Sabine Wespieser

  • Milwaukee blues Nouv.

    Depuis qu'il a composé le 911, le gérant pakistanais de la supérette de Franklin Heights, un quartier au nord de Milwaukee, ne dort plus : ses cauchemars sont habités de visages noirs hurlant « Je ne peux plus respirer ».
    Jamais il n'aurait dû appeler la police pour le billet de banque suspect que lui a tendu dans la pénombre un type grand et baraqué pour régler son paquet de cigarettes, même si c'est la loi. S'il avait pris le temps de réfléchir, et s'il avait reconnu l'ancienne gloire locale du football américain, il se serait évidemment abstenu. La règle, quand on est musulman, et pas dupe de ce qui se passe entre la police et les noirs, c'est plutôt de ne pas s'attirer d'ennuis. Mais il est trop tard, et c'est par les medias du monde entier que lui a été révélée l'identité de son client de passage, de même que les détails de sa mort atroce, étouffé par le genou d'un flic à la tête de Kojak.
    La figure d'Emmett, l'homme assassiné, va se dessiner à travers les différentes voix qui s'élèvent tour à tour, succédant au monologue tourmenté du commerçant. Son ancienne maîtresse d'école, accablée en apprenant le décès d'une nouvelle victime de la violence policière et raciste, reconnaît avec stupeur dans le visage apparu à l'écran les traits du gamin grassouillet et empoté qu'elle avait pris sous son aile. Il l'avait vite attendrie, dans cette école du ghetto noir où elle avait préféré enseigner plutôt que dans le quartier propret de ses origines. À quoi ont donc servi tous les combats menés dans les années soixante et soixante-dix ? se demande-t-elle désormais. Authie, l'amie d'enfance d'Emmett, née comme lui en 1975, ainsi que Stokely, le copain dealer, se souviennent du trio inséparable qu'ils formaient - on les appelait les trois mousquetaires - jusqu'à ce qu'Emmett parte étudier ailleurs. Enfant élevé par une mère très pieuse, après que le père, chassé par la désindustrialisation, eut quitté la ville pour ne plus y revenir, il n'a jamais cédé à l'argent facile, malgré les difficultés matérielles. Bon gars, dont Authie - qu'il surnommait « Shorty », sa sister - a toujours été un peu amoureuse, il filait droit, tout à sa passion pour le football.
    C'est sans doute son talent pour ce sport qui lui a permis d'obtenir la bourse d'une université du Sud-Ouest pour un cursus d'informatique, même s'il n'avait jamais brillé en mathématiques. Mais intégrer une équipe universitaire lui permettrait, du moins l'espéraitil, de passer professionnel. Là-bas, son coach l'accueille comme un fils, l'encourage, lui donne confiance en lui. Sa fiancée de l'époque, une gracieuse jeune fille, blanche aux cheveux clairs, a été frappée elle aussi par le manque d'assurance de ce grand gaillard, pourtant devenu la star du campus. Tout lui sourit, jusqu'à l'accident qui l'immobilise quelques mois... Son coach lui conseille de redoubler son année. Influencé par un entourage avide, il préfère tenter d'intégrer trop tôt la sélection.
    L'échec fait basculer son destin.
    De retour des années plus tard à Milwaukee, c'est un homme contraint de collectionner les petits boulots, toujours harassé, que décrit son ex-femme, qui l'a quitté, pensant qu'elle méritait mieux. Et c'est Granny Martha, sa mère toujours aimante, toujours fidèle, qui a élevé ses trois enfants.
    Louis-Philippe Dalembert a entrepris l'écriture de cet ample et bouleversant roman immédiatement après la mort de George Floyd, en mai 2020. Son personnage porte le prénom d'Emmett Till, un adolescent assassiné par des racistes dans le Sud en 1955, et rend hommage à toutes les victimes, à tous ces êtres humains à propos de qui Ma Robinson, l'ex-gardienne de prison devenue pasteure, rappelle pendant les funérailles la phrase de « ce bon vieux frère Langston Hugues, «moi aussi, je suis les États-Unis» ».
    Car la force de ce livre, c'est de brosser de façon poignante le portrait d'un homme ordinaire que sa mort terrifiante a hélas sorti du lot. Avec la verve et l'humour qui lui sont coutumiers, l'écrivain nous le rend aimable et familier grâce à mille détails et anecdotes de son quotidien, de même que par les témoignages d'amour et d'affection qu'il a suscités de son vivant.

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  • Girl

    Edna O'Brien

    Le nouveau roman d'Edna O'Brien laisse pantois. S'inspirant de l'histoire des lycéennes enlevées par Boko Haram en 2014, l'auteure irlandaise se glisse dans la peau d'une adolescente nigériane. Depuis l'irruption d'hommes en armes dans l'enceinte de l'école, on vit avec elle, comme en apnée, le rapt, la traversée de la jungle en camion, l'arrivée dans le camp, les mauvais traitements, et son mariage forcé à un djihadiste - avec pour corollaires le désarroi, la faim, la solitude et la terreur.
    Le plus difficile commence pourtant quand la protagoniste de ce monologue halluciné parvient à s'évader, avec l'enfant qu'elle a eue en captivité. Celle qui, à sa toute petite fille, fera un soir dans la forêt un aveu déchirant - « Je ne suis pas assez grande pour être ta mère » - finira bien, après des jours de marche, par retrouver les siens. Et comprendre que rien ne sera jamais plus comme avant : dans leur regard, elle est devenue une « femme du bush », coupable d'avoir souillé le sang de la communauté.
    Girl bouleverse par son rythme et sa fureur à dire, à son extrême, le destin des femmes bafouées. Dans son obstination à s'en sortir et son inaltérable foi en la vie face à l'horreur, l'héroïne de ce roman magistral s'inscrit dans la lignée des figures féminines nourries par l'expérience de la jeune Edna O'Brien, mise au ban de son pays pour délit de liberté alors qu'elle avait à peine trente ans.
    Soixante ans plus tard, celle qui est devenue l'un des plus grands écrivains de ce siècle nous offre un livre d'une sombre splendeur avec, malgré tout, au bout du tunnel, la tendresse et la beauté pour viatiques.

  • Les lanceurs de feu Nouv.

    À Belfast, l'été 2014 restera dans les mémoires comme celui des Grands Feux. Bien avant les feux de joie traditionnellement élevés à l'occasion de la grande parade orangiste du 12 juillet, de gigantesques foyers illuminent la ville cette année-là, malgré l'interdiction formelle des autorités. Jusqu'à la fin des Troubles, en 1998, le Douze donnait régulièrement lieu à des affrontements entre nationalistes catholiques et loyalistes protestants. Aujourd'hui encore, la violence n'est jamais loin :
    « Les Troubles sont terminés, maintenant. C'est ce qu'on nous a dit dans les journaux et à la télévision. Ici nous sommes très portés sur la religion. Nous avons besoin de tout croire par nous-mêmes. (On a tous tendance à enfoncer les doigts dans la plaie et bien fouiller autour.) Nous ne l'avons pas cru dans les journaux ni à la télévision. Nous ne l'avons pas cru dans nos os. Après tant d'années assis sur une position, nos épines dorsales s'étaient figées. Il nous faudra des siècles pour les déplier », écrit Jan Carson avec l'acuité et l'humour qui caractérisent son regard sur sa ville natale.
    Mené tambour battant, son roman met en parallèle le quotidien de deux pères de famille, l'un et l'autre rongés par l'angoisse pendant les trois mois de cet été particulier.
    Le premier, Jonathan Murray, est médecin. Lors d'une nuit de garde, il répond à l'appel d'une femme à la voix si enchanteresse qu'il lie son sort au sien. Ensemble, ils ont un enfant que sa fascinante génitrice abandonne dès sa naissance. Depuis lors, Jonathan l'élève seul, oscillant entre le ravissement et la terreur de découvrir sur le petit visage inoffensif le moindre signe de ressemblance avec sa mère...
    Le second père, Sammy Agnew, ancien paramilitaire loyaliste, n'a qu'une peur : avoir transmis à son fils ses propres pulsions de violence.
    Or, depuis quelques jours, circule une vidéo sur laquelle un « Lanceur de feu » se filme avec des pancartes incitant à propager les incendies : derrière la silhouette en survêtement noir surmontée d'un masque à l'effigie de Guy Fawkes, symbole de protestation, Sammy croit distinguer son garçon taciturne, qui vit comme une ombre à l'étage de la maison familiale.
    Dans la chaleur de l'été, alors que la panique gagne et que Belfast s'embrase, ces pères, sans rien en commun sinon leur impuissance face à la violence qu'ils craignent d'avoir engendrée, finissent par se rencontrer...
    Leurs errances apparaissent comme la métaphore de cette ville où protestants et catholiques, flics et manifestants, pauvres et riches se frôlent sans se connaître, et dont Jan Carson dresse un époustouflant portrait. Son réalisme fait merveille pour embarquer le lecteur dans des situations où tout peut arriver... même croiser des enfants dotés de pouvoirs spéciaux. Comme le dit Sammy à Jonathan, il suffit d'aller voir ce qui se passe de l'autre côté de la rue.

  • Sages femmes Nouv.

    Hantée par des rêves de chevaux fous aux prénoms familiers, poursuivie par la question que sa fille pose à tout propos - « Elle est où, la maman ? » -, Marie vit un étrange été, à la croisée des chemins. Quand, sur le socle d'une statue de la Vierge au milieu du causse, elle découvre l'inscription Et à l'heure de notre ultime naissance, elle décide d'en explorer la mystérieuse invitation.
    Dès lors, elle tente de démêler l'écheveau de son héritage. En savoir plus sur ses aïeules qui, depuis le mitan du XIXe siècle, ont donné naissance à des petites filles sans être mariées, et ont subsisté souvent grâce à des travaux d'aiguille, devient pour elle une impérieuse nécessité.
    Elle interroge ses tantes et sa mère, qui en disent peu ; elle fouille les archives, les tableaux, les textes religieux et adresse, au fil de son enquête, quantité de questions à un réseau de femmes, historiennes, juristes, artistes, que l'on voit se constituer sous nos yeux. Bien au-delà du cercle intime, sa recherche met à jour de puissantes destinées. À partir des vies minuscules de ses ascendantes, et s'attachant aux plus émouvants des détails, Marie imagine et raconte ce qu'ont dû traverser ces « filles-mères », ces « ventres maudits » que la société a malmenés, conspués et mis à l'écart.
    À fréquenter tisserandes et couturières, à admirer les trésors humbles de leurs productions, leur courage et leur volonté de vivre, la narratrice découvre qu'il lui suffit de croiser fil de trame et fil de chaîne pour rester ce cheval fou dont elle rêve et être mère à son tour.
    Car le motif têtu de ce troublant roman, écrit comme un pudique hommage à une longue et belle généalogie féminine, est bien celui de la liberté, conquise en héritage, de choisir comment tisser la toile de sa propre destinée.

  • Pendant la nuit du 24 au 25 mars 2015, Félix de Récondo a cheminé vers la mort. Trois ans plus tard, sa fille Léonor transforme le huis clos de la chambre d'hôpital en un vibrant manifeste, « manifesto », témoignant de la liberté et de la force de création que ce père artiste garda inlassablement intactes.
    Deux narrations s'entrelacent, qui signent le portrait d'un homme dont la jeunesse fut marquée par la guerre civile espagnole et l'exil : celle de Léonor, envahie par les souvenirs et les émotions de la longue veille aux côtés de sa mère, Cécile ; et celle de Félix, dont l'esprit s'est échappé vers les contrées du passé.
    Il y a rejoint l'ombre d'Ernesto (Hemingway), qu'il n'a jamais revu depuis les déjeuners du dimanche à Pamplona, alors que lui était encore un petit garçon, dans les années trente. L'écrivain, déjà auréolé de sa gloire, y suivait les courses de toros. Aujourd'hui, toute différence d'âge abolie, Félix se remémore ceux qu'ils ont connus, sa petite enfance à Gernika, les mystérieuses activités politiques de ses oncles dans la maison d'exil des Landes. Il en vient bientôt à évoquer la mort tragique de ses enfants nés avant sa rencontre avec Cécile, et con fie à son vieux complice combien sa nouvelle famille l'a aidé à continuer à vivre, dessiner et sculpter.
    Ernesto, à son tour, lui raconte son besoin d'écrire, Martha et les femmes qu'il ne pouvait s'empêcher de séduire, sa propre fascination pour la mort, son suicide. Mais leur ultime conversation ne s'achèvera pas avant que Félix ait pu montrer à Ernesto le violon que, de ses mains, il fabriqua pour Léonor.
    À son chevet, sa fille lui fait écouter une ultime fois leur sonata da Chiesa de Corelli... La musique a tant accompagné leur bonheur, leur pas de deux artistique, depuis que, élève précoce, Léonor apprenait à maîtriser son instrument. Cette même musique ponctue d'une déchirante douceur leur dernière nuit, dont le récit, magnifique tombeau poétique, donne à jamais vie au créateur et au père merveilleux que fut Félix.

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  • Sur le parking d'un supermarché, dans une petite ville de province, une femme se démaquille méticuleusement, tristement. Enlever sa perruque, sa robe de soie, rouler ses bas sur ses chevilles : ses gestes ressemblent à un arrachement. Bientôt, celle qui, à peine une heure auparavant, volait quelques instants de joie et dansait à corps perdu sera devenue méconnaissable. Laurent, en tenue de sport, a remis de l'ordre dans sa voiture et dissimulé dans le coffre la mallette contenant ses habits de fête. Il s'apprête à retrouver femme et enfants pour le dîner.
    Petit garçon, Laurent passait des heures enfermé dans la penderie de sa mère, détestait l'atmosphère virile et la puanteur des vestiaires après les matchs de foot. Puis il a grandi, a rencontré Solange au lycée, il y a vingt ans déjà. Leur complicité a été immédiate, ils se sont mariés, Thomas et Claire sont nés, ils se sont endettés pour acheter leur maison. Solange prenait les initiatives, Laurent les accueillait avec sérénité. Jusqu'à ce que surviennent d'insupportables douleurs, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus réfréner ses envies incontrôlables de toucher de la soie, et que la femme en lui se manifeste impérieusement. De tout cela, il n'a rien dit à Solange. Sa vie va basculer quand, à la faveur de trois jours solitaires, il se travestit pour la première fois chez eux. À son retour, Solange trouve un cheveu blond...
    Léonor de Récondo va alors suivre ses personnages sur le chemin d'une transformation radicale. Car la découverte de Solange conforte Laurent dans sa certitude : il lui faut laisser exister la femme qu'il a toujours été. Et convaincre son entourage de l'accepter.
    La détermination de Laurent, le désarroi de Solange, les réactions contrastées des enfants - Claire a treize ans, Thomas seize -, l'incrédulité des collègues de travail : l'écrivain accompagne au plus près de leurs émotions ceux dont la vie est bouleversée. Avec des phrases limpides, des mots simples et d'une poignante justesse, elle trace le difficile chemin d'un être dont toute l'énergie est tendue vers la lumière.
    Par-delà le sujet singulier du changement de sexe, Léonor de Récondo écrit un grand roman sur le courage d'être soi.

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  • Quand la narratrice, Laure, se résoud à ouvrir les cartons que Léo lui a légués, elle y découvre tous les textes qu'ensemble ils avaient travaillés et déclamés dans la troupe fondée au lycée. Léo a fait du théâtre son métier et, même si Laure a renoncé à jouer, leur lien a perduré. Parmi ces précieux ouvrages, dessinant une géographie de leur amitié, elle trouve un exemplaire de La Chartreuse de Parme, dont ils n'avaient jamais parlé. « Un projet pour le paradis », se dit-elle. Le nom de l'édition, Delmas, lui est familier, on lui avait offert la même pour ses quatorze ans. Dès la lecture des premières pages, une image enfouie la ramène à ce dernier été chez sa grand-mère, sur une plage de Normandie, lorsqu'un homme de l'âge de son père lui avait demandé s'il pouvait lui lire son livre à haute voix, comme il le faisait pour sa fille disparue. Submergée par l'émotion, elle se souvient que, la veille de son départ, il lui avait murmuré :
    « Quand vous serez plus grande, vous irez à Parme, il faut lire ce roman de Stendhal à Parme. » Des années plus tard, elle décide d'obéir à cette affectueuse injonction : en souvenir de son lecteur de la plage, et de Léo, à qui elle n'avait jamais révélé cette scène.
    Laissant perplexe l'homme qu'elle vient de rencontrer à Paris, à qui elle confie son projet, elle prend le train pour l'Italie, en com- pagnie de ces deux ombres que relie le roman de Stendhal. Dans la sereine ville de Parme, la ferveur de ses préparatifs s'est évanouie.
    Mais, quand elle pénètre dans la salle du beau théâtre Farnèse, son voyage soudain prend un autre sens : sur la scène vide, défilent les silhouettes absentes dont les spectacles lui ont tout donné. Patrice Chéreau, Philippe Clévenot, Václav Havel, Tadeusz Kantor, Peter Brook et tant d'autres l'emportent dans une belle sarabande. Plutôt que celles, bien loin, de La Chartreuse de Parme, elle est venue suivre ici les traces d'un passé qui lui est essentiel.
    Le théâtre dès lors guide sa mémoire, envahit son séjour, l'apaise, et l'entraîne vers le présent. Quand, sur une impulsion, elle invite son amant parisien à la rejoindre, un autre voyage peut commencer...
    Bien dans la manière de Michèle Lesbre, dont l'écriture incite à se glisser dans les labyrinthes de la mémoire, Rendez-vous à Parme sonne comme une invitation à vivre, comme au théâtre, tous les possibles.

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  • AMOURS. Nous sommes en 1908. Léonor de Récondo choisit le huis clos d'une maison bourgeoise, dans un bourg cossu du Cher, pour laisser s'épanouir le sentiment amoureux le plus pur - et le plus inattendu. Victoire est mariée depuis cinq ans avec Anselme de Boisvaillant. Rien ne destinait cette jeune fille de son temps, précipitée dans un mariage arrangé avec un notaire, à prendre en mains sa destinée. Sa détermination se montre pourtant sans faille lorsque la petite bonne de dix-sept ans, Céleste, tombe enceinte : cet enfant sera celui du couple, l'héritier Boisvaillant tant espéré.
    Comme elle l'a déjà fait dans le passé, la maison aux murs épais s'apprête à enfouir le secret de famille. Mais Victoire n'a pas la fibre maternelle, et le nourrisson dépérit dans le couffin glissé sous le piano dont elle martèle inlassablement les touches.
    Céleste, mue par son instinct, décide de porter secours à l'enfant à qui elle a donné le jour. Quand une nuit Victoire s'éveille seule, ses pas la conduisent vers la chambre sous les combles.
    Les barrières sociales et les convenances explosent alors, laissant la place à la ferveur d'un sentiment qui balayera tout.

  • PORTRAIT DE JOYCE EN COUPLE.
    Suivi d'une postface de Pierre-Emmanuel Dauzat, intitulée LE YIDDISH DE JOYCE (Balbutiements sur une traduction).

    Edna O'Brien n'a jamais caché que James Joyce lui avait ouvert les portes de la littérature. Vibrant hommage à un « mec funnominal » - mot emprunté à Joyce - et à son stupéfiant corps-à-corps avec la langue, James & Nora retrace la vie de l'artiste en couple, depuis sa rencontre à Dublin en juin 1904 avec une belle fille de la campagne originaire de Galway, Nora Barnacle, jusqu'à sa mort, en 1941. Leur fuite en Italie, la naissance de leurs enfants, leur misère matérielle, leur flamboyante vie sexuelle, et aussi leurs deux solitudes, Edna O'Brien les concentre en autant de fulgurants instantanés.
    Dans une passionnante postface, Pierre-Emmanuel Dauzat, son traducteur, éclaire sa proximité avec l'écriture réputée si complexe de James Joyce. Le « yiddish de Joyce », ce creuset de langues - dix-sept - qu'il écrivait toutes en anglais, serait « plus familier à Edna O'Brien qu'à d'autres lecteurs européens pour une raison évidente : elle connaît la prononciation de l'anglais dans les différentes régions de l'Irlande [...] et pratique aussi, comme une seconde langue maternelle (pourquoi n'y en aurait-il qu'une ?), l'anglais irlandais. » De fait, ce volume si bref se déploie telle une étoffe précieuse miroitant en d'infinis reflets, dont chacun est une nouvelle invitation à la lecture.

  • « Tu n'as jamais cultivé ton jardin. » C'est avec ces mots adressés à sa mère récemment disparue que s'ouvre le nouveau livre de Catherine Mavrikakis.
    Arrivée au Québec en 1957, pour épouser un homme fantasque qu'elle passera sa vie à attendre - dont on peut lire le flamboyant portrait dans La Ballade d'Ali Baba (2014), de la même autrice -, la jeune femme originaire du bocage normand ne cultivera en effet que l'ennui et la nostalgie d'une France à laquelle Paris Match et TV5 la reliaient en permanence.
    Dans ce journal de deuil, tenu par sa fille pendant une année après sa mort, les souvenirs de cette mère possessive, repliée sur son passé et refusant de voyager comme de s'intéresser au monde, sont comme filtrés par le chagrin en des fragments mélancoliques et tendres. En émerge le portrait d'une femme obsédée par la Seconde Guerre mondiale qu'elle a vécue enfant - elle était née en 1925 -, mais qui, les bons jours, acceptait de livrer quelques anecdotes de ses heureuses années cinquante à Saint-Germain-des-Prés.
    Avec cette Absente de tous bouquets, Catherine Mavrikakis nous offre également, en creux, un pudique autoportrait, où s'éclairent bien sûr sa propre fascination pour les fantômes et son goût de la solitude, acquis pendant une enfance vécue sous cloche, mais surtout son amour immodéré pour les mots. Car, dans sa détestation du Canada, sa chère maman entretenait aussi bien son accent français - hors de question pour la petite Catherine de parler devant elle avec une intonation autre que parisienne - qu'un formidable florilège d'expressions idiomatiques et surannées. « Tu n'étais ni zazou, ni bécasse, ni gourgandine, ni gigolette, ni goton. Mais pour toi, moi j'incarnais toutes ces greluches avec joie » lui confie l'écrivaine...
    Par-delà les portraits en miroir de ces deux femmes liées à jamais, ce beau livre explore avec une très grande finesse l'ambiguïté d'une relation filiale tissée de silence, de culpabilité et d'incompréhension, qu'illustre superbement la métaphore botanique courant au fil des pages, la mère n'aimant que les fleurs coupées, alors que la fille s'émeut à l'apparition du premier crocus et s'évertue de planter sur la tombe maternelle un parterre luxuriant.

  • À Sabratha, sur la côte libyenne, les surveillants font irruption dans l'entrepôt où sont entassées les femmes.
    Parmi celles qu'ils rudoient pour les obliger à sortir, Chochana, une Nigériane, et Semhar, une Érythréenne. Les deux amies se sont rencontrées là, après des mois d'errance sur les routes du continent. Grâce à toutes sortes de travaux forcés et à l'aide de leurs proches restés au pays, elles se sont acharnées à réunir la somme nécessaire pour payer les passeurs, à un prix excédant celui d'abord fixé. Ce soir-là pourtant, au bout d'une demi-heure de route dans la benne d'un pick-up fonçant tous phares éteints, elles sentent l'odeur de la mer.
    Un peu plus tôt, à Tripoli, des familles syriennes, habillées avec élégance comme pour un voyage d'affaires, se sont installées dans les minibus climatisés garés devant leur hôtel. Ce 16 juillet 2014, c'est enfin le grand départ. Dima, son mari et leurs deux fillettes ont quitté leur pays en guerre depuis un mois déjà, afin d'embarquer pour Lampedusa.
    Ces femmes si différentes - Dima la bourgeoise voyage sur le pont, Chochana et Semhar dans la cale - ont toutes trois franchi le point de non-retour et se re- trouvent à bord du chalutier, unies dans le même espoir d'une nouvelle vie en Europe.
    L'entreprenante et plantureuse Chochana, enfant choyée de sa communauté juive ibo, se destinait pourtant à des études de d roit, avant que la sécheresse et la misère la contraignent à y renoncer et à fuir le Nigeria. Semhar, elle, se rêvait institutrice, avant d'être enrôlée pour un service natio- nal sans fin dans l'armée érythréenne, où elle a refusé de perdre sa jeunesse. Quant à Dima, au moment où les premiers attentats à la voiture piégée ont commencé à Alep, elle en a été sidérée, tant elle pensait sa vie toute tracée, dans l'aisance et conformé- ment à la tradition de sa famille.
    Les portraits tout en justesse et en empa- thie que peint Louis-Philippe Dalembert de ses trois protagonistes - avec son acuité et son humour habituels - leur donnent vie et chair, et les ancrent avec naturel dans un quotidien que leur nouvelle condition de « migrantes » tente de gommer. Lors de l'effroyable traversée, sur le rafiot de for- tune dont le véritable capitaine est le chef des passeurs, leur caractère bien trempé leur permettra tant bien que mal de résis- ter aux intempéries et aux avaries. Luttant âprement pour leur survie, elles manifeste- ront même une solidarité que ne laissaient pas augurer leurs origines si contrastées.
    S'inspirant de la tragédie d'un bateau de clandestins sauvé par le pétrolier da- nois Torm Lotte en 2014, Louis-Philippe Dalembert déploie ici avec force un ample roman de la migration et de l'exil.

  • Michelangelo, en ce printemps 1505, quitte Rome bouleversé. Il vient de découvrir sans vie le corps d'Andrea, le jeune moine dont la beauté lumineuse le fascinait. Il part choisir à Carrare les marbres du tombeau que le pape Jules II lui a commandé. Pendant six mois, cet artiste de trente ans déjà, à qui sa pietà a valu gloire et renommée, va vivre au rythme de la carrière, sélectionnant les meilleurs blocs, les négociant, organisant leur transport. Sa capacité à discerner la moindre veine dans la montagne a tôt fait de lui gagner la confiance des tailleurs de pierre.
    Lors de ses soirées solitaires à l'auberge, avec pour seule compagnie le petit livre de Pétrarque que lui a offert Lorenzo de Medici et la bible d'Andrea, il ne cesse d'interroger le mystère de la mort du moine, tout à son désir impétueux de capturer dans la pierre sa beauté terrestre.
    Au fil des jours, le sculpteur arrogant et tourmenté, que rien ne doit détourner de son oeuvre, se laisse pourtant approcher : par ses compagnons les carriers, par la folie douce de Cavallino, mais aussi par Michele, un enfant de six ans dont la mère vient de mourir. La naïveté et l'affection du petit garçon feront resurgir les souvenirs les plus enfouis de Michelangelo.
    Parce qu'enfin il s'abandonne à ses émotions, son séjour à Carrare, au coeur d'une nature exubérante, va marquer une transformation profonde dans son oeuvre. Il retrouvera désormais ceux qu'il a aimés dans la matière vive du marbre.

  • En août 1937, le jeune Franz Huchel, contraint de gagner sa vie, quitte ses montagnes de Haute-Autriche pour apprendre un métier à Vienne chez Otto Tresniek, buraliste unijambiste, bienveillant et caustique, qui ne plaisante pas avec l'éthique de la profession. Au Tabac Tresniek, se mêlent classes populaires et bourgeoisie juive de la Vienne des années trente. La tâche du garçon consistera d'abord à retenir les habitudes et les marottes des clients - comme celles du « docteur des fous », le vénérable Freud en personne, toujours grand fumeur de havanes - et aussi à aiguiser son esprit par la lecture approfondie des journaux, laquelle est pour Otto Tresniek l'alpha et l'oméga de la profession.
    Mais, si les rumeurs de plus en plus menaçantes de la montée du national-socialisme et la lecture assidue de la presse font rapidement son éducation politique, sa connaissance des femmes, elle, demeure très lacunaire. Éperdument amoureux d'une jeune artiste de variété prénommée Anezka et ne sachant à quel saint se vouer, il va chercher conseil auprès du célèbre professeur, qui habite à deux pas. Bien qu'âgé et tourmenté par son cancer de la mâchoire, Freud n'a rien perdu de son acuité intellectuelle, mais se déclare incompétent pour les choses de l'amour. Il va pourtant céder à l'intérêt tenace que lui témoigne le jeune garçon, touché par sa sincérité et sa vitalité. Une affection paradoxale s'installe ainsi entre le vieux Freud et ce garçon du peuple, vif et curieux, à qui il ouvre de nouveaux horizons.
    Mais les temps ne sont guère propices aux purs et, dès mars 1938, l'Anschluss va mettre un terme brutal à l'apprentissage de Franz et à sa prestigieuse amitié. Otto Tresniek, qui persiste à vendre à sa clientèle juive, est arrêté, et Franz tenu de reprendre le magasin. Le jeune homme gère la boutique du mieux qu'il peut. Notant ses rêves sur la suggestion de Freud, il en fait un usage inédit qui s'avère une stratégie commerciale payante : chaque matin il affiche sur la vitrine son rêve de la nuit, attirant ainsi passants intrigués et clients potentiels. Son commerce s'en trouve mieux, mais ses amours vont mal...
    Après avoir appris l'assassinat de Tresniek dans les locaux de la Gestapo et assisté au départ en Angleterre de Freud acculé à l'exil, Franz ose un geste de révolte magnifique et désespéré. En lieu et place de la gigantesque croix gammée qui flotte sur Vienne, il parvient, à la barbe des gestapistes, à hisser le pantalon d'Otto Tresniek, dont l'unique jambe gonflée par le vent s'élève dans le ciel viennois. Tel un index pointé vers le lointain, elle fait signe à ses habitants de prendre le large. Mais on ne nargue pas impunément les dictatures...

  • Perdu dans un quartier inconnu de Jérusalem, le narrateur se félicite - à la vue de tous les ultra-orthodoxes qu'il croise - que ses arrière-grandsparents aient quitté leur shtetl ukrainien pour atterrir à Paris. Tout l'énerve dans ce voyage que lui a offert son neveu à l'occasion de ses cinquante ans. À commencer par le fait qu'il soit organisé, alors que, célibataire endurci, il n'aime rien tant que le calme de sa petite librairie de Bar-sur-Aube.
    Mais Robert Stobetzky n'a pas planté là son groupe par pur désir de tranquillité : il croit avoir reconnu, dans la silhouette familière d'une femme suivant un prêtre en soutane, celle avec qui, l'été 1969, il a vécu trois semaines de bonheur intense et qui est restée l'amour de sa vie. Vingt-six ans plus tard, il comprend, à la violence de sa propre réaction, qu'il ne s'est jamais remis de leur rupture aussi soudaine que brutale : un beau matin, Madeleine avait quitté le petit appartement sous les toits parisiens en lui enjoignant de ne pas chercher à la revoir.
    Le jeune orphelin de onze ans qu'il était - ses parents sont morts de la grippe en 1956 - a eu beaucoup de mal à surmonter ce nouvel abandon. C'est alors qu'il a décidé de quitter Paris et sa thèse sur Louise Labé pour s'installer en Champagne. Errant dans Jérusalem, il se remémore ses années de solitude, éclairées par la lecture et la révélation de la musique. Lui qui n'avait pas osé avouer à Madeleine sa méconnaissance des artistes figurant sur les pochettes des disques qu'elle lui avait fait découvrir est foudroyé par la Suite en do mineur de Bach, entendue par hasard à la radio. Il décide d'apprendre le violoncelle et sa rencontre avec Johann Chauchat, devenu son professeur, illuminera un temps ses journées...
    Au fil de ses déambulations loin du groupe, cet homme au mitan de sa vie voit ce voyage touristique qu'il n'a pas choisi se transformer en une longue remontée de sa propre existence. Sans doute lui fallait-il le fantôme de Madeleine, entrevu dans cette ville toute pétrie de passé, pour qu'il accepte ce retour en arrière.
    Jean Mattern, subtil instrumentiste d'un fascinant monologue où alternent ironie, allégresse et chagrin, écrit un très beau livre sur la perte.

  • Le Kinderschreck. C'est le nom que lui a donné l'Allemand quand il a volé le fusil. Avant cela, il a été Michen, du nom d'un saint, puis Mich, le chouchou à sa maman, puis Fiston, lorsqu'on l'envoya là-bas, puis Petit, lorsque le père Damien lui demanda de s'occuper des fleurs et des burettes dans la sacristie, puis K, pour O'Kane, quand commencèrent ses voyouteries. Il avait été un enfant de dix, onze et douze ans, puis il cessa d'être un enfant parce qu'il avait appris les choses cruelles qu'ils lui avaient enseignées, dans des endroits portant les noms de saints.
    Il avait dix ans quand il prit le fusil. Il le prit pour ne pas avoir peur. Ils le bouclèrent à cause de ça. Ce fut son premier contact avec une arme, sa première bouffée de pouvoir. Elle était lourde.

    À la mort de sa mère, Michen s'enferme dans une solitude et une violence qui le conduisent tout droit en maison de correction. Des années plus tard, c'est un être instable et ravagé par l'enfermement qui revient semer le trouble dans son village natal.
    Michen vole, menace, insulte la population, qui reste pétrifiée, oscillant entre pitié et répulsion. Jusqu'à ce que, mû par une force incontrôlable et les voix qui ne le quittent jamais, il attire une jeune femme et son fils, isolés dans leur cottage aux lisières du village, dans les ténèbres du bois de Cloosh. S'inspirant d'un fait divers qui bouleversa un petit village du comté de Clare en 1994, Edna O'Brien nous entraîne au plus près du délire psychotique d'un meurtrier, alternant de manière troublante les points de vue, celui du protagoniste et ceux de ses victimes, dans un saisissant roman polyphonique.

  • Bien souvent dans le restant de sa vie, Andreas Egger repensera à ce matin de février dix-neuf cent trente-trois où il a découvert le chevrier Jean des Cornes agonisant sur sa paillasse. Dans une hotte arrimée à son dos, il l'a porté au village, sur un sentier de montagne de plus de trois kilomètres enfoui sous la neige. Pour se remettre d'aplomb après cette course hallucinée, il fait halte à l'auberge : quand le corsage de Marie, la jeune femme qui lui sert son schnaps, effleure son bras, une petite douleur l'envahit tout entier.
    Andreas Egger a déjà trente-cinq ans alors, et il a construit sa vie tout seul : orphelin, il a été recueilli à quatre ans par une brute dont les coups l'ont rendu boiteux. Malgré cela, comme il le dit à Marie au moment de lui demander sa main : un homme doit « élever son regard, pour voir plus loin que son petit bout de terre, le plus loin possible. » Aussi prend-il part à l'aventure des téléphériques, qui vont ouvrir sa vallée à la modernité, avant d'être envoyé sur le front de l'Est, dans les montagnes du Caucase. À son retour, « le maire n'est plus nazi, à la place des croix gammées les géraniums ornent de nouveau les fenêtres des maisons » et les étables vidées de leurs bêtes abritent les skis des touristes.
    Pris par la force visuelle de certaines scènes - la déclaration d'amour à Marie est un morceau d'anthologie -, et par une langue sobre et rythmée où chaque mot est pesé, on ne lâche pas ce saisissant portrait d'un homme ordinaire, devenu bouleversant parce qu'il ne se donne d'autre choix que d'avancer.

  • Après avoir vécu et travaillé loin de chez elle, Rosie décide qu'il est temps de rentrer à Dublin, pour s'occuper de Min, la vieille tante qui l'a élevée. Ni les habitudes ni les gens n'ont changé dans ce quartier populaire où elle a grandi, et la cohabitation avec Min, que seule intéresse sa virée quotidienne au pub, n'a rien d'exaltant : en feuilletant des ouvrages de développement personnel, censés apporter des solutions au mal-être de Min, Rosie se dit qu'elle s'occuperait utilement en se lançant elle-même dans la rédaction d'un manuel destiné aux plus de cinquante ans. Sa seule relation dans l'édition vivant aux États-Unis, elle se frottera donc au marché américain. Son vieil ami Markey tente bien de lui faire comprendre que sa manière de traiter le sujet n'est pas assez " positive "...
    C'est au moment où elle va à New York, pour discuter de son projet, que le roman s'emballe : Min, qu'elle avait placée pour quelque temps dans une maison de retraite, fait une fugue et la rejoint à Manhattan. Très vite, les rôles s'inversent : la vieille dame est galvanisée par sa découverte de l'Amérique, elle se fait des amies, trouve du travail et un logement. Alors que Rosie est rentrée seule en Irlande, pour rien au monde Min ne voudrait renouer avec son ancienne vie. Surtout pas pour reprendre possession de la maison de son enfance... que l'armée lui restitue après l'avoir confisquée pendant la guerre. Rosie, elle, a besoin de cette confrontation avec ses origines. Profondément ancrée dans les valeurs de la vieille Europe, le passage du temps est maintenant au coeur de ses préoccupations.
    La lucidité de Nuala 0'Faolain, sa tendresse pour ses personnages, font merveille une fois de plus dans ce livre drôle et généreux, plein de rebondissements, où l'on suit avec jubilation souvent, le coeur noué parfois, les traversées de l'Atlantique de ces deux femmes que lie toute la complexité du sentiment maternel. De ses romans, l'auteur dit souvent qu'ils révèlent plus d'elle que ses autobiographies... Best love Rosie nous embarque aussi dans un beau voyage intérieur.

  • Les discussions des voyageurs de toutes nationa- lités, les panneaux où viennent s'afficher les nu- méros de vol, les boutiques, les enseignes cligno- tantes, les annonces lumineuses, les bribes échan- gées par les personnels navigants ou au sol, les demandes affolées des passagers en transit, égarés dans le vaste aéroport : tel est le quotidien de la narratrice de ce roman, son environnement visuel et sonore, depuis qu'elle a élu domicile à Roissy.
    Sans cesse en mouvement, toujours tirant derrière elle une petite valise, elle va d'un terminal à l'autre, engage des conversations, s'invente des vies, éter- nelle voyageuse qui pourtant ne montera jamais dans un de ces avions dont le spectacle l'apaise.
    Passée maîtresse dans l'art de l'esquive, elle sait comment éviter les questions trop pressantes.
    Cette femme sans domicile fixe, dont Tiffany Tavernier fait l'héroïne de son nouveau roman, est ce qu'il est convenu d'appeler une « indécelable ».
    Arrivée à Roissy dans une grande confusion mentale, sans mémoire ni passé, elle a trouvé dans ce non lieu qui les englobe tous un cocon protecteur. Au fil des jours, elle s'y est reconstruit une vie. Les subterfuges qu'elle déploie pour rester propre et bien habillée, les rencontres incongrues, les épisodes cocasses - comme ces sangliers qui ont envahi les pistes -, mais aussi les angoisses d'être repérée par les forces de l'ordre, elle les confie à Vlad, l'homme dont elle partage parfois le matelas dans la galerie souterraine d'où lui ne sort jamais.
    Instituant habitudes et rituels comme autant de remparts au désarroi qui souvent l'assaille, s'attachant aux lieux et aux êtres - notamment à cet « homme au foulard » présent tous les jours, comme elle, à l'arrivée du vol Rio-Paris -, la femme sans nom fait corps avec l'immense aérogare.
    Mais, bientôt, ce fragile équilibre est rompu.
    Quand Vlad tombe très malade, la bulle de sécu- rité vole en éclats. Avec un art consommé de la narration, Tiffany Tavernier nous entraîne alors sur les chemins d'une belle et difficile reconquête.
    Bouleversée par la relation qui se noue avec Luc, « l'homme au foulard », celle qui lui dit se prénom- mer Anne va, petit à petit, apprendre à renoncer à son présent d'aéroport pour accepter qui elle est.
    Magnifique portrait de femme rendue à elle-même à la faveur des émotions qui la traversent, Roissy est un livre puissant, qui interroge l'infinie capacité de l'être humain à renaître à soi et au monde.

  • En guise de prologue à cette fresque conduisant son protagoniste de Lódz, en Pologne, à Portau-Prince, l'auteur rappelle le vote par l'État haïtien, en 1939, d'un décret-loi de naturalisation in absentia, qui a autorisé ses consulats à délivrer passeports et sauf-conduits à des centaines de Juifs, leur permettant ainsi d'échapper au nazisme.
    Avant d'arriver à Port-au-Prince - à la faveur de ce décret - au début de l'automne 1939, le docteur Ruben Schwarzberg, né en 1913 dans une famille juive polonaise, a traversé bien des épreuves. Devenu un médecin réputé et le patriarche de trois générations d'Haïtiens, il a peu à peu tiré un trait sur son passé. Mais, quand Haïti est frappé par le séisme de janvier 2010 et que la petite-fille de sa défunte tante Ruth - partie s'installer en Palestine avant la deuxième guerre mondiale - accourt parmi les médecins et les secouristes du monde entier, il accepte de revenir pour elle sur son histoire familiale.
    Pendant toute une nuit, installé sous la véranda de sa maison dans les hauteurs de la capitale, le vieil homme déroule pour la jeune femme le récit des péripéties qui l'ont amené à Port-au-Prince. Au son lointain des tambours du vaudou, il raconte sa naissance en Pologne, son enfance et ses années d'études à Berlin, où son père Néhémiah avait déménagé son atelier de fourreur, la nuit de pogrom du 9 novembre 1938, au cours de laquelle lui et son père furent sauvés par l'ambassadeur d'Haïti. Son internement à Buchenwald ; sa libération grâce à un ancien professeur de médecine ; son embarquement sur le Saint Louis, un navire affrété pour transporter vers Cuba un millier de demandeurs d'asile et finalement refoulé vers l'Europe ; son arrivée, par hasard, dans le Paris de la fin des années 1930, où il est accueilli par la communauté haïtienne et, finalement, son départ vers sa nouvelle vie, muni d'un passeport haïtien : le docteur Schwarzberg les relate sans pathos, avec le calme, la distance et le sens de la dérision qui lui permirent sans doute, dans la catastrophe, de saisir les mains tendues. Fascinant périple, le roman de Louis-Philippe Dalembert rend également un hommage tendre et plein d'humour à sa terre natale, où nombre de victimes de l'histoire trouvèrent une seconde patrie.

  • Si je devais raconter sa vie, j'aurais indéniablement des prédispositions. J'étais irlandaise, comme elle. J'étais une femme, et une femme qui, comme elle, n'avait jamais été une mère. Que nous ayons toutes les deux écrit des autobiographies était sans nul doute dû à cela - au fait que nous n'avions pas accompli le travail de mères, ou que nous ne nous étions pas, de quelque façon que ce soit, appliquées à ce que l'Église catholique de son enfance et de la mienne considère comme "les devoirs de notre passage dans cette vie".
    Et nous avions toutes les deux vu l'Amérique comme un lieu de transformation. Elle s'y rendit quand elle était jeune ; j'y étais allée en visite de temps en temps dans l'espoir d'opérer un changement sur moi-même et, maintenant, il se trouvait que j'étais sérieusement liée à cet endroit. Les biographes orthodoxes ne parlent jamais des raisons personnelles qui les poussent à s'embarquer dans tel ou tel travail. Ils se présentent comme de purs esprits. Mais j'étais tout à fait consciente que May avait passé une grande partie de sa vie aux États-Unis, que son livre se trouvait dans une bibliothèque de New York et que j'avais fait de nombreux allers et retours à Brooklyn ces dernières années pour rester auprès d'un ami et de sa fillette. Maintes et maintes fois je m'étais quasi engagée vis-à-vis d'eux, mais j'avais ensuite reculé et étais revenue en Irlande. Si je suivais May, je serais là où je devais être - là où se trouvait la question sans réponse de ma propre vie.
    N. O'F., extrait de la préface
    À peine entend-elle parler d'une jeune Irlandaise qui, en 1890, s'était enfuie de chez elle pour devenir une criminelle célèbre en Amérique sous le nom de " Chicago May ", Nuala O'Faolain se lance sur ses traces. May elle-même avait publié, vers 1920, dans le genre convenu des mémoires de criminels, un récit de souvenirs sur sa vie. Partant de ce matériau anecdotique - qui souvent prend des libertés avec la réalité des faits pour les besoins de la cause -, Nuala O'Faolain mène une véritable enquête, plongeant dans les documents d'époque sur les milieux du crime au tournant du XXe siècle, visitant les lieux où avait vécu May, et tentant de saisir les motivations de cette impénitente et énigmatique soeur d'Irlande, elle aussi exilée aux États-Unis.
    On sait de May qu'elle avait une beauté magnétique, de profonds yeux bleus et une superbe chevelure rousse, capturant le coeur des hommes. La nuit où sa mère donne naissance à son cinquième enfant et après avoir volé les économies de sa famille, elle quitte l'Irlande rurale pour embarquer dans une vie de scandales et de crimes. Elle laisse derrière elle un pays gouverné depuis Londres et dans lequel elle ne croit plus, tout comme des milliers d'Irlandais ayant vu leur peuple mourir de faim, et arrive en Amérique, dans le Nebraska, puis à Chicago et enfin à New York où elle devient tour à tour harceleuse, prostituée, voleuse puis danseuse de revue. Après une brève tentative de rachat - elle épouse en secondes noces un héritier du New Jersey, certes le raté de la famille -, elle revient à sa vie d'aventures et, en 1901, part pour Londres. Là, elle tombe amoureuse d'un des plus grands criminels de l'époque, Eddie Guerin. Elle le suit jusqu'à Paris où, ensemble, ils cambriolent l'agence American Express. Elle parvient à s'enfuir avec le butin mais, femme amoureuse, elle ne peut s'empêcher de revenir à Paris où Eddie, lui, a été arrêté, pour tenter de lui porter secours. Alors qu'il est déporté sur l'île du Diable, elle est condamnée à cinq années de travaux forcés à Montpellier. Elle s'en sort, repart en Amérique où elle réinvente de nouvelles vies, retombe amoureuse et continue de vivre hors la loi, jusqu'à sa mort, en 1929.
    Nuala O'Faolain, s'emparant du destin exceptionnel de cette femme, se garde bien d'en faire une héroïne romanesque et sentimentale : à partir des fragments dont elle dispose et grâce aussi à sa propre expérience, elle conduit une réflexion sur la vie intérieure d'une femme qui a choisi de sortir des sentiers battus. Son enquête est fascinante par sa manière de réfléchir aux frontières mouvantes entre biographie, autobiographie et roman : ne dit-elle pas que Chimères (2003), son roman, révèle plus d'elle-même que On s'est déjà vu quelque part oe(2002) et J'y suis presque (2005), ses deux textes autobiographiques ? L'Histoire de Chicago May, qui redonne vie à une héroïne disparue dont le destin aurait pu, comme tant d'autres, sombrer dans l'anonymat, est aussi un livre magnifique sur la vie d'une femme qui a choisi l'aventure, et la solitude.

  • Dans la chaleur de l'été, un père conduit sa fille dans une ferme du Wexford, au fond de l'Irlande rurale. Bien qu'elle ait pour tout bagage les vêtements qu'elle porte, son séjour chez les Kinsella, des amis de ses parents, semble devoir durer. Sa mère est à nouveau enceinte, et il s'agit de la soulager jusqu'à l'arrivée du nouvel enfant.
    Au fil des jours, puis des mois, la jeune narratrice apprivoise cet endroit singulier, où la végétation est étonnamment luxuriante, les bêtes grasses et les sources jaillissantes. Livrée à elle-même au milieu d'adultes qui ne la traitent pas comme une enfant, elle apprend à connaître, au gré des veillées, des parties de cartes et des travaux quotidiens, ce couple de fermiers taciturnes qui pourtant l'entourent de leur bienveillance. Pour elle qui n'a connu que l'indifférence de ses parents dans une fratrie nombreuse, la vie prend une nouvelle dimension. Elle apprend à jouir du temps et de l'espace, et s'épanouit dans l'affection de cette nouvelle famille qui semble ne pas avoir de secrets. Certains détails malgré tout l'intriguent : les habits dont elle se voit affublée, la réaction de Mr Kinsella quand il les découvre sur elle, l'attitude de Mrs Kinsella lors de leurs rares sorties à la ville voisine...
    Claire Keegan excelle à éveiller l'attention de son lecteur sur ces petites dissonances où transparaît le désarroi de ses personnages, en apparence si maîtres d'eux-mêmes. Explorant avec le talent qui lui est coutumier les failles du quotidien, elle brosse ici le portrait magnifique d'une enfant qui apprend à grandir entourée d'adultes mystérieux et d'une nature dont la beauté coupe le souffle.

  • Dans cet imposant et passionnant roman, Nuala O'Faolain retrace l'itinéraire de Kathleen de Burca, une Irlandaise rédactrice de brochures touristiques vivant à Londres.
    Depuis le jour lointain où elle a quitté son Irlande catholique, Kathleen n'y est pas revenue.
    Mais lorsque son meilleur ami décède, et qu'elle se retrouve seule, la cinquantaine passée, elle décide de changer de vie et de se pencher sur une vieille histoire qui la hante: l'affaire Talbot, un scandale autour d'un adultère survenu en Irlande au moment de la grande famine entre la femme d'un propriétaire terrien anglais et un valet irlandais. Kathleen part pour tenter de reconstituer la vérité de cette affaire dont le jugement ne donne que des fragments et vit, à cette occasion, un vrai retour aux sources.
    Fascinée par la figure d'amoureuse de Marianne Talbot, dont l'histoire laisse suggérer qu'elle a vécu pne passion hors normes avec le valet William Mullan, elle décide d'y consacrer un livre.
    Même si la vérité se révèlera beaucoup moins belle, l'histoire de cette jeune Anglaise est l'occasion pour Kathleen d'interroger sa propre vie. A la lumière de l'affaire Talbot, elle convoque les expériences de son propre passé, qui l'ont construite et souvent traumatisée. Elle revient sur sa mère, une femme résignée et éteinte et sur son père, dominateur et froid, à la tête d'une tribu de nombreux enfants. Si les Talbot ont eu à souffrir, au milieu du 19è siècle, de la famine et de ses conséquences, la narratrice a rudement éprouvé le contexte social et politique de sa propre jeunesse. Jamais Nuala O'Faolain ne perd de vue la spécificité irlandaise qui nourrit son identité et son ambition littéraire.
    Plus tard, en Angleterre, elle évoque ses expériences douloureuses de femme influençable et abusée au point de trahir le seul homme qu'elle aime puis sa meilleure amie. Comme allergique au bonheur, incapable de se laisser aimer car on ne lui a pas appris qu'elle pouvait l'être.
    « Quand on grandit et qu'on réalise qu'on n'a jamais été aimé, on est assuré, d'une certaine manière, de ne jamais obtenir ce que l'on croit ne pas mériter. » Ce roman du retour aux origines est à la fois un voyage géographique en Irlande, un voyage historique au dix-neuvième siècle et un voyage intime. En se transportant dans l'Irlande qu'elle avait fuie, Kathleen, pour la première fois, s' essaie aux joies simples: la vie de famille chez Bertie, l'aubergiste, la complicité filiale avec Melle Leech, la bibliothécaire. Mais surtout la vie de couple avec Shay, grâce à qui elle vit une vraie passion, aussi belle peut-être que celle de Marianne et de Mullan. Grâce à un subtil va-et-vient entre présent et passé, Kathleen aboutit pourtant à une prise de conscience sans appel. Lorsque Shay lui propose de l'installer en Irlande où il viendra lui rendre visite de temps à autre à l'insu de sa femme, elle refuse. Ce n'est plus son bonheur qu'elle fuit. Son instinct de survie la pousse à rejeter une existence malheureuse, où elle serait une fois de plus reléguée au second plan. Il est enfin temps pour elle de se départir de ses chimères, d'ouvrir les yeux sur son histoire comme sur celle de Marianne et William qui est loin d'être une idylle merveilleuse. Elle renonce du reste à son projet de livre.
    Dans ce grand roman qui brasse deux époques, deux passions, deux vies, on retrouve la profonde intelligence humaine qui faisait déjà la qualité du premier livre de Nuala O'Faolain, On s'est déjà vu quelque part ? A l'instar de Kathleen de Burca, le lecteur est emporté dans un voyage troublant.
    Il est invité à explorer des sentiments décrits avec une force d' évocation époustouflante, qui montre le talent de raconteuse d'histoires de l'auteur, sa capacité à rendre proches et totalement vraisemblables des destins croisés et lointains.

  • Dès qu'il franchit le seuil de l'unique pub ouvert dans ce trou perdu d'Irlande, l'étranger suscite la fascination. Vladimir Dragan est originaire du Monténégro. Il entend s'établir comme guérisseur. On lui trouve un logement, un cabinet médical, et sa première cliente, une des quatre nonnes du lieu, sort de sa séance totalement régénérée. Rien d'étonnant à ce que Fidelma, très belle et mariée à un homme bien plus âgé qu'elle, tombe sous le charme.
    L'idylle s'interrompt quand Dragan est arrêté. Recherché par toutes les polices, il a vécu à Cloonoila sous un faux nom. Inculpé pour génocide, nettoyage ethnique, massacres, tortures, il est emmené à La Haye, où il rendra compte de ses crimes. Le titre choisi par Edna O'Brien s'éclaire alors, ainsi que l'introduction rappelant que 11 541 petites chaises rouges avaient été installées à Sarajevo en 2012 pour commémorer la mémoire des victimes du siège.
    Le vrai sujet de cet extraordinaire roman n'est pourtant pas la guerre civile de Bosnie, ni la figure de Radovan Karadzic, dont il s'inspire. Avec une infinie tendresse et une infinie compassion, la grande romancière irlandaise se penche sur le destin d'une femme ordinaire, que sa naïveté a rendue audacieuse, et dont l'existence a été ravagée pour avoir vécu, sans savoir à qui elle avait affaire, une brève histoire d'amour avec l'un des monstres les plus sanguinaires du XXe siècle.
    Après l'arrestation de Vlad, il est impossible pour Fidelma de rester en Irlande. Réfugiée à Londres, dans le monde souterrain des laissés-pour-compte, elle vit de petits boulots, hantée par une honte indépassable, et par la terreur.
    La prose d'Edna O'Brien est éblouissante : comme dans la vie, passant de la romance à l'horreur, d'un lyrisme tremblé au réalisme le plus cru, de la beauté au sentiment d'effroi le plus profond, elle nous donne, avec ce roman de la culpabilité et de la déchéance d'une femme, son absolu chef-d'oeuvre.

  • Dans ce restaurant d'Aranjuez où il a ses habitudes, Aïta vient d'être menacé par deux hommes au motif qu'il est un directeur : il serait un " bourreau d'ouvriers ". Les temps sont troublés, il sait qu'il lui faut s'enfuir. Prenant le pari qu'il sera protégé par une ostentatoire excentricité, il revêt un costume de lin blanc et s'empare de la cage du canari : il sort de chez lui en se pavanant et marche lentement jusqu'à la gare pour sauter dans le premier train à destination d'Irun. Il espère retrouver là-bas sa femme et leurs trois fils, en villégiature dans la maison familiale. Mais il est inquiet : ses beaux-frères sont des activistes et, en cet été 1936, le Pays basque espagnol risque de tomber entre les mains des franquistes. Quand il arrive, la maison vide révèle un départ précipité : le gâteau de riz préparé pour l'anniversaire d'un des enfants est resté sur la table, inentamé. Le matin même, un homme est venu les avertir : ils vont tous être fusillés, du petit au grand-père. Ama trouve à peine le temps de rassembler quelques bijoux et de prévenir une voisine pour que son mari sache où les retrouver à son retour, prévu dix jours plus tard. Prétextant un pique-nique sur l'autre rive de la Bidassoa, elle part demander l'hospitalité à une amie d'Hendaye pour elle, ses enfants, ses frères et ses parents âgés. Elle ne sait pas qu'ils ne reviendront pas de si tôt en Espagne. Concomitantes, les deux scènes d'ouverture, très maîtrisées et visuelles, donnent le ton de ce roman de l'exil : avec une belle pudeur et sans le moindre pathos, Léonor de Récondo retrace le destin d'une famille de républicains basques, de leur fuite en 1936 à l'après-guerre.
    À Hendaye où Aïta a retrouvé les siens, on s'organise tant bien que mal. Jusqu'en 1939, quand les oncles vont finalement être arrêtés et transférés au camp de Gurs, la vie est suspendue au quotidien : les enfants apprennent le français, vont à l'école, le grand-père s'improvise horloger, Aïta cultive un magnifique potager pour nourrir la famille, avant de trouver un travail d'ouvrier à l'usine d'armement. Il faut survivre. Ama, figure de mère courage, ne laisse personne se plaindre. L'essentiel n'est-il pas qu'ils soient ensemble ? Les fragments du journal intime qu'elle tient depuis le départ d'Irun donnent la mesure de sa détermination, et aussi de ses tourments.
    Quand on propose sa candidature à un poste de métayer dans les Landes, toute la famille le pousse à accepter. Là encore, ils vont s'adapter : la vie à la campagne est rude, surtout l'hiver, le sol de la ferme est en terre battue, et les Allemands ne sont pas loin, qui surveillent la centrale électrique voisine. Car la rumeur de l'histoire est bien présente dans cette saga intime et familiale : les oncles sont revenus et poursuivent leurs activités politiques et secrètes, leurs partisans défilent, éveillant la curiosité des enfants. Ama recueille les confidences de tous et prend sur elle, toujours. Elle écrit de moins en moins dans son journal : la vie se confond avec la dureté des jours et les espoirs de retour s'éloignent. Elle gardera pour elle ses secrets. laissant le lecteur toujours sur la crête de l'émotion.

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