Buchet Chastel

  • Il n'est pas facile de parler des dessins de Mélanie Delattre-Vogt, car ce sont eux qui parlent, et ce qu'ils nous disent nous empêche de parler : il faut voir, voir pour y croire. Tout se passe non pas dans l'espace de la feuille de papier, mais dans l'espace du dessin lui-même, à l'intérieur de son contour. Hors de lui, il n'y a pas de décor, pas de paysage, pas d'arrière-plan. L'action se déroule minutieusement dans l'entrelacé des traits de crayon, parfois avec l'intervention de la couleur - aquarelle ou sang -, et nous découvrons soudain une savante construction d'états d'âme, de mémoire, de parodies, d'accidents, comme un voyage intense, une destination à la fois lointaine et si familière.
    À l'occasion de sa participation au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris et au Palais de Tokyo en juin prochain, les Cahiers dessinés proposent de découvrir cette très jeune artiste, originale et obstinée, qui a su très tôt faire du dessin son langage, avec une méticulosité exceptionnelle, en ouvrant des portes nouvelles à notre imaginaire.

  • ANNA SOMMER aime les comédies et les drames que l'on se joue, et puis les moments furtifs, ces mille petites choses qui se produisent dans la vie privée.
    Elle s'en amuse. Elle s'en effraie parfois. Et elle dissèque tout, hommes, femmes, enfants, animaux. Elle ne se contente pas de les surprendre dans leurs flagrants délits : elle les grave dans le métal, d'une pointe sèche vigoureuse qui jamais n'hésite. Elle a commencé à graver un jour, comme ça, pour voir, pour s'essayer à cet art réputé exigeant ; puis au fil du temps s'est dessiné un étonnant tableau du monde, dans lequel l'humour et l'élégance le disputent à la cruauté - une cruauté légère, presque réjouissante.
    Et si ce tableau paraît fidèle, c'est qu'il s'inspire moins de l'apparence tapageuse des choses que de leur murmure, comme dans un cahier intime.

  • Né à Rotterdam en 1954, Paul van der Eerden est un artiste contemporain singulier, qui n'utilise comme technique que le dessin, sur des formats ne dépassant pas le format A3. Étranger à toute forme de romantisme, il cherche l'inspiration la plus variée qu'offre le dessin " inconscient ", sans appartenir à une école particulière. Le crayon de couleur ou le stylo bille sont ses seuls instruments. Il utilise également l'écriture en l'intégrant à ses dessins ou dans les titres, sans pour autant en faire un système. Grand connaisseur de l'histoire du dessin, Paul van der Eerden est également commissaire de nombreuses expositions où son oeuvre se mélange à celles d'artistes anciens.


  • les dessins d'hervé di rosa sont drôles et il aimerait qu'on les prenne au sérieux.
    certains d'entre eux sont sérieux mais il demande qu'on s'en amuse. hervé di rosa aime bien les paradoxes, les pieds de nez, les volte-face, les surprises. on le connaît comme peintre, sculpteur, agitateur ; maintenant il voudrait qu'on se penche sur ses dessins religieusement regroupés dans de grands cahiers en cuir rouge. un jour, un dessin ; un dessin par jour, mais ce n'est pas un journal : c'est une idée, une fleur, un bout de papier collé, une phrase, une image trouvée dans une bd populaire.
    ce ne sont pas des cahiers de voyageur, même si hervé di rosa voyage tout le temps, au mexique, en floride, en afrique, en asie, et même à sète, son village natal. ce ne sont pas non plus des cahiers intimes : ce sont des fourre-tout, et le meilleur dans un fourre-tout, c'est de goûter à tout et de se régaler.

  • Christian Boltanski est l'un des artistes contemporains français les plus reconnus et exposés dans le monde. Il est surtout célèbre pour ses installations et son travail sur la mémoire intime et collective. Dotée à la fois d'un fort pouvoir d'émotion et d'un comique autodérisoire et grinçant, son uuvre s'inscrit à la fois dans le registre le plus contemporain (utilisation de la vidéo, du document photographique, d'objets trouvés, de matériaux divers...) et dans la filiation de la peinture traditionnelle qu'il a pratiquée à ses débuts.
    Christian Boltanski ne dessine pas ou prétend ne pas dessiner. Il refuse le mot de " plasticien " pour lui préférer celui de peintre, bien qu'il ait cessé de peindre depuis des années. Se pose la question de l'art du dessin qui, fatalement, est là, tapi sous son uuvre. Quel dessinateur se cache sous le peintre Boltanski ? En quoi le dessin est-il pour lui une pratique à la fois inévitable et impossible ?
    Dominique Radrizzani, historien et critique d'art spécialisé dans le Quattrocento, ami de l'artiste, s'entretient sur un ton libre et familier avec l'artiste, abordant des questions essentielles telles que la définition du dessin par rapport aux installations qui font sa renommée, insistant sur les notions de ratage et d'autobiographie. Des documents et des dessins inédits illustrent ses propos.

  • Par sa situation géographique et historique, la Suisse romande a joué un rôle considérable dans l'impression d'estampes tout au long du XXe siècle, et notamment l'édition de livres illustrés. Ces ouvrages, souvent confidentiels, constituent un témoignage exceptionnel de la richesse culturelle de ce pays, par leur diversité, leur qualité de fabrication et d'innovation. Outre les auteurs et les artistes venus de pays voisins et de sensibilités contrastées, les éditeurs et les ateliers d'estampes ont joué un rôle prépondérant. Leur prodigalité justifie amplement de se limiter à cette région et à ce siècle, dont ils sont d'ailleurs un miroir exceptionnel. Nous découvrons des livres rares illustrés par Picasso, Braque, Picabia, Matisse, Cocteau, Jean Arp, Sonia Delaunay, et de nombreux artistes suisses et étrangers.

  • Nous avons tous, homme ou femme, eu honte un jour. Quelque chose qui devait rester secret, caché, tabou, a été révélé, exposé, constaté par d'autres. Auparavant, nous en faisions notre affaire, avec plus ou moins de complaisance et, soudain, il faut en répondre devant autrui. Nous
    sommes seuls, en pleine lumière, au vu de tous et ce regard est insupportable. Nous avons passé une limite : celle de l'image sociale que nous souhaitons projeter. C'est un moment de nudité et de grande solitude. C'est un moment douloureux - dont l'intensité parfois persiste longtemps dans la vie.
    Le corps, le sexe, la violence physique sont souvent au coeur de la honte, parce qu'il y est question de pudeur. Le corps réagit, le sang monte au visage, au front, la chaleur nous oppresse. Ainsi, au cours de notre histoire personnelle, se créent des jalons qui indiquent la limite de notre zone de
    confort social. Ce sont des limites claires, taillées au scalpel.
    Dix nouvelles composent ce recueil d'histoires vraies et mettent en scène des personnages qui évoquent la plus grande honte de leur vie. Charles Gancel, dont on a déjà savouré l'ironie cruelle (Les oeufs, 2004), est dans son élément. Chaque histoire est habilement menée, et le dénouement, chaque fois, tombe comme un couperet.

  • Ne s'agissant ni de dessins de presse, ni d'articles de journaux, cette série écrite et dessinée est publiée fin des années 90 dans Charlie Hebdo et constitue une aventure graphique exceptionnelle sans équivalent dans l'histoire du dessin. Gébé s'y révèle dans toute sa maturité, mêlant la prouesse calligraphique, l'humour, la poésie, le sens critique sur des évènements d'actualité, parfois des voyages (en Israël et en Palestine notamment). La sensibilité de Gébé affleure tout au long de la série que le livre réunira intégralement. Il s'agira d'un album de grand format d'environ 56 pages. Cette oeuvre trouve sa place dans les Cahiers dessinés qui poursuivent la mise en lumière de la relation entre l'écriture et le dessin.

    Gébé, né en 1929, nous a quittés le 5 avril 2004. Il laisse derrière lui une oeuvre dessinée absolument immense ! Dessinateur infatigable, écrivain, scénariste de film dont l'An 01 avec Jacques Doillon, Jean Rouch et Alain Resnais, Parolier (pour Yves Montant et Juliette Gréco), il fut le rédacteur en chef de Hara-Kiri puis de Charlie-Hebdo. En 1986, il devient aussi le rédacteur en chef de Zéro.

  • Basculements, vues plongeantes, ombres portées, la géométrie des gravures de Pierre Collin est troublante - voire dramatique, et cela dès ses débuts à la Casa Velasquez à Madrid, au début des années 80. Sur la plaque de cuivre, son regard s'est fait photographique, fulgurant, proche d'un arrêt sur image, à l'opposé de la minutie habituelle des graveurs. Son oeuvre, constituée d'allers-retours entre dessin, peinture et gravure, exprime un quotidien plutôt tranquille, sans être pittoresque : une grange, une plage ou encore la place d'un conducteur parcourant une autoroute monotone. Rien de dérangeant dans l'imaginaire de Pierre Collin - mais rien de rassurant non plus. Tout n'est qu'équilibre. Dans cette quiétude peut se glisser le malaise, et dans cet ennui apparent une forte jubilation. Dans les gravures de Pierre Collin, les frontières sont visibles, les diagonales imprévisibles. Instants fugitifs où l'oeil se perd, rêveries où se télescopent hallucinations et souvenirs ; et sans cesse cette façon subjective d'impliquer le spectateur. Pierre Collin offre une approche moderne de l'exercice de la vanité. Par association d'images ou en élargissant le champ de vision jusqu'à l'impossible, il trouve dans le point mort ce que l'esprit perçoit, quand le regard se perd. Cette ligne psychique, il la trace avec netteté, par des jeux de reflets, des fenêtres, des diptyques. La lumière s'y effrite, laisse parfois s'installer des personnages qui nous voient autant qu'ils sont vus.

  • Les éditions Stroemfeld à Francfort publient actuellement les oeuvres complètes de Franz Kafka. La plupart des manuscrits sont déposés à la Bodelian Library d'Oxford. On y trouve des notes, des brouillons, des copies, des fragments sans suite, des variations de récits. Cette édition consacre à chaque cahier un volume. La page d'un manuscrit est reproduite à côté de son double, avec toutes les fautes originelles, les paragraphes supprimés, les mots et les lettres raturés, et toute une gamme d'ajouts. Ainsi on découvre la lutte de Kafka avec les mots et sa manière singulière de sculpter son langage. Grâce à cette édition, Pavel Schmidt a pu extraire des passages jusque-là inédits. Dès l'an 2000, et jusqu'en 2005, donc bien avant le projet d'un livre, Pavel Schmidt a exécuté un ensemble de dessins à l'inverse des conventions de l'illustration : ce ne sont pas les dessins qui ont illustré le texte, mais les fragments inédits de Kafka qui ont été attribués aux dessins. À chaque dessin, il a ajouté le titre d'un personnage réel de la vie de l'écrivain ou celui d'un être fictif rencontré au hasard d'un récit. Pour l'amateur et le connaisseur de Kafka, cette rencontre suscitera un étonnement de plus, voire un examen nouveau ; pour le novice, elle offre un chausse-pied à cet univers inquiétant, érotique et comique.

  • De nombreux peintres et dessinateurs ont fait oeuvre d'écrivain ou de théoricien : Michel-Ange, Van Gogh, Gauguin, Kandinsky, Malevitch, Mondrian, Rothko, Beuys, Jorn. Pourquoi, à leur tour, les écrivains ne dessineraient-ils pas ? On connaît les dessins de Goethe et de Victor Hugo ; a-t-on vu ceux de Barthes, d'Althusser, de Malraux ou d'Hervé Guibert ? Ils ont peut-être griffonné sans autre ambition que le plaisir ou la distraction. Chaque écrivain a ses caprices, ses démons. Le dessin peut leur obéir, même s'il n'est qu'une note au bas d'un manuscrit - chez Stendhal, par exemple. Mais il peut aussi occuper toute la page, et trouver un cadre pour s'accrocher sur un mur d'exposition ou chez un particulier. Les liens entre écriture et peinture, texte et dessin, sont une problématique connue. Jamais, toutefois, on n'aura réuni en un seul volume une telle diversité, de George Sand à Bernard Heidsieck, du romantisme à la poésie sonore en passant par les surréalistes, le nouveau roman ou la beat generation. L'Institut Mémoires de l'édition contemporaine (IMEC) accueille dans ses archives de nombreux manuscrits où l'image surgit par hasard dans le texte. En associant ce fonds à deux collections privées, ce livre réunit un ensemble d'" oeuvres " résistant à toute classification, un parcours dans l'effort graphique de quelques grands noms de la littérature. Cent cinq auteurs, près de trois cents reproductions : ce sont autant d'invitations à découvrir ces curiosités et à réfléchir aux rapprochements ou aux contradictions qui unissent malgré tout ces deux arts. Au fil des pages, grâce à un classement chronologique et des notices pour chaque auteur, on découvre un lien entre les styles, les techniques utilisées, les périodes traversées. Différents textes précisent le rapport entre cet ouvrage et l'exposition itinérante qu'il accompagne - à l'IMEC (abbaye d'Ardenne, Caen), à Lisbonne, puis à Ixelles. Dès leurs débuts, en 2002, les Cahiers dessinés se sont efforcés de réfléchir sur cette relation entre l'écriture et le dessin, en publiant notamment Copi, Gébé, Pierre Fournier, Roland Topor, Raymond Queneau, Friedrich Dürrenmatt, Edvard Munch, Alberto Giacometti, Jean-Michel Jaquet, Pascal, Christian Dotremont, Pierre Alechinsky. Ce livre s'inscrit tout naturellement dans ce propos.

  • Profitez-en l'art est encore en vente libre !


    Contenu du livre 15 septembre 2008. Le jour où l'on annonce la faillite de Lehman Brothers, Damien Hirst met en vente sa production de l'année chez Sotheby's à New York. Le lot n°13 est une pièce intitulée Le Veau d'Or.
    Les enchères s'envolent ! Mardi 29 octobre 1929. Mardi noir à Wall Street. Le 8 novembre suivant, il y avait foule pour l'inauguration du Musée d'art moderne, le Moma, de New York.
    En temps de crise, l'art n'est pas simplement un refuge, c'est un moteur. Les artistes décryptent le monde et nous en annoncent les mutations. Bien plus qu'une simple crise financière, la tempête que nous traversons est un formidable changement de civilisation, à la fois en raison de l'accélération de la connaissance et du fait de la mondialisation, notamment de l'arrivée de la Chine dans le concert mondial. C'est par la culture que nous pourrons découvrir les chemins d'une nouvelle renaissance.
    Dans cette mutation, la France ne manque pas d'artistes. Mais depuis trop d'années, elle ne se préoccupe pas de les promouvoir sur la scène internationale. C'est pourtant une dimension essentielle de notre rayonnement dans le monde. La bataille n'est pas perdue, mais il est temps de se mobiliser.

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