Sciences humaines & sociales

  • Seul l'Occident moderne s'est attaché à classer les êtres selon qu'ils relèvent des lois de la matière ou des aléas des conventions. L'anthropologie n'a pas encore pris la mesure de ce constat : dans la définition même de son objet la diversité culturelle sur fond d'universalité naturelle, elle perpétue une opposition dont les peuples qu'elle étudie ont fait l'économie.
    Peut-on penser le monde sans distinguer la culture de la nature ? Philippe Descola propose ici une approche nouvelle des manières de répartir continuités et discontinuités entre l'homme et son environnement. Son enquête met en évidence quatre façons d'identifier les « existants » et de les regrouper à partir de traits communs qui se répondent d'un continent à l'autre : le totémisme, qui souligne la continuité matérielle et morale entre humains et non-humains , l'analogisme, qui postule entre les éléments du monde un réseau de discontinuités structuré par des relations de correspondances ; l'animisme, qui prête aux non-humains l'intériorité des humains, mais les en différencie par le corps ; le naturalisme qui nous rattache au contraire aux non-humains par les continuités matérielles et nous en sépare par l'aptitude culturelle.
    La cosmologie moderne est devenue une formule parmi d'autres. Car chaque mode d'identification autorise des configurations singulières qui redistribuent les existants dans des collectifs aux frontières bien différentes de celles que les sciences humaines nous ont rendues familières.
    C'est à une recomposition radicale de ces sciences et à un réaménagement de leur domaine que ce livre invite, afin d'y inclure bien plus que l'homme, tous ces « corps associés » trop longtemps relégués dans une fonction d'entourage.

  • La culture européenne est sans doute la seule au monde qui ait prétendu faire de l'être humain l'objet de ses connaissances et de l'humanisme la forme répétée de ses justifications.
    Les sciences humaines d'aujourd'hui sont plus que du domaine du savoir : déjà des pratiques, déjà des institutions. or, le modèle des sciences exactes les obsède, tandis que l'idée d'un homme se libérant à mesure qu'il se connaît mieux passe au rang d'un humanisme usagé. quel est donc le destin - commun, séparé - de ces " sciences humaines " et de cette idée d' homme ? michel foucault analyse leur apparition, leurs liens réciproques et la philosophie qui les supporte.
    C'est tout récemment que l'homme a fait son apparition dans notre savoir ; erreur de croire qu'il était objet de curiosité depuis des millénaires : il est né d'une mutation intérieure à notre culture. cette mutation, michel foucault l'étudie, à partir du xviie siècle, dans les trois domaines où le langage classique - qui s'identifiait au discours - avait le privilège de pouvoir représenter l'ordre des choses : grammaire générale, analyse des richesses, histoire naturelle.
    Au début du xixe siècle, une philologie se constitue, une biologie également, une économie politique. les choses y obéissent aux lois de leur propre devenir et non plus à celles de la représentation. le règne du discours s'achève et, à la place qu'il laisse vide, l'homme apparaît - un homme qui parle, vit, travaille, et devient ainsi objet d'un savoir possible. dans le rapport nouveau des mots et des choses, l'homme trouve le lieu de sa naissance.
    Il ne s'agit pas là d'une " histoire " des sciences humaines ; mais d'une analyse de leur sous-sol, d'une réflexion sur ce qui les rend actuellement possibles, d'une archéologie de ce qui nous est contemporain. et d'une conscience critique : car le jour, prochain peut-être, où ces conditions changeront derechef, l'homme disparaîtra, libérant la possibilité d'une pensée nouvelle.

  • Qu'en est-il de l'économie dans les sociétés primitives ? a cette question fondamentale, la réponse classique de l'anthropologie économique est la suivante : l'économie archaïque est une économie de subsistance et de pauvreté, elle parvient au mieux à assurer la survie du groupe incapable de sortir du sous-développement technique.
    Le sauvage écrasé par son environnement écologique et sans cesse guetté par la famine et l'angoisse, telle est l'image habituellement répandue.
    Travestissement théorique et idéologique des faits, réplique ici tranquillement un anthropologue et économiste américain de réputation internationale. passant des chasseurs australiens et bochimans aux sociétés néolithiques d'agriculteurs primitifs telles qu'on peut encore les observer en afrique ou en mélanésie, au viêt-nam ou en amérique du sud, relisant sans parti pris les textes connus et y ajoutant des données chiffrées, marshall sablins affirme, avec autant d'esprit que d'érudition : non seulement l'économie primitive n'est pas une économie de misère, mais elle est la première et jusqu'à présent la seule société d'abondance.

    Comme le dit pierre clastres dans sa présentation : " si l'homme primitif ne rentabilise pas son activité, c'est non pas par ce qu'il ne sait pas le faire, mais parce qu'il n'en a pas envie. " tout le dossier de la question est à reprendre. une affaire à suivre.

  • Expliquer ce que j'avais voulu faire dans les livres précédents oú tant de choses encore étaient restées obscures ? pas seulement, pas exactement, mais en allant un peu plus loin, revenir, comme par un nouveau tour de spirale, en deça de ce que j'avais entrepris ; montrer d'oú je parlais ; repérer l'espace qui rend possibles ces recherches, et d'autres peut-être que je n'accomplirai jamais ; bref, donner signification à ce mot d'archéologie que j'avais laissé vide.
    Mot dangereux puisqu'il semble évoquer des traces tombées hors du temps et figées maintenant dans leur mutisme. en fait, il s'agit de décrire des discours. non point des livres (dans le rapport à leur auteur), non point des théories (avec leurs structures et leur cohérence), mais ces ensembles à la fois familiers et énigmatiques qui, à travers le temps, se donnent comme la médecine, ou l'économie politique, ou la biologie.
    Je voudrais montrer que ces unités forment autant de domaines autonomes, bien qu'ils ne soient pas indépendants, réglés, bien qu'ils soient en perpétuelle transformation, anonymes et sans sujet, bien qu'ils traversent tant d'oeuvres individuelles. et là oú l'histoire des idées cherchait à déceler, en déchiffrant les textes, les mouvements secrets de la pensée (sa lente progression, ses combats et ses rechutes, les obstacles contournés), je voudrais faire apparaître, dans sa spécificité, le niveau des " choses dites " : leur condition d'apparition, les formes de leur cumul et de leur enchaînement, les règles de leur transformation, les discontinuités qui les scandent.
    Le domaine des choses dites, c'est ce qu'on appelle l'archive : l'archéologie est destinée à en faire l'analyse.

  • Remarquable lacune : depuis les travaux pionniers de durkheim, max weber.
    Rudolf otto au début de ce siècle, la religion est restée un domaine de la réflexion sur les sociétés pour ainsi dire en friche. le but premier de ce livre est de renouer avec la tradition ainsi interrompue et de rendre au sujet la place qu'il mérite. il s'efforce de montrer en effet que le religieux, bien loin de se réduire à une superstructure, a modelé activement la réalité collective et en particulier les formes politiques, à une profondeur insoupçonnée dans toutes les sociétés jusqu'à la nôtre, dont l'originalité ne s'explique que par la sortie et l'inversion de l'ancienne économie religieuse.
    La particularité de notre monde c'est le désenchantement du monde. l'ouvrage s'articule autour de trois thèmes. il propose d'abord un renversement de perspective. on a voulu voir l'histoire des religions comme un développement. la religion pure est au contraire au commencement. ce que nous appelons "grandes religions" correspond, en fait, à autant d'étapes d'une mise en question du religieux dans sa rigueur primordiale.
    Il s'attache d'autre part à mesurer la spécificité révolutionnaire du christianisme et son rôle à la racine du développement occidental. il essaie, enfin, de caractériser le devenir des sociétés contemporaines, depuis l'essor des techniques jusqu'à l'enracinement des procédures démocratiques, comme mouvement vers une société hors religion. de la religion radicale du début au retournement du religieux au sein de notre univers, un grand cycle se clôt que nous pouvons désormais appréhender comme histoire.

  • Dans le sillage de la crise du libéralisme examinée dans le volume précédent, ce troisième volume est consacré à la crise totalitaire sur laquelle débouche la Grande Guerre. Il s'efforce d'en établir la signification dans l'histoire de la démocratie.
    Les totalitarismes ne se contentent pas, en effet, de combattre les démocraties « bourgeoises » comme si elles leur étaient étrangères, ils en procèdent. Ils leur lancent un défi qu'elles sont mises en demeure de relever.
    D'où ont-ils pu sortir ? Au-delà des circonstances, ils ont partie liée avec des idéologies d'un genre nouveau, nées autour de 1900, à l'enseigne de la révolution et de la nation. Marcel Gauchet en retrace la genèse. Elles sont à comprendre, montre-t-il, comme des « religions séculières », c'est-à-dire des antireligions religieuses résultant d'une phase spécifique et périlleuse du processus de sortie de la religion.
    Le coeur de l'ouvrage est formé par la reconstitution des trois expériences qui méritent le nom de totalitaires au sens strict : le bolchevisme, le fascisme et le nazisme. L'accent est porté sur la dynamique qui les anime, voie royale pour en appréhender l'essence à partir de leurs contradictions intimes.
    Mais l'intérêt de la perspective est aussi d'éclairer par contraste les transformations profondes qu'a connues la démocratie. Les grandes réformes politiques et sociales d'après 1945 prennent tout leur sens en tant que réponses au défi totalitaire. Au vrai, la « démocratie libérale » telle que nous la connaissons aujourd'hui est issue de cet effort pour surmonter les failles dont se nourrissaient les refus totalitaires.
    Le XXe siècle n'a pas été seulement le théâtre de tragédies sans exemple. Il a été également le siège d'une réussite aussi méconnue que décisive qu'il n'est que temps de tirer de l'ombre.

  • à la différence des sociétés primitives ou traditionnelles, il n'y a plus d'échange symbolique au niveau des sociétés modernes, plus comme forme organisatrice.
    C'est peut-être pourquoi le symbolique les hante comme leur propre mort, comme une exigence sans cesse barrée par la loi de la valeur. sans doute une certaine idée de la révolution depuis marx avait tenté de se frayer une voie à travers cette loi de la valeur, mais elle est depuis longtemps redevenue une révolution selon la loi. sans doute la psychanalyse tourne autour de cette hantise, mais elle la détourne en même temps en la circonscrivant dans un inconscient individuel, en la réduisant sous la loi du père, de la castration et du signifiant.
    Toujours la loi.
    Pourtant, au-delà de toutes les économies, politiques ou libidinales, se profile dès maintenant sous nos yeux le schéma d'un rapport social fondé sur l'extermination de la valeur, dont le modèle renvoie aux formations primitives, mais dont l'utopie radicale commence d'exploser lentement à tous les niveaux de notre société : c'est le schéma que tente d'analyser ce livre sur des registres aussi divers que le travail, la mode, le corps, la mort, le langage poétique.
    Tous ces registres relèvent encore aujourd'hui de disciplines instituées qui sont ici ressaisies et analysées comme modèles de simulation. miroir de la réalité ou défi théorique ?
    Réversibilité du don dans le contre-don, réversibilité de l'échange dans le sacrifice, réversibilité du temps dans le cycle, réversibilité de la production dans la destruction, réversibilité de la vie dans la mort, réversibilité de chaque terme et valeur de langue dans l'anagramme : une seule grande forme, la même dans tous ces domaines, celle qui met fin à la linéarité du temps, du langage, des échanges économiques et de l'accumulation du pouvoir.
    Elle prend pour nous la forme de l'extermination et de la mort. c'est la forme même du symbolique.

  • Une génération après que la Révolution eut supprimé les privilèges aristocratiques, une nouvelle élite apparut dans la société française : les « artistes », dont le prestige était devenu tel qu'il leur permettait de s'égaler aux plus grands, malgré l'absence de naissance, de fortune, de pouvoir. En même temps s'imposait l'idée qu'ils formaient une seule catégorie mêlant, tous genres confondus, écrivains, peintres, sculpteurs, musiciens. Et l'identité collective de cette catégorie inédite se définissait, avec la « bohème », par l'excentricité du hors normes : une élite en marge, donc.
    Cette situation paradoxale s'explique en partie par le statut institutionnel, économique, démographique, juridique, sémantique des activités artistiques, que reconstitue minutieusement Nathalie Heinich. Mais elle tient aussi à des facteurs de plus longue durée : les valeurs de sens commun, que révèle l'exploration des romans, des témoignages, des journaux, des correspondances. Car on ne comprendrait pas que cet étrange phénomène ait pu perdurer, s'imposant aujourd'hui plus que jamais, sans prendre en compte ces valeurs fondamentales que sont l'aspiration à l'égalité et la reconnaissance de l'excellence, la préséance du mérite et le droit au privilège.
    La singularité artiste offrirait-elle à notre société contemporaine, écartelée entre aristocratisme, égalitarisme et méritocratie, une solution de compromis à un élitisme acceptable par la démocratie ?

  • Ce court texte condense une vie de recherches du grand sinologue français. Il répond à l'éternelle question de savoir si la Chine représente un «ailleurs» inaccessible à notre compréhension d'Occidentaux (c'est ce que Foucault appelait une «hétéro-topie») ou s'il y a une manière de la comprendre qui la ramène à notre humanité commune.

    Vandermeersch attaque le problème de trois côtés : d'abord par ses théories sur le langage, qui, en Chine, dériverait des pratiques divinatoires, entraînant une séparation complète entre le langage écrit et le langage parlé, à la différence du langage occidental, indo-européen, qui fonde la logique aristotélicienne. C'est ce que l'auteur a développé dans Les deux raisons de la pensée chinoise en 2013 («Bibliothèque des sciences humaines»).
    />
    L'auteur passe ensuite à l'organisation sociale, son apport le plus personnel, fondée sur un ritualisme qui a été renversé par des formes chinoises de modes de production très différentes de celles qu'a connues l'Occident.

    Il complète son approche par l'analyse de ce qui, en Chine, s'est substitué à la religion, l'absence d'une coupure entre le monde humain et la transcendance divine. Au contraire, la Chine a trouvé un accord complémentaire avec le cosmos, que le confucianisme a théorisé et confirmé.

  • «Valeurs» : jamais ce terme n'a été aussi fréquemment invoqué, alors même qu'il est peu ou mal défini. Plutôt que de contourner ou de disqualifier la question, Nathalie Heinich l'aborde avec sérieux, au moyen des outils des sciences sociales, en adoptant une approche descriptive, compréhensive et résolument neutre. Elle montre ainsi que les valeurs ne sont ni des réalités ni des illusions, mais des représentations collectives cohérentes et agissantes.
    Contrairement à la philosophie morale, qui prétend dire ce que seraient de «vraies» valeurs, la «sociologie axiologique» s'attache à ce que sont les valeurs pour les acteurs : comment ils évaluent, opinent, pétitionnent, expertisent ; comment ils attribuent de «la» valeur, en un premier sens, par le prix, le jugement ou l'attachement ; comment les différents objets valorisés (choses, personnes, actions, états du monde) deviennent des «valeurs» en un deuxième sens (la paix, le travail, la famille) ; et comment ces processus d'attribution de valeur reposent sur des «valeurs» en un troisième sens, c'est-à-dire des principes largement partagés (la vérité, la bonté, la beauté), mais diversement mis en oeuvre en fonction des sujets qui évaluent, des objets évalués et des contextes de l'évaluation.
    L'analyse pragmatique des jugements produits en situation réelle de controverse, de différend impossible à clore, tels les débats sur la corrida, permet à l'auteur de mettre en évidence la culture des valeurs que partagent les membres d'une même société. On découvre ainsi que, contrairement à quelques idées reçues, l'opinion n'est pas réductible à l'opinion publique, pas plus que la valeur ne l'est au prix, ni les valeurs à la morale ; que les valeurs ne sont ni de droite ni de gauche ; et qu'elles ne sont ni des entités métaphysiques existant «en soi», ni des constructions arbitraires ou des dissimulations d'intérêts cachés.

  • L'esclavage a été une des choses les plus répandues au monde. Il n'en fait pas moins souvent l'objet de définitions confuses, voire erronées. Ainsi a-t-il été longtemps considéré comme une forme sociale de travail, alors que l'esclave peut certes être ouvrier ou paysan, mais aussi garde du corps, spadassin, précepteur, courtisane...
    Les études rassemblées dans ce livre montrent que l'esclavage est une institution repérable au fait que l'esclave est exclu d'au moins une des dimensions sociales de la société dans laquelle il vit : la Cité dans le régime de la Cité antique, la parenté dans les sociétés lignagères, le rapport au roi dans les monarchies, etc.
    On peut devenir esclave après avoir été capturé à la guerre, mais aussi à la suite de dettes.
    L'esclavage pour dettes est un phénomène sociologique majeur. Il indique que la pauvreté voisine avec la privation de liberté. Pour Alain Testart, le renforcement du pouvoir des grands induit une possible émergence de l'État : « Sous l'esclavage gît toujours la question du pouvoir ».

  • Qui a inventé la mythologie? Quelles sont les frontières de ce territoire où des histoires inoubliables et le plaisir de les conter semblent inséparables de l'exégèse et du désir de les interpréter? S'il est vrai qu'un mythe est perçu comme mythe par tout lecteur dans le monde entier, pourquoi la science des mythes est-elle toujours impuissante à différencier avec rigueur un conte d'un mythe?
    Poisson soluble dans les eaux de la mythologie, le mythe est une forme introuvable : ni genre littéraire ni récit spécifique. Mais parler de la mythologie, hier et aujourd'hui, c'est toujours, plus ou moins explicitement, parler grec ou depuis la Grèce. D'où l'urgence d'une enquête généalogique pour repenser la mythologie comme objet de savoir autant que de culture.
    Et se découvrent les procédures d'exclusion portées par un vocabulaire du scandale, convoquant toutes les formes d'altérité : depuis les «gueux du mythe» de l'ancienne Samos, le «mytheux» de la mémoire incontinente dénoncé par Thucydide jusqu'à l'incroyable, le sauvage, l'absurde ou l'obscène qui mobilisent les responsables de la science des mythes dans la deuxième moitié du XIXe siècle.
    Des gestes de partage répétés et successifs où le mythologique, chaque fois, se déplace, change de forme et de contenu.
    Inventivité de la mythologie qui se raconte dans une histoire où interfèrent les pratiques de l'écriture, les discours sur la tradition et les échanges entre la mémoire et l'oubli.

  • Pourquoi, dans toutes les cultures, les femmes ont-elles été exclues de la chasse? Pourquoi n'ont-elles pu ni monter à bord des navires ni être soldat? Pourquoi leur a-t-on plutôt assigné les tâches de cueillir, de filer, de tisser, de tanner? Qu'est-ce qui expliquerait qu'il existe des façons masculines et des façons féminines de couper, de creuser et de travailler la terre?
    Dans cet essai qui conjugue audace intellectuelle et rigueur scientifique, Alain Testart montre que ce sont les croyances qui expliquent la différenciation des activités masculines et féminines et fait remonter leur origine à la lointaine préhistoire. Ces croyances, même tacites et irrationnelles, ont des effets puissants sur la réalité et obéissent à une logique cachée : celle du sang périodique des femmes, perçu comme une grave perturbation qui affecte l'intérieur de leur corps et les exclut de tâches particulières.
    Même si cette répartition traditionnelle des activités sera bientôt une chose du passé, elle ne laisse pas d'étonner par sa constance, sa quasi-universalité jusque dans les temps présents. Dans cet essai, Alain Testart nous entraîne pas à pas dans une réflexion d'une grande nouveauté sur le rôle du sang dans les représentations sociales et la constitution du genre.

  • Christian Morel s'attaque, dans ce troisième volet, à deux nouveaux gisements d'absurdités : l'enfer des règles et les pièges que ménage la vie des groupes.
    L'inflation des règles est devenue un boulet universel, pas seulement la prolifération des règles publiques, mais encore celle du vaste maquis de règles privées produites par les organisations : procédures, normes, règles de certification... À l'aide de nombreux exemples - aéronautique, maisons de retraite et crèches, normes ISO -, dont on se demande s'il faut en rire ou en pleurer, l'auteur met au jour les causes profondes de cet enfer et apporte des solutions aussi utiles qu'originales.
    Dans une seconde partie, Christian Morel identifie en sociologue les «pièges relationnels», trop négligés dans les organisations devenues des tours de Babel linguistiques et techniques. De nombreux cas viennent illustrer ce parcours, où le talent d'observateur décalé qui fait de Christian Morel un surprenant détecteur d'absurdités programmées se déploie. Son regard met en évidence des situations toujours inattendues, des engrenages toujours inaperçus. Et il se constitue par là un appel au bon sens, cette chose du monde si mal partagée.

  • Que s'est-il passé pour qu'advienne silencieusement, dans le sillage de la crise économique du milieu des années 1970, un monde nouveau dont nul n'avait anticipé les traits? En quoi consiste au juste sa nouveauté, qui à la fois marque le triomphe du principe démocratique à une échelle jamais vue et rend sa mise en oeuvre si problématique?
    Telles sont les questions soulevées par la dernière étape en date de l'avènement de la démocratie qui sont au centre de ce livre.
    Nous vivons la phase ultime de la «sortie de la religion», la religion ne se résumant pas à la foi personnelle, comme nous la concevons aujourd'hui, mais formant le principe organisateur des sociétés d'avant la nôtre. Ce processus paraissait parvenu à son terme ; il ne l'était pas. Nous nous pensions «absolument modernes» ; nous en étions encore loin. Nous le sommes brutalement devenus, et cela change tout, des conditions de la coexistence planétaire à l'identité de chacun d'entre nous.
    Notre organisation politique conservait dans sa forme l'empreinte de la soumission aux puissances venues d'en haut. Celle-ci s'est volatilisée, en révélant une fonction de l'État-nation que nous ne soupçonnions pas et qui en fait le soubassement du monde mondialisé.
    Nous habitions une histoire que nous pensions toute tournée vers l'avenir. Elle restait hantée par le passé, en réalité, comme le bond en avant de la production du futur nous l'a appris, en donnant à l'économie une place hégémonique dans la vie collective.
    Les libertés individuelles que nous pensions avoir conquises continuaient secrètement d'être prises dans l'appartenance sociale. L'effacement de cette dernière leur a conféré une autre portée, en faisant apparaître une société des individus qui gravite autour des droits de l'homme.
    Le paradoxe est que cette formidable avancée des moyens de l'autonomie humaine donne, à l'arrivée, une société qui échappe à ses membres, des démocraties incapables de se gouverner. Une chose est de disposer des instruments qui permettent de maîtriser son destin, une autre est de savoir s'en servir. L'histoire de la libération est derrière nous ; l'histoire de la liberté commence.

  • Il y a plusieurs dizaines de millénaires, l'homme se sépare de l'animal en enterrant ses congénères et en leur rendant des honneurs funèbres. Il couvre de fresques admirables les parois de Lascaux et de bien d'autres grottes. Puis il invente l'agriculture. Il érige menhirs et dolmens, dont les plus célèbres restent ceux de Carnac. Tout cela se passe avant la naissance des villes, l'édification des pyramides, l'invention de l'écriture. Autrement dit, avant l'histoire.
    Dans ce même temps, l'homme invente aussi les premières formes de vie sociale. Comment se mettent en place ces premières sociétés? Comment évoluent-elles? Vaste sujet, à la lisière de l'anthropologie sociale et de l'archéologie préhistorique, qui met aux prises les thèses les plus opposées. Alain Testart, ethnologue réputé, notamment pour ses travaux sur les chasseurs-cueilleurs, s'est donné pour objectif de confronter les interprétations en présence. Il était on ne peut mieux désigné pour reprendre à neuf la question de l'évolution des sociétés.
    Il en résulte des critiques décapantes sur l'histoire de l'anthropologie sociale, une réflexion philosophique sur la notion même d'évolution dans les sciences sociales et des mises au point sur les questions de méthode et d'interprétation en archéologie. Surtout, jaillissent une série d'hypothèses nouvelles sur diverses périodes du paléolithique ou du néolithique, qu'il n'est plus question d'envisager depuis l'Europe et le Proche-Orient seuls, mais à partir du monde entier, d'où affluent désormais les données en nombre.

  • Un même fil parcourt, à minot, la tresse que forment les propos, les gestes et les fonctions des femmes.
    Il est fait des particularités de leur corps. façons de dire et façons de faire se relaient et s'éclairent mutuellement pour dessiner une sphère de représentations et d'actions qui appartient en propre au monde féminin. au coeur de ces représentations apparaît avant tout le rapport privilégié des femmes avec le temps, chacune en prend la mesure par la périodicité de son corps, alternance qui la relie aux grands rythmes cosmiques.
    Les femmes et la lune battent la mesure du calendrier. trois femmes : la couturière, la cuisinière, la femme-qui-aide. trois fonctions : faire les jeunes filles et la mariée, faire les noces, faire les bébés et les morts. trois techniques : coudre, cuisiner et laver. trois moments de la vie : l'âge nubile, l'âge de la fécondité, l'âge de la ménopause. jeux d'échos dont l'auteur a perçu la cohérence et qui, répercutant ce que l'on a coutume d'appeler propos de bonnes femmes, livrent une façon de penser.

  • Depuis l'invention de la photographie, les moyens modernes de reproduction et de diffusion de l'image des personnes creusent une spectaculaire dissymétrie entre celles qui sont reconnues et les autres.
    Cette dénivellation de la " visibilité ", forme moderne de la célébrité, crée un véritable " capital ", qui peut se mesurer au nombre d'individus capables d'associer le nom et le visage de la personne reconnue. Pour Nathalie Heinich, les êtres dotés d'un tel " capital de visibilité " forment une nouvelle catégorie sociale, depuis le " personnage " qui fait parler de lui dans le village jusqu'à la " star " mondialement connue, élite aussi visible que peu objectivée.
    Assimilant ce phénomène au paradoxe de la " lettre volée " d'Edgar Poe, elle montre combien il crève les yeux, à force d'être exposé aux regards, tout en demeurant quasiment invisible : situation d'autant plus paradoxale qu'elle s'applique à la capacité de certains d'être plus vus que d'autres. De fait, la célébrité est peu ou mal analysée et reste confinée à une approche étroite (un fan-club, une émission de téléréalité, une enquête sur la presse spécialisée).
    À l'opposé, l'approche de Nathalie Heinich envisage la visibilité comme un " fait social total " qui engage toutes les dimensions de la vie sociale. Cette innovation entraîne un nouveau rapport entre vie publique et vie privée, une nouvelle échelle des valeurs sociales, de nouvelles formes de hiérarchies, non moins qu'une économie très lucrative : cinéma, magazines, marques. Prolongeant L'Élite artiste, paru en 2005 dans la même collection et déjà sous-titré " Excellence et singularité en régime démocratique ", ce nouveau livre repose la question de la célébrité dans le cadre plus général de la singularité, dont elle montre comment, après s'être constituée en valeur avec l'avènement du régime démocratique, elle prend un exceptionnel essor dans le régime médiatique.

  • Cet ouvrage vise à montrer que la nature de l'idéographie chinoise n'est pas une simple écriture, qui ne ferait que convertir la parole naturelle en signes écrits (un signe par mot), mais une refonte en profondeur, en une langue graphique, de la langue naturelle parlée.
    L'idéographie chinoise a été inventée, au XIIIe siècle avant notre ère, pour noter non pas des discours, mais des divinations. Ce système de notation d'équations divinatoires s'est transformé au cours d'un demi-millénaire en une langue graphique restée relativement indépendante de la langue parlée. Ce n'est qu'au VIIIe siècle de notre ère qu'une écriture (idéographique) de la langue parlée a été extraite de cette langue graphique.
    À l'appui de cette thèse, contestée par principe par les linguistes, qui rejettent la possibilité d'une langue graphique distincte de la parole, Léon Vandermeersch étudie l'invention chinoise des équations divinatoires, étude jamais faite jusqu'ici, la divination pratiquée au néolithique chinois ayant été abondamment constatée et décrite, mais sans être autrement étudiée. Cette étude met aussi en évidence la pénétration d'un rationalisme divinatoire au plus profond de la culture chinoise historique, marquée de « raison manticologique » au lieu de la raison théologique.
    Reste ouverte la question de savoir si, après une dramatique occidentalisation à marche forcée à partir des guerres de l'opium, la Chine d'aujourd'hui pourrait redécouvrir la fécondité de sa propre culture, pas encore remise d'avoir subi, après le mépris des modernistes de l'entredeux- guerres, un complet écrasement sous le totalitarisme maoïste.
    Léon Vandermeersch travaille depuis cinquante ans sur ce sujet, dont il est le spécialiste mondial, au point que L'Academia Sinica de Taiwan l'a invité à en traiter en 2008 et l'a mandaté pour justifier auprès de l'Unesco sa demande d'inscription au patrimoine de l'humanité de sa collection d'os et d'écailles de tortue divinatoires inscrits, et que l'Université de Pékin l'a invité à faire un séminaire de douze semaines au cours de l'hiver 2012.

  • Le sauvage et l'artifice : la société japonaise a devant la nature un comportement contrasté. D'un côté elle tend à l'ignorer, qu'elle la laisse en l'état ou bien qu'elle la saccage ; de l'autre elle en fait sa valeur suprême et l'aboutissement de sa culture. Comment ces deux extrêmes apparents peuvent-ils s'allier au sein d'un même milieu ?
    Cette ambivalence du milieu, ou fûdo, renvoie à une logique d'ensemble qui mène l'auteur, géographe d'origine, au coeur de la société japonaise, dont il est un des meilleurs connaisseurs français. Ce qu'une société voit dans la nature est toujours fonction de sa propre nature.
    Le regard sensible et savant que pose Augustin Berque sur la manière plus sensible encore et plus naturellement savante qu'ont les Japonais de regarder leurs monts et leurs eaux, leurs herbes et leurs bois aux quatre saisons de l'année nous en apprend long sur eux, et sur nous.

  • Le domaine de prédilection de l'anthropologue Marshall Shalins, c'est le Pacifique : les îles Fidji, la Polynésie, Hawaii. Tous les essais réunis dans ce volume posent le problème de la rencontre des cultures de cette région avec le capitalisme dans ses versions européennes et américaines.
    La thèse générale consiste, contrairement au courant rousseauiste qui ne voit que le côté destructeur de cette rencontre, à montrer comment ces peuples réagissent à l'arrivée des armes et des marchandises, en adaptant leurs institutions et en assimilant les rapports extérieurs dans un cadre qui prolonge leurs traditions. Plusieurs de ces essais sont de petits chefs-d'oeuvre par l'art de l'exemple, la souplesse du style, l'humour et l'absence de démagogie tiers-mondiste. Le tout pose la grande question de la possibilité d'une histoire universelle aujourd'hui. Elle donne à tous ces essais d'anthropologie une dimension inhabituelle.

  • C'est une tradition française : lorsqu'il revient de son " terrain " , l'ethnologue écrit non pas un, mais deux livres, l'un scientifique, l'autre littéraire. L'Î1e de Pâques d'Alfred Métraux, L'Afrique fantôme de Michel Leiris, Les Flambeurs d'hommes de Marcel Griaule, Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss s'ajoutent à leurs travaux sur les Pascuans de Rapa Nui, les Dogons du Mali, les Amhara d'Ethiopie ou les Nambikwara du Brésil, et ce schéma se retrouve chez la plupart de leurs collègues. Vincent Debaene s'interroge sur les raisons de ce double livre et retrace les rapports entre anthropologie et littérature au XXI siècle, depuis Marcel Mauss jusqu'à la collection " Terre humaine ". Ce faisant, il dévoile la fascination réciproque des ethnologues pour la littérature et des écrivains pour les sciences de l'homme. Les premiers se veulent savants mais se réclament de Rousseau et de Montaigne ; les seconds se méfient d'une discipline austère mais sont troublés par les objets qu'elle rapporte et les questions qu'elle pose. " Adieu sauvages ! adieu voyages ! " s'exclame Lévi-Strauss à la fin de Tristes tropiques, déplorant l'appauvrissement de la diversité culturelle. Mais ce qui est perdu, ce n'est pas tant l'altérité qu'une certaine subjectivité et une façon de raconter l'histoire. Pour l'ethnologue, l'adieu au voyage constitue moins un renoncement qu'un point de départ : l'oeuvre anthropologique de Lévi-Strauss suivra Tristes tropiques. Pour l'écrivain, il constitue un défi à relever : la fin d'un rapport prédateur de l'Occident à ses " autres " impose que soient repensés notre héritage humaniste et notre idée de la littérature.

  • Confucianisme et taoïsme est l'un des volets de la grande trilogie consacrée par max weber à " l'éthique économique des religions mondiales ", entre 1915 et 1920, avec hindouisme et bouddhisme et le judaïsme antique.
    Dix ans après l'ethique protestante et l'esprit du capitalisme, ces études comparatives s'efforcent d'éclairer l'originalité occidentale par le dehors. elles reprennent le problème du lien entre le protestantisme ascétique et le développement d'un capitalisme bourgeois rationnel à partir de configurations religieuses et sociales profondément différentes. chacun de ces cas permet d'interroger la façon dont " la prise de position pratique à l'égard du monde " impliquée dans l'action religieuse retentit sur les " conduites de vie " et, en particulier, sur les comportements économiques.
    C'est spécialement vrai de confucianisme et taoïsme dont le dernier chapitre, " confucianisme et puritanisme ", constitue l'un des exposés les plus vigoureux et les plus aboutis de la thèse wébérienne. mais, au-delà de sa problématique d'origine, confucianisme et taoïsme reste un modèle d'analyse de la formation et du fonctionnement d'une mentalité à l'échelle d'une civilisation. l'examen de la bureaucratie chinoise et du type de l'etat patrimonial est de premier intérêt pour le politiste, comme le chapitre dédié au " corps des lettrés, " constitue l'un des textes de base de la sociologie des intellectuels.
    C'est dire que, indépendamment de la connaissance de la chine et de la science des religions, c'est un authentique classique des sciences sociales au xxe siècle qui est ici rendu accessible au lecteur français.

  • La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, oeuvre éclair du mois d'août 1789, est devenue dès sa promulgation l'un des symboles révolutionnaires les plus populaires en France et à l'étranger. Véritable évangile des principes sacrés de la République française, elle a immédiatement été considérée comme l'indispensable abrégé, le catéchisme de la formation politique des futurs citoyens. Le souci constant de son affichage et de sa diffusion en France depuis la Révolution jusqu'à nos jours montre encore l'exceptionnalité conférée à ce texte singulier, finalement constitutionnalisé.

    La sacralisation implicite de la Déclaration des droits, credo révolutionnaire devenu républicain, pose la question de l'existence d'une forme de religion civile dans la République, en dépit de sa laïcité revendiquée. Le culte des droits de l'homme, élaboré dès les premiers mois de 1789, s'est en effet constamment perpétué dans la tradition républicaine, du centenaire de 1889 au bicentenaire de 1989, jusqu'à l'exaltation plus contemporaine de la France "pays des droits de l'homme".

empty