Littérature traduite

  • Depuis que Hegel a voulu réconcilier la raison avec le réel (son célèbre «le réel est rationnel»), depuis que le Réel a charrié - voire pour certains, ne se définit que par - les massacres de masse, les génocides et les camps, nombre de philosophes ont dénoncé les Lumières et Hegel, les droits de l'individu et le salut par l'Histoire.
    Jürgen Habermas entreprend ici une histoire des discours critiques que l'époque moderne n'a cessé de tenir sur elle-même. Notamment, les trois réactions à l'entreprise hégélienne : celle de gauche (la philosophie de Marx exaltant la praxis), celle de droite (libérale-conservatrice) et la «postmoderne». À Heidegger, Bataille, Foucault, Derrida, tous encore obnubilés par le sujet et la raison instrumentale, Habermas oppose une pensée «postmétaphysique».

  • Ce livre constitue un commentaire critique du Tractatus. Et à travers ce commentaire se dégagent les thèmes de la seconde manière de Wittgenstein dont les Investigations philosophiques sont considérées comme l'expression la plus achevée.
    Certes, Wittgenstein n'a pas jugé bon de le publier, peut-être parce qu'il avait conscience que c'était là un état transitoire de l'évolution de sa pensée (1929-1930), peut-être aussi parce que, encore tourné vers le passé de celle-ci, s'il sait ce qu'il ne peut plus affirmer, il ne sait pas encore où conduisent les perspectives nouvelles ainsi libérées. Du moins a-t-il jugé que ces remarques formaient un ensemble assez structuré pour qu'elles fussent dignes d'être remises à G.E. Moore sous forme de texte dactylographié. En tout cas, elles nous apportent les éléments de connaissance qui nous sont indispensables pour apprécier la continuité de la pensée de Wittgenstein et décider, compte tenu des deux périodes que l'on distingue en elle, de l'unicité de son isnpiration philosophique.

  • Il y a eu, il y a une tradition de l'herméneutique philologique, théologique, juridique, philosophique, historique. Ce à quoi vise depuis trente ans le travail de Hans Robert Jauss, chef de ce qu'on appelle l'école de Constance, est la constitution d'une herméneutique littéraire, capable de rendre compte du caractère proprement esthétique des oeuvres, de leur «littéralité».
    Des 3 catégories ou moments centraux de l'herméneutique classique - compréhension, interprétation, application -, les différentes formes et pratiques de la théorie littéraire contemporaine ont toutes eu pour point commun, aux yeux de l'auteur, d'insister plus ou moins explicitement sur l'interprétation. Dans la voie ouverte par Gadamer, philosophe d'inspiration heideggerienne, H. R. Jausse s'est donné pour tâche une élaboration d'ensemble à nouveaux frais ; il le fait à partir de la notion d'«horizon d'attente», longuement développée dans son précédent ouvrage, Pour une esthétique de la réception.
    Dans cette suite d'essais, le lecteur trouvera une alternance d'exposés purement théoriques, de retours réflexifs sur la démarche et surtout des exemples de la méthode. Tous balisant un immense champ de la culture occidentale, depuis l'Ancien Testament jusqu'au travail poétique de Goethe et de Valéry sur le mythe de Faust ou sur Amphitryon de Plaute à Giraudoux, etc.

  • Dans ce livre devenu un classique, Charles Rosen, pianiste américain de renommée internationale et de culture européenne, s'est proposé de repenser entièrement la notion controversée de style musical classique, qui naît avec Haydn et Mozart vers 1775 et s'achève pour lui avec Beethoven ; et il en analyse toutes les caractéristiques musicales et culturelles.
    À partir d'un examen détaillé des symphonies et quatuors à cordes de Haydn, des concertos, quintettes et opéras de Mozart, enfin des sonates pour piano de Beethoven, il montre qu'une même tension dramatique est au coeur de toutes ces oeuvres et en vient à définir le style classique comme «la résolution symétrique de forces opposées». Une grande sensibilité aux hommes double l'analyse formelle. En Haydn se mêlent l'innocence pastorale, l'humour, la lucidité et une joyeuse énergie ; tandis que Mozart nous apparaît dans cette séduction qui relie subversivement la pensée révolutionnaire et l'érotisme.

  • Tout en faisant le point des connaissances sur l'oeuvre et la personne de Montaigne, Hugo Friedrich entend subordonner cette information à l'analyse de ce que Montaigne appelait «science morale» ; non pas une morale normative, mais une discipline descriptive qui s'intéresse à la variété comme à la motivation des moeurs et qui, à travers les «moralistes» français, aboutira à notre anthropologie moderne.
    D'où un nouvel examen des problèmes classiques : la singularité de Montaigne dans la littérature de son temps et les sources de sa culture ; son scepticisme, la valeur exacte de son christianisme et de son conservatisme - tandis que de beaux chapitres finals, «Le Moi», «Montaigne et la mort», «La Sagesse de Montaigne», «La Conscience littéraire de Montaigne et la forme des Essais», élargissent l'analyse bien au-delà du cadre de la monographie.

  • Aviad Kleinberg s'attaque à un problème inattendu, qu'on pourrait appeler le paradoxe de l'idée de Dieu : comment parler d'un Dieu qui, dans son infinité, est au-delà des limites de l'intelligence humaine et qui, dans son invisibilité, est inaccessible à nos sens? L'auteur étudie avec curiosité les textes juifs et chrétiens qui ont essayé de relever le défi, les Écritures, le Talmud, les Pères de l'Église, les théologiens, les mystiques. Il en fait ressortir l'étrangeté en montrant comment leurs auteurs s'efforcent de résoudre tant bien que mal l'antinomie qui consiste à parler d'un Dieu qui se situe au-delà des sens, mais dont on ne peut cependant traiter qu'avec le langage que nous fournissent ces derniers. Il analyse dans cette perspective les signes tangibles par lesquels la présence de Dieu est censée s'attester et se rendre perceptible dans le monde, depuis les miracles jusqu'aux stigmates des saints, en passant par l'eucharistie.
    Au moment où beaucoup de gens en Occident ont purement et simplement cessé de comprendre la religion et son langage, le livre d'Aviad Kleinberg est d'une actualité remarquable par son effort pour rendre intelligible un domaine de discours et de réflexion en passe de devenir hermétique pour notre partie de l'humanité, alors qu'il conserve toute sa vitalité pour la plupart des autres, à commencer par le monde de l'islam. C'est une exigence nouvelle pour notre culture d'apprendre à faire une place à ce qui ne nous est plus spontanément accessible. Ce court livre y apporte une précieuse contribution, par la clarté plaisante avec laquelle il met un problème ardu à la portée du lecteur.

  • Cette suite d'études sur la crise de la pensée médiévale, la mythologie antique et le rôle du latin, la place de la magie et de l'astrologie, le rôle de l'histoire dans la culture italienne de la Renaissance éclaire la formation, au XVe siècle, d'une éducation neuve, née en dehors des écoles et dont les tenants vont maîtriser les exercices d'école.
    Voilà l'humanisme campé comme une activité de penseurs, non de simples philologues ; mais aussi de condottieri, de marchands, de praticiens des arts, d'administrateurs et d'hommes d'action qui, notamment dans la Florence de Marsile Ficin et de Léonard de Vinci, découvrent dans le désarroi, avec l'infinitude de la nature, la diversité prodigieuse de l'homme, la volonté, le risque et l'action ; bref la liberté.

  • Avec ses trente-deux sonates pour piano, beethoven a livré l'un des corpus d'oeuvres les plus importants de toute l'histoire de la musique.
    Composées sur plusieurs décennies, elles étaient destinées, chose tout à fait inhabituelle, à l'exécution privée comme publique. le pianiste et musicologue érudit charles rosen en fournit ici un guide concis à l'attention des pianistes amateurs et professionnels, mais aussi de ceux qui, sans la pratiquer, écoutent la musique en connaisseurs. situant d'abord les sonates dans leur contexte, il analyse ensuite leurs principes formels sous-jacents : la forme sonate, le phrasé, le tempo, l'utilisation de la pédale, les limites du clavier au temps de beethoven.
    Chacune d'entre elles fait alors l'objet d'une étude à part, appuyée sur des exemples extraits des partitions d'origine : depuis celles de 1790, auxquelles le jeune compositeur a dû sa célébrité, jusqu'aux chefs-d'oeuvre des années 1810 destinés aux grands concerts publics, pour finir par la dernière sonate en do mineur, opus 111, de 1822. le disque joint, enregistré par charles rosen, vient étayer son propos avec des passages significatifs de ces sonates et d'autres provenant de mozart, de haydn et de schubert.

  • Ce livre raconte un événement lent et majeur : la genèse d'un ordre politique européen.
    Il évite le jargon et les poncifs des manuels ; ceux-ci cachent bien plus les enjeux du pouvoir qu'ils ne les éclairent. Il ne spécule pas sur une destination finale ; l'histoire vaut mieux que la téléologie. Il n'est pas « pour » ou « contre » l'Europe - peut-on l'être d'ailleurs ? Le Passage à l'Europe distingue trois sphères européennes. La sphère externe, celle du continent et de l'ancien « concert des nations » ; la sphère interne des institutions et du Traité, source de grandes attentes ; enfin, imprévue et non perçue, une sphère intermédiaire, celle où les Etats-membres, rassemblés autour d'une même table, se découvrent peu à peu coresponsables d'une entreprise commune, parfois malgré eux.
    Cette sphère internationale est le lieu des tensions entre l'un et le multiple qui font la force et la faiblesse de l'Union. Le Conseil européen des chefs d'Etat ou de gouvernement en est devenu l'expression institutionnelle, lui seul est en mesure de convaincre un public européen à 27 têtes nationales. Livre d'histoire, en ce qu'il prend au sérieux l'expérience des hommes politiques qui ont façonné l'Europe depuis soixante ans : l'importance des mots, la soif des applaudissements, l'implacable pression des événements, tels le début de la guerre froide, la chute du Mur de Berlin ou le 11 Septembre.
    Livre de philosophie, en ce qu'il veut savoir ce qu'est la politique avant de trancher sur l'existence d'un corps politique européen : qu'en est-il, en Europe, de la capacité à prendre des décisions contraignantes, à agir dans le flux du temps, à établir un lien avec les gens ? L'un et l'autre, en ce que l'auteur considère que la vérité de la politique ne se comprend que dans le temps. Traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Daniel Cunin et Olivier Vanwersch-Cot.

  • Quasi una fantasia est le second volume, publié en 1963, des «Écrits musicaux» d'Adorno. Les textes qu'il regroupe, écrits pour la plupart après la guerre, s'attachent aussi bien à analyser et à juger la musique existante - la mauvaise comme la bonne - qu'à imaginer une musique possible, encore à venir. Bien que très divers, les sujets abordés font apparaître l'unité d'une pensée théorique dont l'intention déclarée est de permettre, en donnant à l'expérience les moyens de se réfléchir, une libération de la pratique.
    Le recueil, telle une oeuvre musicale, comprend trois parties.
    La première, «Improvisations», rassemble des aphorismes écrits par l'auteur entre 1927 et 1951, un texte de sociologie musicale, un hommage à Carmen - dédié à Thomas Mann - et une «Histoire naturelle du théâtre» dans lequelle Walter Benjamin voyait les «prolégomènes à toute histoire future du théâtre baroque».
    Les textes de la seconde partie, «Remémorations», se penchent sur le cas de quatre compositeurs oubliés ou décriés - Mahler, Zemlinsky, Schreker et Stravinsky -, dans le but de réviser le jugement prononcé contre eux par l'histoire.
    Le «Finale» est tout entier consacré aux problèmes de la musique contemporaine. Il contient des textes sur Berg, sur le rôle de Vienne dans l'histoire de la «nouvelle musique» et sur le Moïse et Aaron de Schönberg - oeuvre qui, mieux que nulle autre, permet de faire la part du «progressisme» et du «traditionnalisme» de son auteur. Un dernier essai, qui est aussi un manifeste, «Vers une musique informelle», s'efforce de montrer à quelles exigences le travail de composition doit satisfaire à notre époque. Il se termine par cette phrase : «Toute utopie esthétique revêt aujourd'hui cette forme : faire des choses dont nous ne savons pas ce qu'elles sont.»

  • En faisant du passé table rase, la révolution a donné l'illusion que la seule vraie philosophie russe était le marxisme-Iéninisme, et a laissé croire que tout ce qui précédait l'avènement de ces «lumières» n'était qu'obscure pensée religieuse. En outre, la stature particulière des grands écrivains du XIXe et du XXee siècle a indirectemenl porté ombrage à la tradition théologique et philosophique.
    Or il existe une vie philosophique russe authentique, dont les racines remontent à l'empire byzantin. Il n'est pas non plus étonnant de constater que les grands courants de la pensée européenne depuis la Renaissance ont exercé une influence réelle en Russie. Mais les penseurs russes ne se sont pas contentés d'enregistrer ni de traduire la pensée européenne. Ils ont eux aussi développer des courants originaux même si, comme partout ailleurs, on peut aujourd'hui repérer une période des Lumières, un hégélianisme, un romantisme, la présence du néokantisme, celle de la phénoménologie, etc.
    Ce qui frappe également, c'est, malgré tous les bouleversements politiques, l'extraordinaire continuité de la réflexion philosophique et l'originalité des penseurs, dont certains comme Berdiaev, Soloviev, Chestov, permettent de donner aux thèmes plus occidentaux un éclairage neuf, et c'est aussi le fait que l'écrasement de la pensée libre n'a tout de même pas réussi à complètement interdire que se maintienne la tradition.
    Le volume I couvre la période qui va de Byzance au XIXe siècle ; le volume II traite des grands systèmes de la fin du XlXe siècle et tout le XXe siècle, y compris la «philosophie soviétique».

  • Singulier destin que celui de Sor Juana Inés de la Cruz (1648 ?-1695), un des fleurons de la littérature hispanique à la fin de l'âge baroque ! Féministe avant l'heure, cette jeune femme de génie, belle de surcroît et adulée du monde, mais fille naturelle, comprit tôt qu'elle ne pourrait satisfaire sa vocation d'écrivain qu'en entrant au couvent. Elle y fut bonne religieuse, quoique un peu mondaine, y écrivit beaucoup et put y jouir de l'extraordinaire renommée que son oeuvre littéraire et sa culture, bien rares à l'époque chez une femme, lui avaient value tant en Espagne qu'en Amérique. Jusqu'au jour où l'appui des Grands qui la cautionnaient lui faisant défaut, celui des quelques princes de l'Église qui la protégeaient à contre-courant cessa du même coup. Elle se vit alors contrainte de renoncer aux lettres et à tous ses biens pour mourir peu après, victime de son dévouement auprès de ses soeurs, lors d'une grave épidémie qui ravagea le couvent.
    C'est ce que raconte Octavio Paz, en poète qui se fait historien. Un dialogue passionné s'instaure entre deux grands écrivains du Mexique à trois siècles de distance. Occasion pour l'auteur du Labyrinthe de la solitude de reprendre, à travers une figure qu'il rend proche et dont paraît en même temps que cette biographie un recueil de poèmes, Premier somge..., les grands thèmes qui lui sont chers, notamment celui de la liberté de l'écrivain face à l'orthodoxie régnante et aux abus du pouvoir dans les sociétés bureaucratiques.

  • Le fait est bien connu, Alexandre Kojève a exercé une influence majeure sur la philosophie française d'après 1915, à partir de l'enseignement sur Hegel dispensé dans son séminaire à l'École pratique des hautes études au cours des années 1930 et recueilli, par les soins de Raymond Queneau, dans son Introduction à la lecture de Hegel, parue en 1947.
    Mais au-delà de cette notoriété certaine, le personnage reste parfaitement mystérieux. Sa biographie n'y est pas pour rien. Né à Moscou en 1902, neveu de Kandinsky, Alexandre Kojève. après des études en Allemagne, s'établit en France en 1926 et commence la carrière de maître à penser que l'on sait. Mais aussitôt après la fin de la guerre, il entre dans l'administration. Il passera les vingt années suivantes au sein de l'élite de la diplomatie mondiale et de la haute finance.
    Il devient " le philosophe du dimanche ", selon le mot de Raymond Queneau. poursuivant son activité philosophique de façon semi-clandestine pendant les week-ends. C'est seulement plusieurs années après sa mort, survenue en 1968, avec la publication de nombreux inédits. que le public pourra prendre la mesure de l'oeuvre élaborée de la sorte dans l'ombre. L'ouvrage de Marco Filoni éclaire de l'intérieur ce destin hors norme.
    Il reconstitue les milieux intellectuels d'origine où Kojève a grandi et retrace ses années d'études. Il reconstruit la formation de ses choix théoriques fondamentaux dans le champ intellectuel qui leur donne sens, en recourant abondamment pour ce faire à des matériaux d'archives et à des textes inédits. Des matériaux qui ne restituent pas seulement la dimension humaine du philosophe, mais qui rendent sa pensée mieux intelligible.

  • Ce livre d'Adorno sur Berg - le dernier qu'il ait publié de son vivant, en 1968 -, s'il n'est pas un des ouvrages majeurs du philosophe, en est l'un des plus attachants. Sa qualité toute particulière tient sans doute, comme Jean-Louis Leleu le souligne dans sa présentation, à la convergence de raisons différentes.
    Il y a d'abord la compétence qu'Adorno tire de son expérience de compositeur et de sa formation au sein de l'École de Vienne ; être l'élève de Berg, c'était recevoir indirectement l'enseignement de Schönberg, avec ce qu'il impliquait d'exigence et de responsabilité dans le rapport au matériau musical.
    Il y a d'autre part la distance critique qu'un regard de philosophe rompu à la dialectique lui permet d'avoir à l'égard de cette École, et notamment de Schönberg lui-même, distance dont témoigne avec éclat la Philosophie de la musique nouvelle et qui lui permet de mettre Alban Berg à sa juste place.
    Il y a surtout l'amitié que depuis leur rencontre en 1924 Adorno vouait à l'auteur de Wozzeck et qui donne à tous ces écrits leur «tonalité propre». Il s'est appliqué à établir un lien étroit entre la «physionomie musicale» de l'oeuvre et la manière d'être dans la vie de celui qui l'a produite. De là la cohérence profonde de ses analyses et la force de son portrait.

  • Dans ce livre publié il y a exactement soixante ans, Arnold J. Toynbee (1889-1975), grand historien et penseur de l'histoire, auteur, entre autres, d'une monumentale Study oy History (1934-1954), fait preuve d'une étonnante perspicacité. Il y a aborde en effet toutes les grandes questions auxquelles la mondialisation nous confronte : comment passer de la perspective nationale ou liée à une civilisation particulière à un point de vue global? Quelles en sont les conséquences sur la manière d'étudier, d'interpréter et de décrire le passé? Peut-on tirer de cette connaissance du passé une prévision de l'avenir? Quelle sera la place de notre civilisation parmi les autres? Quel est, dans les changements que nous sommes en train de vivre, le poids respectif de l'économique, du politique et du religieux?
    Loin d'être seulement un homme de lettres, Toynbee suivait au jour le jour les péripéties des relations internationales. Il a la largeur de vue de quelqu'un qui a maîtrisé intellectuellement l'histoire universelle et la vie politique de son temps. Et qui unit une culture encyclopédique à une exigence spirituelle. Ses nombreux voyages lui avaient permis en outre de s'imprégner directement de différentes cultures du monde.
    Historien et prophète, savant et gourou, Toynbee a encore beaucoup de choses à nous dire.

  • Theodor W.
    Adorno n'a que vingt-deux ans lorsqu'il part pour Vienne, en 1925, y suivre l'enseignement d'Alban Berg. Élève du compositeur pendant quelque six mois, il en devient presque aussitôt l'ami, puis le correspondant fidèle, au cours d'échanges épistolaires qui se poursuivront jusqu'à la mort, en décembre 1935, de celui qu'il n'a cessé d'appeler son " maître ". Leur correspondance, que leurs rencontres interrompent seulement à deux reprises, noue le récit de leur vie et celui de la vie musicale d'une époque.
    Aux menus événements du quotidien qui sont, pour Adorno, ses démêlés avec l'Université, ses voyages en Italie, son activité de plus en plus engagée dans la presse musicale en faveur de l'avant-garde, malgré son désir constant de composer, et, pour Berg, ses problèmes de santé, son succès inattendu et grandissant, la découverte de la voiture et de la radio, se mêlent comptes rendus de concerts, annonces d'articles, descriptions de compositions en cours, récits de lectures et propos théoriques sur l'atonalité et la technique dodécaphonique.
    Témoignage vivant d'une amitié nourrie de lectures, de dialogues incessants et d'entraide, toujours plus étroite en dépit de l'exil d'Adorno en Angleterre et de la mise au ban de l'oeuvre musicale de Berg, ces quelque cent quarante lettres retracent en même temps un chapitre essentiel de l'histoire de la musique et de l'école de Vienne.

  • Comment y voir clair dans l'oeuvre immense du plus grand chroniqueur littéraire qu'an connu le XIXe siècle français ? Comment comprendre ses incompréhensions à l'égard de ses contemporains : Balzac, Hugo, Stendhal, Baudelaire, et comment apprécier à la fois ses soubresauts de progressisme social, avec Saint-Simon, mais aussi Lamennais et surtout Proudhon, et son conservatisme foncier ? Fallait-il qu'il fût resté croyant, pour écrire en outre l'énorme Port-Royal ? Mérite-t-il la condamnation prononcée par Proust, qui l'avait lu un peu, et après lui par tout le XXe siècle, qui ne le lisait plus guère ?
    Sur ces multiples questions, Wolf Lepenies nous prête son regard neuf, parce que extérieur à la France et à cette vie littéraire spécifiquement française à laquelle Sainte-Beuve n'a pas peu contribué.
    Alliant donc une sorte de naïveté à une solide érudition, cette vaste biographie intellectuelle fait revivre l'oeuvre, l'homme, et son siècle.

  • Trop souvent l'esthétique marxiste ne veut voir dans la littérature qu'un épiphénomène, un " reflet " de la réalité sociale : le formalisme, au contraire, la considère comme un absolu, un système clos, coupé de cette réalité.
    L'esthétique de la réception, qui s'est amplement développée en allemagne depuis une vingtaine d'années, tente de dépasser cette opposition figée de deux approches également partielles.
    Activité de communication, la littérature n'est pas un simple produit mais aussi un facteur de production de la société. elle véhicule des valeurs esthétiques, éthiques, sociales qui peuvent contribuer aussi bien à transformer la société qu'à la perpétuer telle qu'elle est.
    Ainsi l'esthétique de la réception rend à la littérature, à l'art, l'importance et la dignité qui leur ont été si souvent contestées.

  • Qu'est-ce qui fait des nuits un trésor de la culture mondiale, le lieu rêvé où parler et vivre ne sont que les moments d'une même vérité ? shéhérazade raconte des histoires à un roi pour le distraire du funeste projet qu'il a conçu d'épouser chaque soir une vierge et de la faire exécuter à l'aube.
    Mais comme, conte après conte, elle est toujours vivante et comme le roi reste si peu présent, on ne pense plus qu'à écouter l'aventure sans s'apercevoir que se mime l'affrontement d'un désir et d'une loi. le véritable événement précède la montée sur scène de la conteuse et dicte son langage : il s'agit du meurtre de deux reines. ce livre entreprend d'analyser la composition des contes et la génération des récits, de découvrir les rouages d'une machinerie, d'étudier la fonction des opérateurs, de mettre au jour l'organisation profonde d'un conte apparemment banal ou trompeur, de comprendre la stratégie subtile de ses significations.
    Car les mille et une nuits ne sont pas qu'une collection de récits distrayants. leur texte profond nous renvoie à un temps où la magie réglait encore les secrets de l'univers, de d'au-delà, de l'amour et de la mort. elles ravivent une mémoire très ancienne dont nul mieux que jamel eddine bencheikh, écrivain et linguiste à la double culture, n'était aujourd'hui armé pour déchiffrer la trace encore présente et délivrer la " parole prisonnière ".

  • «Existe-t-il une logique de l'histoire? Y a-t-il, par-delà tout le fortuit et tout l'imprévisible des événements particuliers, une structure pour ainsi dire métaphysique de l'humanité qui soit essentiellement indépendante de tous les phénomènes visibles, populaires, spirituels et politiques de la surface? Qui soit au contraire la cause première de cette réalité de second ordre? Est-ce que les grands traits de l'histoire universelle n'apparaissent pas toujours au regard du clairvoyant sous une forme qui autorise des déductions? Et dans l'affirmative, à quoi se réduisent ces déductions? Est-il possible dans la vie même - car l'histoire humaine est l'ensemble des immenses courants vitaux que l'usage linguistique, pensée ou action, assimile déjà sans le vouloir, comme en étant la personne et le moi, à des individus, d'ordre supérieur appelés "antiquité", "culture chinoise" ou ""civilisation moderne" - de trouver les degrés qu'il faut franchir et de les franchir dans un ordre qui ne souffre point d'exception? Peut-être les concepts de naissance, de mort, de jeunesse, de vieillesse, de durée de la vie, qui sont à la base de tout organisme, ont-ils à cet endroit un sens strict que nul n'a encore pénétré? En un mot, y a-t-il, au fond de tout ce qui est historique, des formes biographiques primaires et universelles?
    Le déclin de l'Occident, phénomène d'abord limité dans l'espace et le temps, comme le déclin de l'antiquité qui lui correspond, est, on le voit, un thème philosophique qui, si on l'entend dans sa gravité, implique en soi tous les grands problèmes de l'être.» Oswald Spengler.

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