Littérature générale

  • Le mouvement féministe a produit bien plus qu'une dynamique d'égalisation des conditions féminine et masculine. Il a contribué, montre Camille Froidevaux-Metterie, à réorganiser en profondeur notre monde commun, à la faveur d'un processus toujours en cours qui voit les rôles familiaux et les fonctions sociales se désexualiser.

    Par-delà les obstacles qui empêchent de conclure à une rigoureuse égalité des sexes, il faut ainsi repérer que nous sommes en train de vivre une véritable mutation à l'échelle de l'histoire humaine. Plus d'attributions sexuées ni de partage hiérarchisé des tâches : dans nos sociétés occidentales, la convergence des genres est en marche.

    La similitude de destin des hommes et des femmes ne renvoie pourtant à aucune homogénéisation. Dans un monde devenu mixte de part en part, les individus se trouvent plus que jamais requis de se définir en tant qu'homme ou en tant que femme. Or ils ne peuvent le faire sans prendre en considération la sexuation des corps. S'évertuer à la nier, comme le fait un certain féminisme, c'est heurter de plein fouet cette donnée nouvelle qui veut que la maîtrise de sa singularité sexuée soit la marque même de la subjectivité.

    L'auteure entreprend ainsi de réévaluer la corporéité féminine pour en faire le vecteur d'une expérience inédite englobant l'impératif universaliste des droits individuels et l'irréductible incarnation de toute existence. Le sujet féminin contemporain se révèle alors être le modèle d'une nouvelle condition humaine.

  • Elias Canetti parle de Masse, comme Michelet du Peuple, Tocqueville de la Démocratie ou Spengler des Cultures. Et comme ces grands devanciers auxquels il fait souvent penser, l'auteur s'empare d'une intuition brutale, profonde, et commence par s'abandonner à la révélation d'une évidence - la conjuration panique de tout ce qui, en l'homme, menace de la détruire, et d'abord l'inconnu - pour élaborer progressivement une théorie des rapports qui unissent les phénomènes de masse à toutes les manifestations de la puissance.
    Mais quel contemporain des guerres mondiales et des révolutions, des fascismes et du national-socialisme, ne sentira à quel point cette intuition nourrie de forte érudition anthropologique et psychanalytique s'enracine au plus intime, au plus charnel des bouleversements du siècle ?
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  • Raymond Aron s'oppose ici au rationalisme scientiste comme au positivisme : «il faut comprendre l'histoire pour penser la destinée humaine», donc la philosophie de l'histoire est une introduction à la philosophie; «il n'y a pas de devenir humain sans une doctrine de l'homme», donc elle en est la conclusion.

  • Comment comprendre l'apparition de la mode en Occident à la fin du Moyen Âge ? Comment expliquer la versatilité des élégances qui ne se trouve dans aucune autre civilisation ? Quels sont les grands moments historiques, les grandes structures qui ont déterminé l'organisation sociale des apparences ? C'est à ces questions que s'efforce de répondre ce livre, la logique de la distinction sociale paraissant loin d'être la clef passe-partout de l'inconstance frivole.
    Mais la mode, aujourd'hui, n'est plus un luxe esthétique et périphérique de la vie collective, elle est devenue un procès général à l'oeuvre dans le tout social qui commande la production et la consommation des objets, la publicité, la culture, les média, les changements idéologiques et sociaux. Nous sommes entrés dans une seconde phase de la vie séculaire des démocraties organisées de plus en plus par la séduction, l'éphémère, la différenciation marginale. Par-delà les inquiétudes que fait naître une société vouée à l'obsolescence des choses et du sens, la «mode achevée» apparaît, paradoxalement et non sans ambiguïté, comme un instrument de consolidation des sociétés libérales, véhicule inédit des Lumières et de la dynamique modernisatrice.

  • Un apollon en mauvais garçon ? en tout cas, le couteau à la main.
    Un grand dieu accusé de fureur meurtrière et jusque dans son temple, à delphes, ce haut lieu de la spiritualité grecque ? les faits sont là, accablants. qu'apollon ait un faible pour les garçons bouchers, qu'il adore les autels d'immondices, faits de sang, de cendres et d'humeurs malodorantes, passe encore. mais qu'il fasse l'éloge du couteau à la face du monde, qu'il égorge lui-même son ennemi privilégié sur son propre autel, qu'il tienne table ouverte dans son sanctuaire pour les assassins et les criminels, c'en est trop.
    Eschyle le sait, il n'est pas le seul : apollon est un dieu impur, exilé du ciel, un dieu plein de passions troubles. ce qui ne l'empêche pas d'être le maître des fondations, le seigneur de l'oracle, le grand exégète dans la cité de platon. comment les voies de la parole peuvent-elles recouper les chemins du couteau ? pourquoi un dieu piétonnier qui aurait pu faire une belle carrière dans les services de la voirie est-il conduit à faire l'expérience de la folie du meurtre ? la piste est cependant toute tracée, en grèce et en grec archaïque.
    Il suffit de la suivre, depuis le premier pas d'apollon sur le sol de délos jusqu'au bras armé du couteau sur l'horizon du parnasse. certes, il faut prêter une extrême attention aux détails, à toutes les données concrètes ; repérer les situations, les objets, les gestes ; savoir qu'en régime polythéiste un dieu, quel qu'il soit, est toujours au pluriel, c'est-à-dire articulé à d'autres puissances, pris dans des assemblages, dans des groupements de dieux, dans des configurations d'objets et de situations sans lesquelles il n'est rien, ou si peu.
    Esquisser le bel homicide de delphes avec ses gestes, ses pratiques, ses instruments, c'est aussi tenter une approche expérimentale du polythéisme, en la pensant dans une entreprise qui vise la confrontation entre polythéismes multiples, et dans la matière et dans le style.

  • Spécialiste des langues, des religions et des civilisations de l'Iran avant l'islam, mais aussi de la Grèce ancienne, Clarisse Herrenschmidt étudie l'histoire des écritures de l'homme occidental, depuis les bulles à calculi de Sumer (Iraq) et de Suse (Iran) jusqu'à l'Internet, en passant par le Moyen- et le Proche-Orient, le monde grec et l'Europe.
    En procédant à la synthèse de ses travaux, elle entreprend de comparer trois systèmes d'écriture, les situant dans le contexte où ils ont vu le jour : les modes d'écrire les langues (dont l'invention date de 3300 avant notre ère environ), ceux d'écrire les nombres sur la monnaie frappée (l'écriture monétaire arithmétique commence vers 620 avant notre ère, en Ionie), enfin l'écriture informatique et réticulaire, fondée sur un code (qui naît entre 1936 et 1948, puis se prolonge par celle des réseaux à partir de 1969 aux États-Unis). En décrivant leurs caractéristiques propres, elle cherche aussi à en analyser les structures communes et à montrer en quoi ces systèmes imprègnent le rapport au monde de leurs usagers. Au carrefour de plusieurs disciplines, la philologie, l'histoire, l'anthropologie et la linguistique, son enquête explore les nombreuses implications sur l'homme de cette « aventure sémiologique unique », désormais planétaire, dont il est fait le récit étonné et étonnant.

  • Nous savons depuis Vladimir Propp que la forme d'un conte demeure plus stable que son message : leçon précieuse pour l'ethnologue. Elle inspire les dix études réunies ici : dégager ce que chaque version d'un conte qu'on trouve à travers l'Afrique entière, souvent aussi dans le folklore d'Europe ou du Proche-Orient, présente de commun avec toutes les autres et à la fois d'unique.

  • L'avènement de la démocratie propose, échelonnées sur quatre livres, à la fois une histoire philosophique du XXe siècle et une théorie de la démocratie.
    L'entreprise constitue la suite du Désenchantement du monde. Ce qui advient avec la sortie de la religion, c'est un monde où les hommes ambitionnent de se gouverner eux-mêmes. Mais c'est en fait le monde le plus difficile à maîtriser qui soit. Ce sont les péripéties de ce parcours tumultueux, traversé d'embardées et de crises, dont il est fait une analyse raisonnée.
    Le premier volume, La révolution moderne, est une sorte de prologue. Il campe l'arrière-fond, en retraçant sous une forme ramassée la révolution qui court entre 1500 et 1900, celle de l'autonomie. Surtout, il s'emploie à identifier les trois composantes spécifiques du monde désenchanté, du point de vue politique, juridique et historique. L'originalité de notre démocratie tient à la combinaison de ces trois éléments, qui est simultanément son problème permanent.

  • Claude Lefort est un de ceux dont la vigilance intellectuelle n'a pas cessé, depuis vingt ans, en dehors de toutes les modes et avant elles, de remettre au premier plan les problèmes du politique.
    De cet itinéraire, le lecteur trouvera ici les moments forts : une réflexion sur l'histoire dans les sociétés dites sans histoire ; la formation de la société et de la politique modernes au temps de l'humanisme et des républiques de la Renaissance ; une étude sur Marx, un Marx soustrait aux manipulateurs de la «théorie marxiste» comme aux nouveaux hérauts de l'antimarxisme ; la genèse enfin de l'idéologie dans les sociétés contemporaines. Un même mouvement de pensée relie ces textes, qui s'applique à distinguer ce qui relève d'une histoire régie par un principe de permanence ou de répétition et ce qui ressortit à une histoire qui par principe est le lieu du nouveau. Une histoire visible, qui se déchiffre à travers le changement et une histoire invisible qui, dans chacune des formations sociales envisagées, sous-tend l'ordonnance des institutions et constitue la dimension temporelle de la vie sociale.
    Ainsi s'esquisse, à travers la diversité des formes de l'histoire, une anthropologie politique de notre temps.

  • Il arrive que les individus prennent collectivement des décisions singulières : ils agissent avec constance dans le sens totalement contraire au but recherché.
    Ces décisions absurdes se traduisent par des erreurs radicales et persistantes. Elles sont observées dans des mondes aussi divers que ceux de la technologie, de la vie quotidienne et du management : pour éviter un accident, des pilotes s'engagent dans une solution qui les y mène progressivement ; les ingénieurs de Challenger maintiennent obstinément des joints défectueux sur les fusées d'appoint ; des copropriétaires installent durablement un sas de sécurité totalement inutile ; une entreprise persévère dans l'usage d'un outil de gestion au résultat inverse de l'objectif visé...
    Quels sont les raisonnements qui produisent ces décisions absurdes ? Les mécanismes collectifs qui les construisent ? Les jeux sur les finalités qui les justifient ? Quel est le devenir de ces décisions ? Comment peut-on à ce point se tromper et persévérer ? Ce sont les questions auxquelles Christian Morel répond à travers une analyse sociologique aux multiples facettes - l'interprétation cognitive qui fait ressortir la puissance des erreurs élémentaires de raisonnement ; l'explication collective qui permet d'identifier des modèles d'enchaînement vers l'absurde ; l'analyse téléologique qui examine la façon dont les individus gèrent leurs intentions -, nous conduisant à une réflexion globale sur la décision et le sens de l'action humaine.

  • Ota Šik, né à Pilsen en 1919, économiste de notoriété mondiale, ministre du gouvernement Dubcek, principal théoricien des expériences de libéralisation du Printemps de Prague, refuse à la fois le socialisme bureaucratique d'État et le capitalisme dont il fait une critique approfondie. Il vise à définir une Troisième Voie qui combine les fonctions vitales du marché, avec une planification souple. Ce socialisme démocratique à «visage humain» doit permettre la participation institutionnellement garantie des producteurs et des non-producteurs à la gestion et au contrôle, réintégrer la société politique dans la société civile, abolir enfin l'oppression des citoyens par la machine étatique et administrative. Seul un tel socialisme, affirme O. Šik, s'appuie sur les intérêts du «travailleur collectif» et répond de ce fait aux besoins de la collectivité dans les sociétés industrielles modernes.

  • En 1930, alors que, surréaliste dissident, il travaillait à la revue Documents, Michel Leiris fut invité par son collègue l'ethnographe Marcel Griaule à se joindre à l'équipe qu'il formait pour un voyage de près de deux ans à travers l'Afrique noire.Écrivain, Michel Leiris était appelé non seulement à s'initier à la recherche ethnographique, mais à se faire l'historiographe de la mission, et le parti qu'il prit à cet égard fut, au lieu de sacrifier au pittoresque du classique récit de voyage, de tenir scrupuleusement un carnet de route. Mais, tour personnel donné à cette pratique, le carnet de Michel Leiris glissa vite vers le «journal intime», comme s'il était allé de soi que, s'il se borne à des notations extérieures et se tait sur ce qu'il est lui-même, l'observateur fausse le jeu en masquant un élément capital de la situation concrète. Au demeurant, celui pour qui ce voyage représentait une enthousiasmante diversion à une vie littéraire dont il s'accomodait mal n'avait-il aps à rendre compte d'une expérience cruciale : sa confrontation tant avec une science toute neuve pour lui qu'avec ce monde africain qu'il ne connaissait guère que par sa légende ?

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