Geneviève Azam

  • Serions-nous accablés par les données chiffrées des désastres écologiques, soumis à l'administration des catastrophes et aux mirages d'un capitalisme vert, privés de notre univers sensible, au point d'assister passivement à une histoire « sans nous » et sans « nous », à un exil sans retour ?
    Pour conjurer ce destin, Geneviève Azam écrit une lettre à la Terre. Comment une terrestre peut-elle s'adresser à cette correspondante étrange, vivante et sensible, blessée, à cette présence à la fois bienfaisante et menaçante, irréductible, à la Terre-mère, à la Terre-mémoire ? En disant l'effroi, les attachements réciproques, les histoires communes et les lueurs d'un soulèvement éthique et politique pour défendre son altérité et les mondes qu'elle abrite.
    La Terre se rebelle. Elle menace, elle déjoue les « lois » de l'économie et sabote les projets d'une illusoire toute-puissance. Sa part sauvage réveille nos sens asphyxiés. Comment nous allier pour résister à ce monde injuste, dégradant et mortifère ?
    La Terre répond aux terrestres avec un appel vibrant à désobéir et à défaire sans attendre ce qui menace la pérennité et la dignité de la vie.

  • " Le temps du monde fini commence ", écrivait Paul Valéry en 1931. Pourquoi cet appel n'a-t-il pas été entendu ? Comment faire de la conscience de cette finitude un commencement ? Près d'un siècle s'est écoulé et la globalisation économique a accéléré la clôture du monde et celle de l'imagination. Les vainqueurs laissent une Terre épuisée et un monde commun miné par les inégalités, le déracinement et la violence. Ce monde-là, assigné à la rentabilité immédiate, s'effondre. Les crises mettent à nu la promesse empoisonnée de réaliser la liberté et la justice par le " libre " -échange, la croissance et la consommation. Elles dévoilent l'illusion scientiste qui repousse à l'infini les limites de la Terre et l'espoir fou de s'affranchir de la matérialité de l'existence. S'inscrire dans le temps du monde fini, c'est s'échapper de l'enclos et écouter les voix, souvent celles des vaincus, qui, au nord et au sud, expriment plus que leur défaite ; elles disent que la Terre et ses éléments sont un patrimoine commun vital et inaliénable ; elles opposent le " bien-vivre " au " toujours plus ", les mondes vécus aux abstractions expertes ; elles luttent pour conserver les biens communs qui les protègent et les enracinent, réinventent la démocratie et l'aspiration à l'universel. Sous les décombres souffle un autre imaginaire, fait de coopération au lieu de concurrence, d'attachement à la Terre au lieu d'arrachement, d'une propriété-usage au lieu de la propriété-appropriation, d'une liberté retrouvée face à la " raison " économique et à l'asservissement de sujets renvoyés à eux-mêmes.

  • Dérèglement climatique, réduction accélérée de la biodiversité, rapports scientifiques annonçant les prémices d'une catastrophe globale, la nature parle. Son rythme et son temps, qui semblaient maîtrisés et capturés dans une dimension techno-économique par des humains tout-puissants, font brutalement irruption. Les limites sont franchies, les horloges sont toutes déréglées.
    S'agit-il, comme nous y appellent d'un côté des groupes industriels et financiers puissants et d'un autre des philosophes, sociologues, économistes, des post-féministes ou des post-environnementalistes, de déconstruire ces limites et d'en faire des terrains d'expérimentation, de supprimer le hasard et l'incertitude, d'abolir les frontières entre nature et artifice, masculin et féminin, esprit et matière ? Le salut est-il à attendre des cyborgs, êtres hybrides, nés de fusions d'éléments naturels et d'artifices technologiques, depuis la plus petite cellule du vivant jusqu'au globe terrestre ?
    Le Temps de la nature est au contraire le moment historique qui lui restitue à la fois sa présence au plus profond de l'expérience humaine et sociale et sa réalité matérielle, étrangère et surplombante. Nous y sommes peut-être, à condition d'abandonner les rêves démiurgiques de toute-puissance et d'assumer pleinement la fragilité de la condition humaine. Fragilité et fragilisation qui fondent d'ores et déjà les résistances politiques à la déshumanisation et aux grands projets d'amélioration « machinique » du monde et de la vie.

  • « Les hommes se reproduisent, non le fer. » Simone Weil (1909-1943) fut une lanceuse d´alerte dont la voix fut recouverte en son temps. Elle nous parvient aujourd´hui alors que les menaces qu´elle avait identifiées s´accomplissent : le système capitaliste est sur le point de se heurter aux limites de notre planète. Aucune existence humaine n´échappant à la nécessité des besoins, ceux conjoints du corps et de l´âme, Simone Weil a tenté de concevoir un projet de civilisation capable d´accorder la tension entre liberté et nécessité. Par son exigence d´une pensée lucide, le refus de la force et de la vitesse, la coopération, la décentralisation, l´amitié et le sens de la beauté, son projet annonce celui de la décroissance. Pour Geneviève Azam et Françoise Valon, son appel à une dissidence ultime doit donc plus que jamais être entendu.

  • Philosophe, mais aussi militante et syndicaliste, Simone Weil n'a eu de cesse de se confronter à la réalité de la société. S'opposant à l'industrialisme qui déracine les travailleurs, elle s'est rapidement montrée très critique à l'égard du progrès technique et des rapports de domination qu'il induit. Elle a décrit le fonctionnement des usines modernes dont elle a vécu directement les effets ; elle a opéré une vive critique de la rationalisation et de la division du travail ; et elle a également dénoncé de manière visionnaire les limites des ressources naturelles, et les dégâts liés à leur exploitation. Face à l'esclavage industriel, et à notre impuissance devant la machine sociale, la bureaucratie et l'État, Simone Weil développe le concept d'enracinement, qui supposerait d'habituer dès le plus jeune âge les enfants à mépriser le rapport de forces. À la grande industrie, à la division du travail, à la subordination de l'ouvrier dans l'entreprise, l'enracinement oppose l'organisation de coopératives, de communautés autonomes, de petites unités de production reliées entre elles. La grandeur des hommes tenant à leur capacité à travailler, Simone Weil réfléchit à changer la nature même du travail.
    Cela signifie que chacun maîtrise le résultat de son travail, jusque dans ses gestes, grâce à des techniques qui soient pensées pour cela, en quelque sorte, des techniques « conviviales » au sens d'Illich.
    L'enracinement s'oppose aussi à la violence de la technique industrielle qui saccage les ressources naturelles, exploite l'énergie à outrance et produit des dégâts irréparables. Simone Weil pointe l'absurdité d'un développement illimité de la production et de la productivité. Sur bien des points, elle anticipe donc clairement les analyses de la décroissance.

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