livre traduit en français.
    Alex Capus parle de sa ville d'origine, Olten (Suisse orientale ; grand noeud ferroviaire suisse) : de la beauté de la Gare, du parfum de la fabrique de chocolat, des « gaillards » sauvages et des « méchantes » filles, des braves citoyens et de la folie quotidienne qui nous maintient en vie jour après jour.
    Une déclaration d'amour du grand narrateur à cette petite ville, étant entendu que de grandes villes comme Zürich, Berlin ou Paris ne sont rien d'autre que dix ou cent fois Olten prise l'une après l'autre.

  • La vie est comme la liberté.
    On n'en mesure jamais si bien le prix que lorsqu'elle est menacée. Atteinte par le cancer, l'auteur d'Une cuillerée de bleu combat sa maladie en l'écrivant. Parcours en dents de scie entre l'espoir, l'abattement, et surtout des instants d'une lucidité nouvelle car chaque jour désormais compte et qu'il n'y a plus de place pour les masques et les alibis. D'où vient le mal Qui m'a faite telle que je suis aujourd'hui On déchiffre les runes de l'enfance, de la jeunesse, des premières amours.
    Les réponses se précisent, on regagne sur le temps perdu. Cette quête est aussi une conquête qui donne au récit une transparence à laquelle toute écriture devrait tendre. " Attar le parfumeur ", mystique du Moyen Age iranien a écrit : " Il appartient à l'homme, en s'élevant d'un cran, d'inverser le signe d'un événement. " C'est-à-dire tirer un bien d'un mal. C'est l'opération à laquelle on assiste dans ce texte qui m'a touché autant qu'il m'a appris.

  • Elisabeth Horem raconte une année à Bagdad, où elle s'en alla retrouver un homme arrivé au lendemain de la guerre.
    La route de l'aéroport a mauvaise réputation, on y lance des grenades afin d'immobiliser les véhicules. Voici : une capitale immense et jalonnée de sacs de sable, de palmiers poussiéreux, qu'elle ne connaîtra pas vraiment - " elle le sait depuis le début; parce qu'elle ne pourra sortir que très peu, jamais seule et jamais librement, condamnée à rester pour toujours en marge dans cette ville ". Shrapnels, du nom de ces projectiles de métal qui s'échappent des engins explosifs et qui font tant de ravages, est un livre saisissant et important.
    Faites passer. Alexandre Fillon, Madame Figaro. La vie qu'elle décrit, avec ses gardes du corps omniprésents, la chute des grenades, la voiture blinde, c'est un cercle qui se rétrécit. L'enfermement progressif avec la haine derrière la porte. Il y a quand même une soirée de poésie. Puis des morts inconnus... puis des morts qu'on pourrait connaître. Le jardinier, lui, continue de faire pousser des plantes, la gourmandise, un chat et Mozart font parfois oublier la violence.
    Pas longtemps. Le texte d'Elisabeth Horem est à lire absolument comme un témoignage littéraire de haut vol, une aventure de mots serrée et forte, sans concession au sensationnel. Didier Pourquery, Métro.

  • Ce volume contient :
    Gaël Bandelier - Le Taureau versatile.
    Benjamin Knobil - Boulettes.
    Manon Pulver - À découvert.
    Isabelle Sbrissa - Le Quatre Mains.

  • Jacques Chessex n'a jamais été un enfant: il prétend n'avoir pas connu ce bonheur, ni la nostalgie de ce bonheur.
    (...) Né en 1934 en terre calviniste, il a grandi sur les bords du lac Léman en simulant chaque jour la joie, la politesse, l'insouciance. Cette enfance-là n'en finissait pas: il rongeait son frein, aspirait à être un homme. A quinze ans, il découvrit l'amour, et, encouragé par son professeur, Jacques Mercanton, publia ses premiers poèmes dans sa vingtième année. C est alors que son père, Pierre Chessex, directeur de collège, étymologiste du Pays de Vaud, se tira une balle dans la tête.
    Pendant quatre jours, le fils veilla celui dont, tout à son impatience de devenir adulte, il n'avait pas su écouter le désespoir ni comprendre la violence. je n'aurai jamais assez de regret pour sonder et revivre le regret de cet aveuglement, écrit Jacques Chessex dans un livre magnifique et déchirant, un livre d'éternel orphelin où il explore son passé avec rage, explique sa propre autodestruction par l'alcool et conclut: Il y a en moi un poids de la douleur que rien, je le sais calmement, n'épuisera.
    Depuis Carabas, en 1971, Chessex n'avait pas écrit de texte autobiographique. Il s'était consacré au roman, à la nouvelle, à la poésie, à l'essai. Il s'évitait. Voici qu'il se retrouve sans s'épargner dans ce texte âpre qui témoigne d'une étonnante mémoire olfactive odeurs de la terre, du lac, des femmes almées, des tartes aux cerises que sa mère préparait, de la poussière de blé, odeur de son père qui agonise dans une chambre d'hôpital où son fils a laissé son âme et conçu, à tout jamais, une fascination pour " l'imparfait " et ses ruines.
    Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur

  • Pour son deuxième roman, Un archipel dans mon bain, Jean- Euphèle Milcé réussit à réunir, dans l'histoire très touchante de Marie Raymonde/Evita, la Suisse (Genève) et le monde insulaire (Ouessant et Haïti). Une recherche des racines, des origines et cette île d'Haïti, le pays sinistré et tant aimé, qui hante toutes ces pages. Une écriture et un style de toute beauté. Si L'Alphabet des nuits a touché les lecteurs par un portrait très noir et désespéré d'Haïti, ce deuxième roman renoue avec un espoir retrouvé, celui d'une femme qui a cherché ses racines, trouvé l'amour à Genève et décidé de retrouver le pays de ses origines, dont elle n'a aucun souvenir. Et là-bas, elle trouvera l'enfant que la vie ne lui a jamais donné.

  • .:.
    En lisant A place du mort ; nous mesurons la reconnaissance que nous devons à son auteur. Parce qu'il donne une forme belle et émouvante à la matière trop informe de nos souvenirs, et parce qu'il nous restitue ainsi la proche présence du confrère ou de l'ami : sa générosité, sa droiture, ses colères toujours possibles, le regard vif sous le haut front, l'expression matoise, la moustache frémissante, ce visage pointu où l'on pouvait reconnaître quelque chose de la fouine, comme si Pascal-Arthur Gonet avait choisi de ressembler à l'animal emblématique de ses grands talents d'enquêteur.
    Mais nous sommes aussi émus par tout ce que nous ignorions. Il y a une force bouleversante dans ces pages où Gilbert Salem évoque la sévère dignité avec- laquelle Pascal-Arthur est allé à la rencontre de sa propre fin. A notre reconnaissance devrait pourtant s'en ajouter une autre. Celle de n'importe quel lecteur, aussi éloigné soit-il des cercles journalistiques, qui trouvera dans le livre de Gilbert Salem un récit d'une beauté poignante, où l'amitié qui en occupe le coeur ne cesse de croître par-delà la mort.
    A la place du mort est un livre d'écrivain, même si c'est un journaliste qui tient la plume. Michel Audétat, L'Hebdo.

  • Avec La Corde de mi, Anne-Lise Grobéty revient au roman : cette histoire de rencontres manquées et de paroles perdues a pour protagonistes un luthier et sa fille et pour cadre le haut pays neuchâtelois. C'est une belle histoire de rencontres manquées et de paroles perdues que raconte ici Anne-Lise Grobéty : entre une mère et son fils, entre deux frères séparés contre leur gré, mais surtout entre un père et sa fille, le luthier Marc Favrod et Luce, la narratrice trentenaire, qui ne se réconcilie qu'après sa mort avec cet homme au caractère difficile.
    «Bander étroitement/les deux parts de moi-même/serrer dur/le présent le passé » (selon José-Flore Tappy citée en épigraphe), c'est aussi pour Luce s'ouvrir à la possibilité d'un avenir partagé avec Nicola, le peintre italien dont le nom apparaît très tôt, quoique fugacement, dans ce quatrième roman ample et maîtrisé. Après plusieurs volumes de récits et de nouvelles, La Corde de mi marque ainsi le retour de l'écrivain à un genre qu'elle n'avait plus abordé depuis Infiniment plus (1989, réédité en camPoche en 2006).

  • Malgré toute sa fantaisie et son ironie, la vision du
    monde d'Anne-Lou Steininger apparaît plutôt sombre,
    marquée au coin de l'aphorisme selon lequel « Au commencement
    est la douleur ». Et à la fin un paradis
    moderne, « avec fitness, vitrines et pince-fesses », qui
    ne se distingue de la vie terrestre que par la couture de
    l'habit, aux points délicatement piqués dans la chair...
    Ces fables cruelles sont à déguster comme elles ont été
    écrites, par petites doses de poison insidieux délicatement
    pesées.

  • Heide, Allemande, mariée en Suisse dès 1935, sait peu de choses sur ce que son frère, membre de la SS, a fait durant la guerre, en Ukraine notamment. Prisonnier des Français à la capitulation, il se marie et participe au miracle économique allemand. Si sa soeur l'a toujours imaginé en brave, elle ne peut s'empêcher de s'interroger en constatant que sa descendance, comme celle de son frère, est frappée de maladies graves ou mortelles.
    D'étranges fantasmagories fleurissent sur le non-dit mais c'est Léa, sa belle-fille, durement touchée collatéralement, qui, à force d'obstination, obtiendra une forme de réponse aux questions que tous les protagonistes de cette tragédie se sont un jour posé.

  • Nouaison

    Silvia Härri

    Nouaison est à la fois le livre et le lieu de métamorphoses multiples: celle de la fleur en fruit, comme suggère son titre, de la femme en mère, du ventre vide en ventre plein, de l'embryon en enfant, de l'absence en présence. L'auteur évoque par touches discontinues et allusives plusieurs facettes de la maternité dans un texte qui convoque tour à tour le fragment, le récit, le journal, la prose et la poésie. Ainsi c'est la langue elle-même qui noue et se transforme au fil des pages.

  • Marguerite est folle, internée jusqu'à sa mort dans un asile oublié de Lozère. C'est là qu'elle crée sa robe de mariée, faite du fil usé des draps de l'hôpital, brodée pour un jour de noces imagi- naires. Hélas, elle ne sera jamais la plus belle et la mieux aimée, dans sa dentelle blanche, et son rêve ne se réalisera jamais !
    Mais qui était Marguerite Sirvins (1890-1957), folle enfermée parmi les fous dans des conditions d'internement terribles? Et comment sa robe est-elle parvenue à la Collection de l'Art Brut de Lausanne? Ce roman basé sur des rapports d'archives retrace une vie gangrenée par la folie et décrit la réclusion des fous avant la révolution de l'antipsychiatrie

  • Louis Kurmann est sauvagement assassiné un soir dans son pavillon de campagne. Six semaines plus tard, l'enquête désigne un surprenant coupable : Maître Philippe Joncour, avocat et civiliste de réputation internationale, chef d'un parti politique influent, notable au-dessus de tout soupçon. Un coupable inconcevable qui clame son innocence mais qu'un incroyable faisceau d'indices accuse. L'agitation du procès ne fait qu'aggraver un mystère que le verdict contradictoire ne parvient pas à éclairer. Condamné à sept ans de prison, Philippe Joncour, parvenu alors au crépuscule de sa vie, entend rouvrir son procès à sa manière en postulant la vérité des êtres plutôt que des faits ou des circonstances, et en confessant certains dessous ténébreux qui ne pouvaient s'exprimer dans le prétoire.

    /> Philippe Joncour, dont l'innocence semble aussi improbable que la culpabilité est absurde, est-il un narrateur crédible ou indigne de confiance ? Dans ce dédale de mentir-vrai, parviendra-t-il à convaincre son auditoire ?

    S'inspirant directement de la plus célèbre affaire judiciaire qui a secoué Genève au siècle dernier, l'auteur intègre à la confession de son personnage des fragments du procès, à la manière des choeurs de la tragédie grecque, transformant ainsi le roman en tribunal, et le lecteur en juré. À ce dernier finalement de rendre son verdict...

  • Le mur grec

    Nicolas Verdan

    La jeune femme regarde Agent Evangelos qui répète en lui-même «Parce que je vous ai menti, parce que Polina ment, comme Alisa Model, comme ment la direction, comme mentent les gardes-frontières, comme mentent les migrants lors de leur interrogatoire, comme je me mens à moi-même, comme tout le monde ici en Grèce ment.» Agent Evangelos aurait pu poursuivre l'interrogatoire. Mais une question lui est venue, sans qu'il sache trop pourquoi :

    Qu'est-ce que vous savez de la crise, Polina ?
    Quoi ?
    Oui, vous avez dit que vous aviez moins de clients en raison de la crise. Qu'est-ce que vous vouliez dire ?
    Il y a moins d'hommes qui appellent, à cause de la crise.
    Oui, je comprends, je comprends bien. Mais la crise en Grèce, vous en savez quoi ?
    Un jour, j'étais au Park Hotel et j'ai entendu des cris et des explosions, cela venait de la rue. Je suis sortie voir ce qui se passait et j'ai vu des gens partout, il y avait une manifestation et des jeunes se battaient avec la police. À la télévision, j'ai suivi les nouvelles et j'entends beaucoup de gens dire que c'est une fiction, tout ça, la crise.
    Comment ça, une fiction ?
    Ils disent ça, les Grecs, à la télévision, ils disent que la crise c'est une fiction, quelque chose qui n'existe pas, je ne sais pas moi, une invention.
    Et vous, Polina, qu'est-ce que vous en pensez ?
    Ils disent que la crise, c'est dans la tête et je crois qu'ils ont raison.

    Après Le Patient du docteur Hirschfeld, le nouveau roman de Nicolas Verdan. Un roman «noir» qui nous embarque en Grèce, pays en proie à une crise économique sans précédent et où sévissent la corruption et le trafic d'êtres humains.

    Le Mur grec, c'est l'histoire trouble de la construction d'une frontière de barbelés sur les bords de l'Evros, le fleuve marquant la frontière terrestre entre la Grèce et la Turquie. Ce roman est le fruit de deux ans d'investigations en Thrace orientale et à Athènes. La narration littéraire rend ici compte d'une réalité observée lors de reportages sur le terrain. Les personnages sont fictifs, mais leur profil et leur histoire s'inspirent très précisément d'authentiques rencontres de Nicolas Verdan avec des membres de l'agence européenne en charge de la lutte contre l'immigration clandestine, de la police grecque et des réseaux de prostitution en Grèce. Le mur grec est désormais construit. Il n'empêche pas les mots de passer.

  • Safran

    Marina Salzmann

    Assise sur la plage, je regarde la petite fille. Elle a chaussé des palmes en caoutchouc de couleur bleue. Elle essaye de marcher en levant haut ses jambes à peine plus longues que les palmes. La pierre, le sable, la mer et le ciel, tout autour d'elle semble vivant. Les angles trop affûtés des rochers paraissent s'adoucir autour de la petite fille. Les arêtes perdent leur tranchant, la perspective s'incurve. Autour de la petite fille le monde est ovale et penché.

    J'ai écarté quelques mégots avant d'étaler ma serviette-éponge sur le sable. Maintenant je suis assise un peu crispée sur son côté recto où sont brodés à la machine des coquillages stylisés. Deux frises de berniques me bordent en haut et en bas quand je m'allonge. Enfin, pas tout à fait car, ma serviette-éponge étant un peu courte, la frise inférieure m'arrive au mollet. Un épineux que je ne puis identifier jette à terre et sur moi et ma serviette-éponge une ombre mouvante aux contours indéfinis. C'est avec un groupe d'une quinzaine de personnes, des collègues de travail accompagnés de leurs familles, que je passe mes vacances d'été. Ils se trouvent à une dizaine de mètres en rang d'oignons sous un bosquet. Les limites de leurs linges se chevauchent. Mon fils Sébastien, seize ans, est avec eux, sa serviette presque identique à la mienne, sauf qu'au lieu de coquillages elle a des motifs d'ancres de bateau.

    Safran est le deuxième recueil de nouvelles de Marina Salzmann. À travers les onze histoires qui le composent, l'auteure explore divers aspects d'un monde hanté par sa propre disparition. Elle met en scène des personnages qui, tous à leur façon, tentent de résister à l'absurdité ou à l'anéantissement de leur existence.

    Ainsi Camille réfugiée dans une Chine imaginaire y retrouvera peut-être son amour perdu. Agnès et ses collègues opposent à la bureaucratie et à l'aliénation une logique transmutatrice à la Lewis Carrol. Faute de mieux, on peut toujours essayer d'échapper au contrôle des caméras, habiller les morts ou décorer des cafétérias d'usine. Et on peut parler. Parler au vide, parler pour prendre congé ou pour faire comme s'il y a quelqu'un. Il y a quelqu'un.

  • Entre deux

    Marina Salzmann

    L'été, l'herbe est pleine d'insectes. À la limite de l'ombre et de la lumière, juste à l'endroit où le soleil se cogne à l'herbe noire, les abeilles deviennent folles. Elles sont comme des condamnées à leur dernier repas. Nous ne sommes pas invisibles pour les abeilles. Elles nous ont vues dans nos maillots de bain. Mo a des roses de toutes les couleurs. Elle sent bon. Les abeilles nous prennent pour des fleurs. Nous sommes comme des fleurs, car nous croyons que le soleil ne brille que pour nous. Les abeilles nous ramènent à la réalité. Nous poussons des cris perçants. Nous sautons du côté sombre, où elles nous laissent tranquilles. À quelques pas, une haute clôture recouverte de lierre borde un jardin mystérieux. Il y fait déjà nuit. On entre en se courbant par un minuscule portail. Le parc semble abandonné, plein d'herbes hautes et d'arbres en désordre. Au loin, derrière les taillis, une petite lumière se balance. On entend souffler les graminées quand on marche dessus. Elles expirent sous nos pieds, puis aussitôt se regonflent derrière nous. Mo n'aime pas piétiner les marguerites. Je suis guidée dans le noir par les roses du maillot de bain de Mo. Ça fait moins peur d'être deux.

  • L'épaisseur des choses m'est tombée dessus comme un coup de tonnerre. J'aurais pu comprendre avant, lorsque j'ai passé quelques semaines dans ce qui était alors Leningrad, puis à Varsovie. Mais la bureaucratie était difficile à ignorer, surtout à Leningrad, et j'avais laissé mon irritation prendre le dessus. Pourtant, j'avais fait des rencontres formidables, passé des soirées inoubliables. Mais on était dans une époque où l'URSS était dans la crispation qui a précédé l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev, et mettons que les contraintes faisaient que le reste passait au deuxième plan. Je n'avais jeté qu'un regard distrait sur une société jugée d'avance.
    J'avais toujours raisonné comme, implicitement, la pensée dominante me le demandait. Il y avait deux mondes - eux et nous. Nous n'avions peut-être pas parfaitement raison, mais ils avaient absolument tort. Ils persécutaient des populations qui n'attendaient que notre intervention.
    Mes quelques expériences dans les pays de l'Est avaient confirmé cette façon de voir (même si je n'avais guère eu de contact avec les populations).
    Et puis, je suis allée à Cuba, prête à condamner selon mes schémas préétablis. Je m'étais attendue à des chicaneries à l'arrivée, et j'ai commencé par être servie: le garde-frontière qui a contrôlé mon passeport à l'aéroport de La Havane a exigé de moi que j'aille dans un hôtel de luxe...

  • Guerre et Lumières.
    Pièces choisies 1984-2010.
    Deux pièces vers l'Histoire et la guerre : Nationalité française (1984/1989) ; Kennel Club (2000).
    Quatre pièces vers les Lumières et Voltaire : Staël (1989/1992) ; Feu Voltaire- Monsieur le Multiforme (1993) ; Candide (2009) ; Notre jardin (2010), en collaboration avec Michel Beretti.
    Les cinq premières pièces ont été commandées à l'auteur et créées par Hervé Loichemol. La dernière est encore inédite.

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