Claire Genoux

  • Les seules

    Claire Genoux

    • Unes
    • 5 Février 2021

    Que font les seules, prisonnières d'un paysage d'hiver, entre les baraquements, les barbelés, les coups ? Des voix d'enfants, la neige, le marais gelé, les arbres. Les corps coupés tombés des wagons. Elles disparaissent, entre les cris des hommes, les fusils qui résonnent à l'autre bout de la forêt, les chiens. Ces femmes privées de mère, seules sous les feuilles, laissées là au centre d'une angoisse plus grande, dans le poing fermé de l'histoire et de la violence. À la fois violentées et oubliées, prises dans la lenteur d'un labeur quotidien, la répétition, un cercle autour des âmes, des numéros tatoués sur les bras, et les « coeurs un peu courts ». Elles sont sous une menace permanente, obscure, on ne voit pas bien, c'est toujours comme un poids, une blessure, une brume, dans le dos. Où sommes-nous ? Est-ce l'hiver, la mémoire, les planches ? Entre la forêt et le lac. Les rails. La maison. Claire Genoux étend une brume tout en évocations de corps brisés, solitaires, en passages furtifs sur la terre froide, le brouillard sur la rivière, les chambres vides - des échos - des fantômes passent. Toujours très silencieusement. Les seules sont des victimes muettes, encore à demi enfoncées dans l'enfance, aux existences traquées, de pierres et de plomb. Elles habitent encore la grande maison, elles ne partiront pas. Elles cherchent, à force de persévérance, à frotter la porosité des mondes. Elles gardent la disparue et les souvenirs, et tout s'efface autour, c'est leur résistance, car les hommes « ne viennent jamais rechercher ce qui reste ». On voudrait les arracher à la mémoire, à l'enfance. Forcer leur passage, franchir leurs sexes et leurs langues. Déposer des enfants entre leurs cuisses. Entre suture et expulsion. Chassées par le pas lourd des hommes, qui pénètrent les espaces intimes, saccagent les chambres et écrasent en passant l'herbe et les corps au fond desquels elles ont caché leur solitude. Leurs corps en forme de vêtements abandonnés dans le hall délabré. Alors elles font les absentes, prennent le visage des spectres. Elles laissent les hommes les traverser sans rien dire, et les écraser d'enfants à naître, qui seront emportés. Tas de pierres, berceaux vides, sans un nom. Les seules restent là, à ne peser plus rien que le poids des âmes oubliées entre les arbres.

  • Lynx

    Claire Genoux

    • Corti
    • 30 Août 2018

    Une forêt, un fleuve, une maison d'enfance : c'est le monde de Lynx, dont le père vient brutalement de mourir, écrasé par un tronc. Destin, accident, suicide ? Quitter la buvette où il travaille, fuir à moto vers les terres amples et dures du Maroc serait une solution pour éviter de se confronter au drame, au souvenir d'une enfance faite de confusion et de solitudes.
    Quelque chose pourtant retient Lynx. Est-ce l'arrivée de Lilia et de son petit qui viennent aider pour la saison ?
    Au cours de cet été sec et enflammé, le plus chaud du siècle dira-t-on, une menace pèse, inexplicable.
    La forêt est un lieu puissant de rencontres et de cris sourds. Elle se fait, dans ce beau roman, l'expression d'une quête qui ne cherche pas à aboutir, mais questionne sans cesse le rapport à l'autre dans une écriture qui va au plus profond des êtres et des choses, à la fois âpre et d'une grande sensualité.

  • Giulia

    Claire Genoux

    • Gope
    • 1 Septembre 2019
  • Ses pieds nus

    Claire Genoux

    Ils parlèrent de moins en moins au cours du dernier mois de la grossesse de Jeanne. Elle se laissait constamment distraire par le passage d'un chat ou par la pluie, se figeait devant la fenêtre, prenait un air d'être exclue avec une telle gravité que Luc avait de nouveau envie de disparaître et de la quitter. C'est une chose qu'il lui avait toujours enviée, cette distance qu'elle avait d'elle-même et qui n'avait rien à voir avec un quelconque recul. Elle gardait les pieds nus dans ses bottes fourrées, même à l'intérieur de la maison. Lui adresser la parole ? Elle aurait détourné la tête. Luc souhaitait lui proposer de prendre un train pour la montagne ou d'acheter un nouveau manteau. Il aurait voulu qu'elle s'ouvre encore à lui, qu'elle écarte ses jambes comme à vingt ans, quand il s'aventurait dans son ventre toujours affolé d'étudiante. Elle jouait maintenant assez bien de sa grossesse, Luc arrivait à se convaincre qu'une fois que le petit arriverait, elle l'aimerait, et que la situation redeviendrait normale entre eux. Le désordre de son ventre, la superposition des deux corps, elle semblait les subir sans effort et, d'une certaine manière, c'est ce qui la sauvait. Elle avait fini par prendre pas mal de kilos, mais le petit paraissait boutonné sur elle comme un vêtement trop serré. Le jardin commençait à sentir l'herbe. Les premiers oiseaux travaillaient entre les branches ou s'excitaient sur les rubans de neige. Jeanne se montrait gentille, étonnamment étanche au petit qui était désormais lancé contre son ventre. Quelque chose en elle excitait le désir de Luc et ce désir était à l'opposé de celui auquel il avait été habitué jusque-là. II n'osait pas s'approcher de peur qu'elle ne se mette sur la défensive. Pourtant la suite des événements lui montra qu'il aurait dû la prendre par surprise un de ces soirs qu'elle restait à rêvasser devant les volets ouverts, la faire crier ou au moins se plaindre contre son oreille.

  • Orpheline

    Claire Genoux

    Quel monde se découvre dans l'infini d'une mère, quel vertige résonne dans son temps déchiré... C'est avril quand elle s'en va, et la voix des poèmes de Claire Genoux épelle le nom de l'absente, le prononce dans l'affection de ses jours, aux heures de la maison, aux pas de l'après-midi et du jardin, elle le dit dans l'aura des choses qui parlent d'elle, cette voix plus tard dans l'air de la nuit.

  • Claire Genoux interroge ses fêlures, ce jeu entre soi et le monde, ces failles qu'il importe surtout de ne pas remplir. Car c'est dans cet espace que l'écriture est possible. «Quand je suis joyeuse, je n'ai pas besoin d'écrire, raconte-t-elle. Le besoin naît du manque. » Elle aime la nuit, et c'est le soir que surgit l'envie d'écrire. « Le monde extérieur s'éteint. Une autre vie en moi s'allume. Il n'est plus question de faire des choses, de voir des gens. Rien d'extérieur ne vient troubler ce silence, on peut alors laisser aller les rêves, les fantasmes. »

  • Faire feu

    Claire Genoux

    Il y a quelques années à peine, ses poèmes tout nimbés de «soleil ovale » se révélaient, nonobstant l'évocation de paysages familiers, comme d'incontournables miroirs où Claire Genoux, déjà, était confrontée à sa « bouche de mortelle ».
    Une mélancolie tenace ombrait ses chants d'azur. On reconnut d'emblée une autorité naturelle à cette voix qui tremblait si peu au bord du gouffre en lequel bascule ce qui eût dû consoler d'être au monde : la beauté, la pérennité des choses, l'amour.
    Ici en écho, on entend que la blessure originelle, loin de s'apaiser, creuse un peu plus profond. Claire Genoux nous dévoile le tracé de la déchirure. La chair des mots qui la hantent est sa propre chair éprouvée sans fin en ses feux. Le poème dès lors n'est pas tant exorcisme que procès à une suspecte, une improbable âme soeur qui ne serait au bout du compte que la part submergée du lancinant « désir de durer ».
    Soyons attentifs aux inflexions de cette voix passionnée et limpide, à ce cri et à ce chant. Ils disent vrai.

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