Littérature générale

  • David Graeber, anthropologue atypique, à la fois professeur à la London University et l'un des initiateurs d'Occupy Wall Street, a fait une entrée fracassante à la fois sur la scène scientifique et sur la scène politique en montrant comment un des facteurs qui maintiennent les peuples sous le pouvoir des banques est le sentiment moral que toutes les dettes doivent être remboursées. Un sentiment né il y a 5000 ans en même temps que l'État, le marché, les grandes religions... et l'esclavage.
    La thèse fascine et appelle à la discussion. Notamment sur le point de savoir au nom de quelle conception de la démocratie elle peut être tenue. Sur cette question, dans un texte écrit en 2005 pour La Revue du MAUSS semestrielle et repris dans ce livre, l'érudition et le brio de D. Graeber font encore merveille. Non, montre-t-il, l'Occident est loin d'avoir le monopole de la démocratie, et, contrairement à l'opinion omniprésente, ce n'est sûrement pas la "culture occidentale" qui l'a fait apparaître et prospérer.
    Si on entend le mot culture au sens anthropologique, il apparaît en effet que la culture occidentale est introuvable (d'où une réfutation savoureuse et convaincante des thèses de Samuel Huntington). Et si on entend par culture la culture des lettrés, alors il n'est pas difficile de se convaincre que ceux-ci, en Occident comme ailleurs, se sont constamment opposés à la démocratie. Celle-ci, en réalité, ne naît et ne vit que dans les marges des systèmes de pouvoir.
    Où l'on voit toute la force d'une anthropologie anarchiste, revendiquée comme telle, et qui n'avait rien produit d'aussi puissant depuis Pierre Clastres. Reste, cependant, que tout le monde ne peut pas vivre dans les marges et hors pouvoir, et qu'il faut donc se demander ce qu'il peut et doit subsister de l'esprit de la démocratie dans le cadre des sociétés étatiques.

  • Amoureux de Portia, belle et riche héritière, Bassanio, gentilhomme désargenté, s'efforce d'obtenir sa main. Pour l'aider, son ami Antonio marchand chrétien, emprunte une somme de 3000 ducats à l'usurier juif Shylock qui lui demande, en cas de non remboursement de la dette, une livre de sa chair. Le jour de l'échéance, la dette n'étant pas réglée, Shylock exige l'exécution de la clause. Mais l'habileté de Portia, déguisée en « docteur de droit civil», confond l'usurier retors et sauve Antonio Shylock, ridiculisé, spolié et trahi par sa fille qui a rejoint le camp des Chrétiens, s'en va seul tandis que les jeunes gens, loin des tracas du commerce et du fracas des procès, s'abandonnent à la félicité, aux sons - joyeux et graves à la fois - d'une musique qui évoque non seulement l'harmonie terrestre retrouvée mais aussi l'harmonie céleste dont elle est l'écho.

  • Le rivage des Syrtes de Julien Gracq ou la géopoétique d'une aventure intérieure Nouv.

    La chambre des cartes est le coeur initiatique du récit gracquien.

  • Le roman reçoit très vite un accueil favorable, avec en novembre 1967 une première critique de Claude Lanzmann dans Elle, suivie la semaine suivante d'une seconde de Simone de Beauvoir dans Le Nouvel Observateur.
    Le prix Femina en 1967 lui a été attribué, dans un climat controversé aussi bien au sein du jury que dans la presse d'extrême-droite.
    Il a été adapté au cinéma par Michel Drach en 1970.

  • Ce livre est une introduction à l'ontologie sociale, une branche de la philosophie qui analyse les structures profondes de la réalité sociale. Cette discipline connait un développement important dans la recherche. Ce livre constitue la première introduction de cette discipline en France.
    Il permet de découvrir un champ de recherche philosophique situé au carrefour de plusieurs disciplines (sociologie, histoire, psychologie...), et qui aborde des problèmes centraux des sciences sociales : les liens entre le monde social et le monde physique, entre le social et la psychologie, mais aussi des éclairages sur la nature de la dynamique des groupes sociaux.

  • Ce livre est une histoire de famille dans le terrible vingtième siècle. Cette histoire pose finalement la question de l'identité et de sa construction, comme celle du courage de simples Français. Dans ce qui nous constitue et nous anime, quelle est la part de la transmission familiale ? Comment s'arrache-t-on à la génération précédente tout en lui restant fidèle ?

  • Les parcours de santé des personnes LGBT s'inscrivent dans des expériences et des représentations particulières. De grandes fresques marquent ainsi nos imaginaires. Celle du VIH/sida en fait évidemment partie. D'Hervé Guibert à 120 battements par minute, c'est l'image du corps maltraité, abandonné, rejeté qui ressurgit. C'est aussi l'image du corps anormal, indocile, pathologique, qui rejaillit dans de nombreux écrits et représentations cinématographiques ou télévisuelles autour des transidentités. Corps suspectés, corps niés, corps incriminés, corps négligés, corps psychiatrisés, corps abimés : et si les corps des personnes LGBTIQ devenaient aussi des corps soignés ? Des corps dont on prend soin. Des corps sur lesquels on se penche, non pour les objectifier, en faire des cas d'étude, des diagnostics, mais pour les accompagner ? À travers les questions de cancérologie, de relation au corps, de santé scolaire ou la notion du vieillir, ce livre ouvre de nouveaux horizons de santé pour les minorités de genre et de sexualité.

  • Quatre amis d'un village perdu du sud-ouest français décident de servir la cause du bien. Du Bien avec majuscule.
    Ce service généreux les pousse dès l'enfance à multiplier les bonnes actions sans jamais se ménager, jusqu'à l'extravagance parfois. Le Bien est leur combat et leur religion, à jamais et jusqu'au bout. Devenus adultes, cette singulière bande de Quatre intensifie son apostolat en s'engageant dans le SSA, le Service de Santé des Armées. Des soignants sous l'uniforme, Pro Patriae et Humanitate, « Pour les Patries et pour l'Humanité ». Leur amour absolu du Bien et du soin - la « soignure » -, pour des raisons obscures, tourne au carnage. Les Quatre, des saints laïcs pourtant, deviennent des anges exterminateurs.

  • Voici des contes issus d'une autre époque, celle du Shtetl polonais de la fin du XIXè siècle. Certes, ce sont des histoires pour enfants, avec leurs animaux de ferme, mais jamais on n'oserait en raconter de pareilles à nos enfants de nos jours :
    Chien martyrisé (Rabtshik, un chien juif), vieux cheval surexploité (Mathusalem), enfant handicapée laissée à l'abandon (Créature...) Bien que Sholem Aleikhem (auteur de la pièce Un violon sur le toit) soit une figure de proue de la langue yiddish, nous souhaitons par cette édition lui ouvrir un autre horizon que celui de ses origines.
    Celui, peut-être, de parents qui, en secret, voudraient retrouver l'effroi de certaines histoires enfantines... ou découvrir un génie de la narration.

  • Initiée par une histoire amoureuse d'une grande intensité, la correspondance entre Th eodor W. Adorno et Siegfried Kracauer constitue un matériau littéraire et intellectuel d'une rare densité entre deux penseurs « hors norme ».
    La lecture de leurs échanges off re une immersion dans cette partie de l'histoire du XXe siècle et de l'intelligentsia allemande et internationale qu'il nous est ainsi permis d'explorer à travers le prisme d'une relation hors du commun et en prise perpétuelle avec l'histoire qui mena de l'entredeux- guerres à la catastrophe et contraignit de nombreux intellectuels à l'exil et à une vie précaire, souvent jusqu'au désastre.
    Bien que les positions intellectuelles et statuts professionnels d'Adorno et de Kracauer furent diff érents et qu'ils permirent au premier d'accéder, dans l'exil, à une reconnaissance et à une sécurité matérielle que ne connut que bien plus tard le second, cette histoire souvent très émouvante n'est pas celle de la rivalité qui aurait pu opposer les deux hommes mais le témoignage d'une relation sans concession, dont les disputes intellectuelles révèlent les désaccords profonds, tout en manifestant sans cesse l'intense amitié qui les lia jusqu'à la mort de Kracauer.
    Enfi n, si la correspondance entretenue par les deux hommes pendant toutes ces années recèle un caractère si singulier, elle participe plus généralement des relations parfois étroites qu'ils entretinrent avec d'autres penseurs et artistes majeurs de ce siècle (Berg, Benjamin, Bloch, Lukács, Horkheimer, Löwenthal, etc.).
    Cet ouvrage constitue une source indispensable à la connaissance des conditions historiques, politiques et intellectuelles dans lesquelles ces penseurs élaborèrent, l'un comme l'autre, une oeuvre indispensable à la compréhension du monde contemporain.

  • Gertrude Stein (1874-1946) est une poétesse, écrivaine, dramaturge et féministe américaine. Elle passa la majeure partie de sa vie en France et fut un catalyseur dans le développement de la littérature et de l'art moderne.
    Par sa collection personnelle et par ses livres, elle contribua à la diffusion du cubisme et de l'oeuvre de Picasso, de Matisse et de Cézanne.

  • L'école française fait l'objet de débats incessants.
    Il s'agit rarement de controverses de type scientifi que mais plutôt de polémiques, voire de fake news. Toutes les opinions semblent devenues légitimes.
    Dans des médias pourtant connus, les connaissances sur l'école sont vite délaissées au profi t d'informations partielles, partiales ou erronées.
    À force de négliger les faits, une certaine presse participe à une véritable production de l'ignorance.
    Sous le quinquennat de F. Hollande (2012- 2017), plusieurs réformes ont suscité des fake news : la soi-disant « réforme de l'orthographe », les ABCD de l'égalité, l'option arabe en primaire. Au-delà de celles-ci, l'ouvrage est centré sur trois polémiques récurrentes :
    Les notes (sont-elles indispensables pour apprendre ?), le redoublement (est-il utile ?), le niveau scolaire (baisse-t-il ?).

  • La qualité littéraire de ce livre tient au style même de Günther Anders. Le style de sa philosophie tout d'abord, qui, en tant que philosophie de l'occasion, se nourrit des expériences vécues par son auteur et trouve dans le journal une forme - de surcroît très vive et stimulante pour le lecteur - qui lui convient parfaitement. Le style de son écriture ensuite, qui, travaillant dans l'épaisseur de la langue allemande et maniant de façon virtuose les ressources de la rhétorique, confifi rme une fois de plus qu'Anders n'est pas qu'un grand philosophe mais aussi un grand écrivain.
    Sa qualité scientififi que tient paradoxalement à la façon personnelle et sentimentale dont il aborde son objet. Au lieu de parler directement des camps d'extermination, il en parle indirectement, en évoquant l'état d'esprit dans lequel se trouvaient les Juifs allemands que les nazis ont projetés d'exterminer et en décrivant les effff ets de la Shoah sur la ville et la région de Wroclaw.
    Cette façon de tenir compte, loin de toute approche positiviste, de la nature même de son objet, fait toute la singularité du livre.
    La façon singulière dont il traite son objet et sa qualité littéraire font de ce livre tout autre chose qu'un livre de plus sur la Shoah. Sa publication viendra en outre enrichir la connaissance que le public français a de l'oeoeuvre d'Anders. Il dispose maintenant des deux tomes de L'Obsolescence de l'homme (Encyclopédie des nuisances/Ivrea, 2002 et Fario, 2011), d'Hiroshima est partout (Seuil, 2008) (et de La Menace nucléaire, Le Serpent à plumes, 2006).
    À cette date, c'est surtout à travers ce qu'il a écrit sur la bombe atomique qu'on connaît Anders en France. La traduction de Besuch im Hades permettra de faire connaître une autre partie de ce qu'Anders appelait son « encyclopédie du monde apocalyptique », celle qui concerne les camps d'extermination nazis.
    Les deux tomes de L'Obsolescence de l'homme, parus en France en 2002 et en 2011 nous ont permis de découvrir en Günther Anders l'un des penseurs les plus importants de la technique. Alors que le troisième volume de L'Obsolescence de l'homme est en préparation, d'après les notes laissées par l'auteur avant sa mort, Besuch im Hades, paru en Allemagne à la fifi n des années 1970 et jamais traduit en français apparaît comme une tentative originale et courageuse de compréhension et d'interprétation des deux événements essentiels du XXe siècle que sont « Auschwitz » et « Hiroshima ».

  • La force du crabe

    Bruno Wajskop

    Joseph Buren peut se faire obéir par télépathie. Ce pouvoir a des limites : Joseph dort beaucoup, s'endort partout, la « Force » l'épuise. Il ne l'utilise que pour percevoir une allocation de chômage à vie. Il vit seul entouré d'un clown-dealer et de Rastas qui admirent son fl egme.
    Arrivé à la cinquantaine, il rencontre Rodolphe, son fi ls de 37 ans. Rodolphe a lui aussi un pouvoir télépathique grâce auquel il s'est enrichi. Il monnaie des secrets industriels qu'il a soutiré à des scientifi ques.
    Joseph et Rodolphe, forts de leurs dons décuplés par leur « union », tentent d'agir ensemble pour sauver le monde.
    Par où commencer, quoi faire ?
    Ils oeuvrent en vérité à construire leur propre histoire.
    C'est leur relation qui sauve le monde et c'est en cela qu'ils sont des héros ordinaires.

  • La production dramatique de Jean-Claude Grumberg comprend plus d'une quarantaine de pièces écrites et jouées dont une dizaine pour le jeune public. Joué dans les plus grandes institutions théâtrales, dont la Comédie-Française, marqué par le succès des représentations aussi bien dans le secteur public que privé, le théâtre de Grumberg occupe une place majeure dans le théâtre d'aujourd'hui. Cette place reconnue par le public et par ses pairs n'a pourtant pas été évaluée à sa juste valeur par la critique académique.
    Jean Caune aborde le théâtre de Jean-Claude Grumberg en le situant, aussi bien dans la modernité de son écriture que dans sa dimension contemporaine, celle qui éclaire les ombres et les contradictions du XXe siècle. Ses pièces traversées par les conditions de l'expérience juive en Europe mettent en crise ce que certains ont appelé la «question juive».
    Les pièces de Grumberg sont le produit d'une l'alchimie d'une écriture qui, à partir d'événements et d'actions ordinaires, inscrits dans une Histoire faite de douleurs et de crimes, les relate par le biais de l'humour et de la dérision. Rires et larmes ;
    Compréhension profonde des relations interpersonnelles ; liens entre destin des personnages et le monde dans lequel ils tentent de vivre ou de survivre ... tels sont les caractéristique de son théâtre. L'émotion et la dérision y sont inextricablement tissées. Cette hybridation est la marque artistique de Grumberg ; elle relève d'un positionnement éthique.

  • Paysans ? Agriculteurs ? Chefs d'entreprise ? C'est en arpentant les campagnes européennes à la rencontre de ces nouveaux paysans qui construisent un autre rapport au temps, à l'espace et aux autres que l'agronome et sociologue Estelle Deléage s'interroge, depuis plus de dix ans, sur le devenir de l'agriculture.
    Dans Ravages productivistes, résistances paysannes, elle revient sur les raisons pour lesquelles le développement de la technoscience et du capitalisme dans l'agriculture assure à une minorité le maintien de sa domination économique et politique et accélère l'éviction des paysans de la société. Considérés de manière dominante comme une classe objet, selon l'expression de Pierre Bourdieu, les paysans ont en effet constitué et constituent encore aujourd'hui, un peu partout sur la planète, un réservoir de main d'oeuvre pour l'industrie en pleine expansion. C'est donc bien la poursuite du projet d'artificialisation de la nature qui se joue ici avec comme élément central à la réalisation de ce projet, la dépaysannisation de la planète (relégation, pauvreté, suicides des paysans, etc.).
    Pensée majoritairement comme une nécessité historique, la dépaysannisation a été organisée dans l'ignorance - souvent volontaire - des nombreuses résistances et luttes paysannes qui ont jalonné l'histoire. Plus près de nous, dans un contexte de mondialisation des échanges et de standardisation de la consommation alimentaire, ces luttes sont portées, comme le montre Estelle Deléage, par ces nouveaux paysans qui construisent des alternatives pour penser autrement notre rapport à la terre et aux autres. Loin des utopies technoscientifiques ou d'un retour à la communauté villageoise, ils dessinent les contours d'une société du bien-vivre ensemble qui rompt avec l'unidimensionnalité de l'agriculture productiviste et l'ère de l'obsolescence programmée, en particulier des denrées alimentaires.
    Ils interrogent à nouveaux frais la question de la division du travail dans l'agriculture qui, comme l'écrivait déjà Karl Marx dans Le Capital, en s'entretenant par « l'intermédiaire de l'échange des marchandises a pour base fondamentale la séparation de la ville et de la campagne ». Ils participent à la mise en oeuvre d'une consommation engagée qui favorise une agriculture de terroir, localisée et ce, dans un contexte de poursuite de la déstructuration des habitudes alimentaires, qui participe au déploiement de la société de consommation.

  • « Nous n'irons pas à l'abattoir comme des moutons. Nous combattrons et aurons trois lignes dans les livres d'Histoire. » Ainsi s'exprima Aharon Liebeskind, l'un des chefs du réseau de Résistance de jeunes Juifs du ghetto de Cracovie.
    Le Testament de Justyna est le récit de leur lutte.
    Après l'arrestation, en janvier 1943, de son mari, Gusta Draenger, alias Justyna, a décidé de se rendre à la Gestapo pour partager son sort.
    Là, en prison, elle a écrit ce témoignage unique dans le but de ressusciter la vie, la pensée et les idéaux de jeunes hommes et femmes acculés, malgré leurs principes, à recourir à la violence pour lutter contre la barbarie.
    Le récit de Gusta Draenger, chant de désespoir et d'amour, relate ce combat pour la dignité. Un combat incarné par la jeunesse.

  • Cet ouvrage vise à présenter des travaux de chercheur.e.s en sciences sociales ou de collectifs de recherche revendiquant une perspective critique. Si cela n'a pour ainsi dire rien de neuf, la perspective critique recouvre bien souvent l'allure d'une posture ou d'un discours idéologique séparé de toute réflexivité quant à la pratique. Au contraire de cette tendance, les contributeurs et contributrices de ce projet entendent porter un regard réflexif sur leur pratique professionnelle, c'est-à-dire, depuis des travaux qu'ils et elles ont mené, de montrer la façon dont le terrain intervient dans la construction de l'objet, dans les choix méthodologiques, dans le positionnement vis-à-vis des enquêté.e.s ou vis-à-vis des autorités, et dans la restitution des données.
    Chacune des contributions s'attache à un terrain critique, français ou étranger, c'est-à-dire à l'étude de groupes ou d'espaces sociaux mettant en crise les normes instituées :
    Des mouvements sociaux étudiants aux gangs, de l'ultragauche aux résistances à l'urbanisation capitaliste, des rapports sociaux de race aux espaces autogérés.

  • « Il y a des livres possibles, des livres pourquoi pas, des livres on se demande pourquoi, et des livres nécessaires :
    Celui-ci en est un », écrit le grand poète Jean-Pierre Siméon dans la préface de cet ouvrage. Et il argumente ainsi son propos : « Toute langue non conforme à la langue dominante est une terre de liberté. En outre nulle langue n'est seule : elle est toujours terre de migration, le français si profondément métissé depuis toujours, comme les autres.
    C'est donc une chance inestimable à mes yeux que le français cohabite en son lieu même d'usage avec d'autres langues :
    Il me plaît d'imaginer que des millions de locuteurs bilingues, voyageant chaque jour d'une langue à l'autre, apportent au français des accents neufs, des mots oubliés, des syntaxes imprévues, des couleurs qu'elle avait perdues. C'est toujours la rencontre avec l'autre qui nous fait meilleur. » On ne saurait mieux exprimer l'intention des coordonnateurs de ce projet collectif : à l'opposé de tout enfermement identitaire, rassembler en un même ouvrage l'expression poétique contemporaine dans 5 langues de France dites « régionales », accompagnée d'une traduction française.

  • J'ai longtemps cru que mon frère Laurent Terzieff déjouerait la mort, et puis un jour, après le décès de notre soeur ainée, j'ai compris que lui aussi s'en irait. A force de penser sa vie, il oubliait de la vivre et après la disparition de Pascale sa complice, il accepta sa mort au point d'aller au-devant d'elle.

    Ce récit volontairement achronique de ses six dernières années pendant lesquelles je l'ai accompagné entrecroise des souvenirs plus anciens, des moments de bonheur autant que des zones sombres.

    Personne ne fut plus soucieux que Laurent de donner sens à sa vie, de la sculpter comme une oeuvre en soi et de transcender l'ordinaire des hommes. Lui qui tout en travaillant, révisait sa vie et se préparait à la quitter, lui qui si souvent répétait le poème d'Oscar Milosz : « Il faut vivre, vivre, rien que vivre ... » C.T.

    Catherine Terzieff est réalisatrice de documentaires sur les femmes et leur combat, le monde du travail, l'architecture, les arts plastique et par ailleurs, critique d'art (Beaux Art, L'Art vivant, Muséart, 7 à Paris...)

  • Albert Camus notait que " mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur de ce monde ". Il réactualisait là la formule de Socrate dans le Phédon : " Une expression vicieuse ne détonne pas uniquement par rapport à cela même qu'elle exprime, mais cause encore du mal dans les âmes ".
    " Terrorisme " et " Résistance " sont entrés dans la sémantique politique moderne à la même période, par la Révolution française. " Résistance " à la Tyrannie, " Terrorisme " pour désigner les années robespierriennes.
    Deux modalités combattantes qui sont dans leur fondement antinomiques.
    La Résistance fait obstacle à la libido dominandi. La terreur appartient pleinement à l'ordre de la domination et de la cruauté et contredit de facto les horizons émancipateurs de tout projet " libérateur ". La terreur est la signature du principe de tyrannie. Elle est le signal anticipé de la politique à venir de ses tenants quand bien même ceux ci ne seraient pas encore parvenu à s'emparer des instruments étatiques du Pouvoir.

    En s'appuyant sur les Résistances durant la Seconde Guerre Mondiale (résistances armées, résistances de " sauvetage " des persécutés, résistances culturelles), en recourant aux ressources de l'histoire, de l'anthropologie, et de la sociologie, il s'agira de dégager du point de vue de la philosophie politique er de l'interrogation éthique ce que peut signifier " Résistance " comme " Esprit " en valeur absolue.
    Il s'agira encore de tenter de corriger les approximations du parler public, les extensions trivialisantes, les emphases tribuniciennes et les propagandes instrumentales, qui, dans une pente anomique lexicale, brouillent les distinctions radicales entre " Résistance " et " Terrorisme ". Car il en va de " résistance ", comme il en va par exemple de " génocide ", un dévoiement de sens au gré des idola fori. Ces idoles du langage de la place publique épinglées par Francis Bacon dans son Novum Organum.
    La où la résistance dessine une " société éthique " transversale, fut elle exceptionnelle, contingente, transitoire ; le " terrorisme " lui porte la mort pour la mort, dans une tension de destruction, de haine, de toute puissance et de raison instrumentale. On ne s'étonnera donc pas que réseaux mafieux et réseaux terroristes s'imitent en violence et s'interpénètrent en intérêts, dans une porosité entre groupes terroristes et " crime organisé ". La confusion entre " résistance " et " terrorisme " n'a pas donc pour conséquence un défaut cognitif, elle participe d'une " carence éthique " -comme on dit " carence affective " ou " carence alimentaire " - qui entame l'humain dans l'Homme.

  • Une femme est atteinte de la maladie d'Alzheimer.
    Elle va peut-être mourir bientôt. Son fils essaie de se souvenir. Il voudrait saisir, dans sa vérité, qui elle a été et le partager avec les siens.
    Ce que ce livre raconte de la maladie, de l'amour filial, de la vie d'une femme née dans les Vosges dans les années 40 et, au-delà, du destin d'une famille sur plusieurs générations, revêt sans doute un caractère universel.
    Alors que la mémoire s'efface est le récit né d'un traumatisme, l'aggravation soudaine de la maladie dont souffre la mère. Cette histoire a été écrite en quelques mois, dans l'urgence, celle de la préparation au deuil.

  • La question de l'identité de William Shakespeare hante le monde littéraire depuis 400 ans. Ces dernières années, cette oeuvre immense a été attribuée à plus d'une cinquantaine d'Anglais dont Francis Bacon, Edouard de Vere et Marlowe... L'attribuer, une fois pour toutes, à un « génie » petit-bourgeois de province réfractaire aux langues étrangères, entrepreneur de spectacle à Stratford-upon-Avon ne convainc personne.
    Par une démonstration-enquête minutieuse et érudite, Lamberto Tassinari dévoile que John Florio était Shakespeare.
    Fils d'un émigré italien, Michel Angelo Florio, juif converti, prédicateur érudit en religions, John Florio naquit à Londres 12 ans avant le Shakespeare offi ciel. John, lexicographe, auteur de dictionnaires, polyglotte, traducteur de Montaigne puis de Boccace, précepteur à la cour de Jacques 1er, employé à l'ambassade de France ne cessa de jouer les « passeurs » culturels.
    Produire l'oeuvre de Shakespeare supposait d'immenses ressources matérielles, circonstances à l'époque rarissimes, telles que la possession d'une riche bibliothèque, la connaissance de langues étrangères (au premier rang desquelles l'italien), des voyages en Europe continentale, la fréquentation de la cour et de la noblesse. Et que dire de cette intimité passionnée avec la musique, avec l'Écriture sainte, et de sa connaissance précise des humanistes de la Renaissance continentale (Dante, l'Aretin, Giordano Bruno pour l'Italie, Montaigne chez nous) ?
    La Tempête exprime de façon poignante, quoique cryptée, la plainte de l'exilé, la perte du premier langage, sa consolation par la fantasmagorie et les méandres douloureux du rapport générationnel.
    Les tourments de l'exil hantent, à fl eur de texte l'auteur des Sonnets : sont-ils vraiment de la plume d'un homme voyageant pour ses aff aires de Stratford à Londres, et qui ne sortit jamais de son île ?
    On a souvent remarqué l'étrangeté de la langue de Shakespeare sans jamais faire l'hypothèse qu'il pourrait être étranger.
    Au fi l des pages les preuves s'accumulent... On découvre « Shakespeare » rendu à sa richesse, à sa complexité nées des souff rances de l'exil et du polylinguisme. Et s'il était juif et italien. mais comme le dit Florio « anglais de coeur ».

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