Minuit

  • Revue critique N.887 ; N'était Deguy Nouv.

    Une fois n'est pas coutume, Critique fête l'un des siens, Michel Deguy, entré à son comité de rédaction en 1963. Le saluer est affaire d'amitié. Lui rendre hommage, c'est dire que la poé­sie est toujours là qui marche, discrète et puissante. N'était Deguy, nous finirions par oublier qu'elle est une force de proposition : « le poème fait des propositions - logiquement, érotiquement ».
    On trouvera dans ce numéro, assemblé par Martin Rueff, quatre poèmes inédits suivis d'un entretien, et un ensemble d'études, les unes transversales, les autres plus particulièrement consacrées aux publications récentes de Michel Deguy.

  • La traduction a longtemps été définie comme un art - mineur. Récemment tirée de son statut ancillaire, elle a été ceinte d'une double auréole épistémologique et éthique, avec pour mission de réunir une humanité séparée depuis Babel. Cette irénique euphorie est vite retombée et le mot « passeur » est passé de mode. Mais l'intérêt porté à la traduction est plus vif que jamais. Car ses enjeux sont non seulement linguistiques, littéraires ou philosophiques, mais politiques, économiques, géostratégiques. Les travaux qui lui sont consacrés, en renonçant à l'apologétique, ont gagné en acuité critique. Faisant intervenir plusieurs disciplines des sciences humaines aux côtés des études littéraires, de la linguistique et de la philosophie, ils donnent une nouvelle profondeur de champ à la réflexion née des questions de traduction.
    De ce renouveau, le présent numéro de Critique se veut l'écho.

  • Que le revenant revienne, quoi de plus normal ? Le fantôme est fidèle. Il hante, inlassable, mêmes lieux et mêmes gens ; ou, à défaut, leurs descendants. Du reste, à quoi le reconnaîtrait-on s'il ne revenait pas ?
    Aussi n'est-ce pas ce retour-là qu'interrogent les quinze auteurs, venus d'horizons très divers, réunis dans ce numéro spécial : c'est la hantise généralisée qui caractérise notre époque. Les fantômes ont la vie dure, nous le savions. Mais pouvions-nous deviner qu'en ce début du xxie siècle ils investiraient tout le domaine de l'humain ?
    « Je ne crois pas aux fantômes, mais j'en ai peur », disait la spirituelle Madame du Deffand. Nous n'en avons plus peur, mais sommes-nous bien sûrs de ne pas y croire ? « L'avenir appartient aux fantômes », prophétisait Jacques Derrida. Leur temps est-il venu, revenu ? Telle est la question que pose Critique à travers cette petite anthologie de l'« hantologie », coordonnée par Irène Salas et Yves Hersant.

  • Jacques Rancière aime à le rappeler, « il n'y a pas un mais des temps modernes », et tout diagnostic du présent doit s'efforcer de mettre au jour un certain « montage de temps » disparates qui constitue une version possible du moderne. De là son intérêt pour les transformations parallèles du récit historique et de la fiction littéraire (de Marx à Auerbach et de Woolf à Sebald), pour le cinéma (Vertov, Pedro Costa ou Béla Tarr), mais aussi pour la danse, la photographie, et plus récemment l'art des jardins. De là aussi une méthode qui consiste à exhiber et à analyser dans chaque cas des « scènes » qui sont autant de laboratoires où s'inventent les formes précaires et incertaines d'un temps commun.
    C'est ce moment de son travail - le plus récent - qu'interrogent les textes ici réunis par Dork Zabunyan (Nathalie Delbard sur la photographie, Paul Sztulman sur le paysage) et que commente Jacques Rancière lui-même dans un entretien avec Fabienne Brugère.

  • Depuis un peu plus de vingt ans, une oeuvre se constitue sous nos yeux : celle de Claude Romano. Elle est aujourd'hui forte d'une douzaine de livres. Claude Romano défend une phénoménologie réaliste qui entend plonger ses descriptions au coeur du réel. Il pratique une philosophie à la fois technique et ouverte, évidemment attentive à la tradition phénoménologique, mais aussi soucieuse de dialogues avec les différents courants de la philosophie analytique. Il contribue ainsi, plus qu'aucun autre peut-être, aux échanges qui se nouent aujourd'hui entre Wittgenstein et la phénoménologie.
    Claude Romano est l'homme des questions difficiles. Ce qu'illustrent ses plus récents ouvrages : Être soi-même. Une autre histoire de la philosophie et Les Repères éblouissants. Renouveler la phénoménologie ; ce qu'illustrera bientôt un autre livre, sur la couleur, à paraître en 2021. L'occasion était bonne de présenter son travail aux lecteurs de Critique : Martin Rueff l'a saisie pour nous.
    Notre dossier s'ouvre sur un inédit : « La couleur des philosophes ». Charles Larmore interroge Être soi-même. Martin Rueff commente Les Repères éblouissants et mène avec Claude Romano un entretien au titre wittgensteinien : « Le philosophe n'est pas celui qui habite une paroisse de la pensée ».

  • Collecter, prélever, monter des fragments documentaires pour élaborer une oeuvre plastique, cinématographique ou littéraire n'est pas une démarche sans précédent : elle a, bien au contraire, toute une histoire, dont plusieurs moments clés, de Reznikoff à Perec, sont rappelés dans ce numéro. Mais cette pratique, dans le monde littéraire et artistique d'aujourd'hui, a pris une ampleur et un sens nouveaux.
    Il y a dans la création contemporaine ce qu'on a pu appeler une « révolution documentale ». Les fragments rassemblés peuvent être issus d'archives institutionnalisées ou personnelles. Ils peuvent avoir été glanés dans l'histoire ou dans la rue. Le terme « montage » est le plus fréquemment employé, avec « bricolage », pour désigner l'opération qui congédie la notion d'inspiration au profit d'une conception de la création artistique comme « production », « témoignage », « reportage », « enregistrement », et qui signale un déplacement de la figure de l'auteur vers celle du « collecteur ».
    C'est cette effervescence très actuelle autour de l'archive et du document que décrivent, commentent et analysent les écrivains, philosophes, critiques, essayistes et traducteurs, historiens et historiens de l'art, réunis ici par Muriel Pic.

  • L'exposition Le Modèle noir du musée d'Orsay ; l'ouverture de la première chaire d'histoire africaine au Collège de France ; l'inauguration de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage ; la question devenue brûlante des restitutions du patrimoine africain par les musées européens : autant de manifestations esthétiques et culturelles qui désignent notre présent comme un moment, marqué par l'émergence d'une mémoire et d'une histoire africaines ignorées, voire réprimées. Mais cette nécessaire rétrospection est loin d'en épuiser le sens et ce moment, c'est aussi et surtout l'imagination des Africains et des Afro-descendants d'aujourd'hui qui est en train de le définir. C'est pourquoi nous avons mis au coeur de ce numéro les créations et réflexions vives et neuves dont l'ensemble constitue ce que nous proposons de nommer « art Noir ». Cet art Noir - qui n'est pas seulement africain mais s'élabore depuis une expérience noire - inquiète et interpelle ; il propose aussi ; il travaille à la fois le passé et l'avenir : le passé, en interrogeant l'histoire et la mémoire de l'Atlantique noir et en sondant ce que notre monde doit à la brutalité de la traite et de la colonisation ; l'avenir, en inventant des formes pour les futurs d'une Afrique à la fois continentale et diasporique.

  • Dans une aventure d'Arsène Lupin, un mécanisme horloger dissimulé dans un plafonnier permet à un défunt d'agir sur les vivants en faisant tomber, comme du ciel, des lettres faussement révélatrices. Heidegger était-il lecteur de Maurice Leblanc ? La livraison des Cahiers noirs suit le même scénario. Et nous n'en avons pas fini avec leurs messages d'outre-tombe. À peine les deux volumes couvrant les années 1931-1939 sont-ils devenus accessibles en français qu'un nouveau apparaît, le centième de l'édition intégrale allemande programmée par Heidegger lui-même ; deux autres encore suivront.
    Ces pages que lâche sur nous la machinerie bien huilée de la Gesamtausgabe, comment les lire ?Et avons-nous commencé de le faire ? Que reste-t-il à dire après tant d'épisodes de l'« affaire » Heidegger, tant de discussions et de mises au point concernant les affinités du philosophe et de sa philosophie avec les thèmes antisémites et l'idéologie national-socialiste ?

  • Entre vestiges polluants de la guerre froide, convoitises énergétiques ou stratégiques et, bien sûr, réchauffement climatique, sommes-nous en train de perdre le Nord ? Ses habitants, humains et non humains, ne l'ont-ils pas déjà perdu ? Le monde arctique n'est-il plus qu'une marchandise à saisir avant liquidation, comme le suggère l'initiative bouffonne du président Trump, acquéreur potentiel du Groenland ?
    La fascination est ancienne pour le monde hyperboréen, cette terre d'aventure. Mais l'aventure elle-même a changé de sens. Nos « passions polaires » n'ont plus grand-chose à voir avec celles des explorateurs d'antan. C'est ce que nous enseignent les analyses et les témoignages des modernes voyageurs, anthropologues, écrivains, cinéastes, qui partent aujourd'hui vers le Pôle. Non pour le « découvrir » ou l'arpenter, mais pour recueillir la leçon de ceux qui l'habitent, témoigner du désastre écologique, s'y perdre - et parfois y renaître.

  • L'Inde apparaît aujourd'hui, à tous égards, comme un pays capital.
    Par son poids démographique, son développement économique et la situation géostratégique du subcontinent, cela va sans dire. Mais surtout parce que l'Inde est le lieu où se posent avec une violente acuité la plupart des problèmes de l'heure -depuis les formes les plus agressives du retour du religieux jusqu'à l'extrême difficulté d'une conversion écologique des pays émergents, en passant par les richesses et tensions d'un multiculturalisme et plurilinguisme exacerbés, sans oublier les complexités d'une longue sortie du colonialisme qui s'est accompagnée d'une partition traumatisante.
    Comment parler de l'Inde et surtout comment en parler au singulier ? Il ne s'agit pas de ressusciter le pluriel européen des premiers contacts, puis de la colonisation : celui des Indes galantes et de la Compagnie des Indes orientales. Mais l'Inde au singulier de la Constitution indienne ne doit pas nous plus faire écran à la réalité multiple, feuilletée plutôt que bigarrée, qui fait la richesse et souvent aussi le tourment de l'Inde contemporaine.
    Ce pays capital a bien plus d'une capitale. Telle est l'idée directrice de ce numéro, qui ambitionne de montrer l'Inde d'aujourd'hui à travers le prisme de ces villes qui, tour à tour, furent, et souvent demeurent, et parfois redeviennent des villes capitales : capitales religieuses, capitales d'empires défunts, capitales culturelles, cinématographiques, technologiques, financières ou pédagogiques.
    Ce numéro de Critique a été conçu à New Delhi. Il s'est construit, mois après mois, par de multiples échanges avec nos partenaires indiens, les philosophes Divya Dwivedi et Shaj Mohan. Il fait la part belle aux contributions venues d'Inde même, tout en accueillant des textes de plusieurs des meilleurs spécialistes français et occidentaux.
    En cette période cruciale pour le destin de ce pays, Critique voudrait rediriger vers l'Inde un regard français souvent distrait ou indifférent. Rien de plus important que ce qui arrive à l'Inde ces temps-ci. Faire l'histoire longue des capitales réelles ou symboliques de l'Inde, c'est aussi engager une certaine idée de l'Inde au présent, contre les manipulations et distorsions, historiques et idéologiques, qui sont le lot de l'Inde contemporaine - et non de l'Inde seulement.

  • Le cinquantenaire de la mort d'Adorno, disparu le 6 août 1969, autorise un nouveau regard sur sa réception française. Au-delà des labels commodes (« École de Francfort », « Théorie critique »...), l'effervescence éditoriale observée depuis quelques années atteste qu'Adorno est enfin lu. Son oeuvre a traversé l'« âge des extrêmes », dont elle a livré le diagnostic aigu. Ses dimensions multiples - philosophique, politique, sociale, esthétique - suscitent aujourd'hui une attention inédite et de nouvelles alliances d'intérêts. Ce « champ de forces » est à la mesure de la complexité du monde contemporain. En témoignent ici les lectures de Jacques-Olivier Bégot, Jean Daive, Daniel Payot et Martin Rueff, ainsi qu'un entretien entre Sylwia Chrostowska et Alexander Kluge. À cet ensemble coordonné par Michèle Cohen-Halimi fait écho un texte d'Andrés Goldberg sur Walter Benjamin.

  • La philosophe Claude Imbert a exercé sur des générations d'élèves un ascendant qui est à la mesure de l'originalité et de l'exigence de son travail. Ses recherches, ponctuées par de grands livres - Phénoménologies et langues formulaires (1992), Pour une histoire de la logique (1999), ses monographies consacrées à Merleau-Ponty et à Lévi-Strauss - l'ont menée des fragments de Chrysippe à la « voie des masques », aux côtés de Frege et Wittgenstein, Benjamin, Cavaillès ou Michael Fried, sans oublier les écrivains et les artistes qui n'ont cessé de nourrir sa réflexion. À cette traversée inactuelle de l'histoire de la philosophie, intégrant l'anthropologie des systèmes symboliques où la pensée cherche ses appuis, Critique rend ici hommage à travers un entretien, un texte inédit sur Beckett et des études de Claire Brunet et Élie During.

  • Poète, essayiste, critique, Gérard Macé construit de livre en livre une oeuvre parmi les plus singulières de la littérature française contemporaine. Son cheminement a commencé en 1974 avec Le Jardin des langues. Il se poursuit aujourd'hui dans de nouveaux ouvrages qui souvent prolongent et retravaillent des textes antérieurs : Baudelaire, Rome éphémère, Le Goût de l'homme, Et je vous offre le néant, sans oublier Colportage. Ce dernier titre a valeur d'emblème : la figure modeste du colporteur éclaire une écriture qui se situe au carrefour du monde et des bibliothèques ; il peut servir d'enseigne à ce numéro consacré à un écrivain qui a choisi de ne pas choisir entre vivre et lire, lire et écrire, écrire et réécrire.
    On trouvera dans ce numéro, outre un entretien avec Gérard Macé, des études à lui consacrées par Laurent Demanze, Chantal Lapeyre, Yue Zhuo et Claude Coste, qui les a rassemblées.

  • Spécialiste mondialement reconnue de l'histoire ouvrière mais aussi de l'histoire des femmes, Michelle Perrot a puissamment contribué à remodeler ces domaines d'étude. Ses analyses des grèves, mais aussi du rôle des femmes dans la cité, continuent d'orienter nombre de recherches ; de même ses travaux sur la prison et sur les mécanismes d'enfermement, menés en étroite liaison avec ceux de Michel Foucault. Elle a également contribué à réhabiliter l'analyse de la vie privée, de l'intime. De sa thèse, qui fit date, Les Ouvriers en grève, à Histoire de chambres, cette énergique historienne des conflits, sociaux et « genrés », s'est aussi affirmée comme une subtile analyste des tyrannies de l'intimité comme de ses frêles bonheurs.

  • Romancier, critique, blogueur, pamphlétaire et auteur d'albums pour enfants, Éric Chevillard, depuis trente ans, coule son oeuvre dans bien des formes. La risée est son royaume et elle s'irise chez lui de toutes les nuances du spectre drolatique. Son humour grince, comme notre monde et ceux qu'il imagine. Ses chroniques du Monde des livres ont ulcéré le Landerneau littéraire, habitué à plus de « camaraderie ». Lui-même ne s'épargne pas les morsures : à l'en croire, il n'aurait pour (rares) lecteurs qu'un quarteron scrogneugneu de mâles vieillissants... Ce conteur d'univers à l'envers fait oeuvre à part en transgressant délibérément la séparation des rôles. Romancier-critique ? Le trait d'union traduit mal l'originalité de la posture. Ce romancier se laisse posséder par la critique : il ne la pratique pas comme une fin, il la cultive comme le principe actif d'une écriture.
    Lire Chevillard, c'est donc interroger non seulement notre rapport à la littérature, mais encore notre rapport au monde. Cette conviction anime les contributions ici rassemblées par Raphaël Piguet.

  • Walter Siti est considéré aujourd'hui comme l'un des chefs de file du roman italien : le romancier le plus influent sans doute, celui dont on guette les évolutions littéraires et dont on redoute les avis politiques et culturels.
    Depuis son premier ouvrage, paru en Italie en 1994 et traduit aux éditions Verdier sous le titre Leçons de nu, il n'a cessé de développer une analyse radicale de la société de consommation et des rapports marchands. Siti ne prend pas le pouls de l'Italie. Il est ce pouls.
    Lire Siti, c'est donc s'embarquer dans une oeuvre énorme qui montre cette Italie que les bluettes contemporaines plus ou moins cruelles ou les polars sauvages plus ou moins suaves veulent faire oublier. C'est l'Italie de la mutation anthropologique du capitalisme avancé où le corps est une marchandise et la marchandise un corps ; c'est l'Italie où la démocratie accouche de ses pires monstres ; c'est l'Italie dont on veut faire la farce de l'Europe quand elle en est une possibilité dramatique.
    Nous avons demandé à des critiques italiens de renom, engagés dans la modernité (Alfonso Berardinelli, Marco Antonio Bazzocchi, Andrea Cortellessa, Guido Mazzoni, Gianluigi Simonetti) et à des critiques français (à commencer par Martine Segonds-Bauer la traductrice de Siti, Emmanuel Bouju, Thierry Hoquet, et Tiphaine Samoyault) de situer Siti - de tourner l'oeuvre de Siti vers le public français.

    Le numéro comprend aussi des bonnes feuilles d'un inédit de Walter Siti à paraître en 2020 et un entretien avec l'auteur.

  • Nés dans un cadre étroitement national et longtemps portés par la politique prédatrice des conquêtes militaires et coloniales, les musées aujourd'hui se découvrent, ou plutôt se redécouvrent, « universels ». Il ne s'agit évidemment plus, dans un monde globalisé, d'élire et d'imposer « notre » Beau. Il s'agit d'inventorier tout ce qui a échappé à l'appréciation de nos prédécesseurs et de deviner ce dont s'émerveilleront nos héritiers. Soit, à la limite, de tout inventorier. Car Péguy le notait déjà dans Clio, le propre des modernes est de vouloir se regarder avec les yeux de la postérité. L'inventaire infini du patrimoine dans lequel nos sociétés sont engagées est une entreprise vertigineuse.
    Mais un vertige peut en cacher un autre. L'irruption de nouvelles formes muséales, d'Internet à Abu Dhabi, nous confronte à des séries d'images sans collection qui leur corresponde ou à des catalogues d'exposition sans murs pour les accueillir. « Musées imaginaires » que tout cela ? Malraux a ici bon dos et l'abus qui est fait de sa célèbre formule n'est qu'un symptôme supplémentaire de désarroi devant les bouleversements qu'analyse ce numéro, conçu par Jean-Louis Jeannelle.

  • En 1978, devant des étudiants californiens, Foucault rêvait à haute voix de « livres bombes » : ils ne tueraient personne, mais « disparaîtraient peu de temps après qu'on les aurait lus ou utilisés ». La philosophie comme Mission impossible : « ce message s'autodétruira dans cinq secondes » ? Il est tentant d'imaginer le philosophe, à deux pas de Hollywood, rendant hommage à la célèbre série. Mais les livres de Foucault, nous le savons, ne se sont pas autodétruits. Mieux qu'à des bombes, ils ressemblent à ces fusées porteuses d'autres fusées que lancent pour notre joie les artificiers. Ils en ont l'élan, et cette retombée que ponctue, de loin en loin, l'éclosion d'une nouvelle corolle de couleurs. Ainsi cette oeuvre n'a-t-elle cessé, depuis plusieurs décennies, de susciter déploiements et redéploiements critiques. « Après l'explosion », ajoutait malicieusement Foucault en 1978, « on pourrait rappeler aux gens que ces livres ont produit un très beau feu d'artifice ». C'est ce qu'a voulu faire Critique avec ce numéro.

  • La révolution d'Octobre avait ébranlé le monde ; son centième anniversaire n'a pas fait beaucoup de bruit - et en Russie moins qu'ailleurs. Ce n'est guère une surprise, plutôt une confirmation : 1917 comme mythe politique majeur du XXe siècle est sorti de notre horizon. Il n'en est pas de même de l'URSS, son incarnation. Née en 1922, déclarée morte en 1991, l'URSS continue de vivre sa vie dans les imaginaires russes et occidentaux.
    Elle exerce un intérêt, voire une fascination, qui ne relèvent évidemment plus de l'adhésion ni du fidéisme, mais d'une curiosité active et informée qui n'est pas le fait des seuls historiens, mais se traduit aussi par une ébullition créative dans tous les domaines - du roman au film en passant par le spectacle vivant. L'URSS semblait sortie des esprits comme elle avait été rayée des cartes : elle revient en force aujourd'hui sous la plume des romanciers, devant l'objectif des cinéastes et sur les scènes des théâtres.
    C'est à ces réécritures diverses et souvent hybrides de la Russie soviétique qu'est consacré le présent numéro : elles croisent témoignages et imagination, documentation et licence poétique, archives et invention. Longtemps, l'histoire de l'URSS a été écoutée aux portes de ses Légendes - y compris de sa légende noire. Une autre Fable se forme, plus subtile, moins fabuleuse ou affabulée, mieux informée et plus morale, c'est-à-dire plus instructive, que celles qui l'ont précédée.

  • "Haute fidélité" est un clin d'oeil au mélomane et au pianiste qu'est Jean Starobinski. Mais surtout un hommage aux qualités qui font de lui l'un des critiques les plus lus, les plus discutés, glosés, réinterprétés de ce temps. Car il n'y a pas seulement une "manière" Starobinski, coulée dans l'écriture fluide et rigoureuse dont ses lecteurs connaissent le charme. Il y a aussi une méthode Starobinski et, si discret soit-il, un discours de cette méthode.
    Derrière cette oeuvre critique, quelle herméneutique ? Et quelle épistémologie au fondement de cette herméneutique ? Telles sont les questions soulevées dans les sept essais ici rassemblés, issus d'une journée organisée à la New York University par Denis Hollier et Julien Zanetta.

  • Une initiation à l'ethnologie qui présente les fondamentaux du domaine : grands courants de pensée (évolutionnisme, diffusionnisme, structuralisme, anthropologie culturelle, anthropologie sociale ...), grands auteurs, naissance et développement de la discipline depuis le XIXes., méthodes et concepts de base. grands dommaine de recherche (parenté, politique, économie, religion), techniques d'enquête. La vision est globale comparative, faisant valoir les influences entre écoles et le "recours méthodologique" aux sciences voisines. Au total, une synthèse, étayée de textes de référence, qui s'appuie sur les "classiques" et, pour cette 3e édition s'enrichit de l'exposé des orientations et développements nouveaux du domaine.

  • Rome, la Rome antique, est-ce encore notre affaire ? Brutus ne fait plus rêver les républicains, ni Lucullus les gastronomes. L'idée d'empire n'inspire plus personne. Mais si Rome ne nous donne plus l'exemple, elle nous réserve encore bien des surprises ; et c'est sans doute pourquoi notre curiosité, voire notre fascination, demeure intacte. Libérés du souci de l'exemplarité et du leurre d'une imaginaire proximité, c'est peut -être maintenant que nous pouvons le mieux entendre les leçons de Rome. On s'en persuadera, à la lecture de ce numéro : une nouvelle histoire romaine se dessine. Elle rapproche les disciplines et combine les méthodologies, de l'urbanisme à la politologie, du droit à la climatologie ; elle réinvente et explore ses objets : du dissensus sociopolitique aux massacres institutionnels, des pratiques judiciaires aux terreurs épidémiques. Dans les questions qui se posent à Rome, il est aussi question de nous : de nobis fabula narratur...

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