Gallimard

  • « "Je vois le Poète, dit le Monstre.
    - Moi aussi, dit Prospéro.
    - Il a l'air de boiter, dit le Mage. On dirait un Orphée sale." Hirsute, pieds nus dans les godasses, vêtu d'une chemise ouverte au col et d'un pantalon à la zouave, un petit chien dans les bras, le Poète remonte des Enfers. Il titube en paix. La crasse le protège des sorts.
    "C'est toujours pareil, dit le Monstre, cet imbécile a encore oublié de se retourner, il n'a pas statufié le temps.
    - Ne parlez pas si fort, dit Prospéro, vous allez réveiller Mirella.&1sup;" 1. Dans le jeu de cartes ici battu, le lecteur reconnaîtra :
    Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa, dans le rôle du Monstre.
    /> Gioacchino Lanza Tomasi, son fils adoptif, dans le rôle du Jeune Homme Doux.
    Lucio Piccolo di Calanovella, dans le rôle du Poète.
    Agata Giovanna di Calanovella, dans le rôle du Medium.
    Casimiro Piccolo, baron de Calanovella, dans le rôle du Mage. »

  • «La plante t'envoie parfois le tigre. Il est comme toi, jeune et fougueux, maladroit, la patte large, percluse de griffes. Il saute sur ta poitrine et ton corps s'alourdit. Ton souffle s'éteint presque, tandis qu'il t'emporte, les yeux larges, les babines retroussées.
    Tu chasses avec lui. Tu t'embusques. À la nuit, ta prunelle s'élargit et la voix qui s'échappe rugissant de ta gorge résonne si loin que tu t'arrêtes parfois, te retournes... et ne trouves que toi. Cette empreinte ronde sur le sable de la berge. Ce sang lapé comme un lait chaud. Cette dent vivante, impatiente de percer. Que toi, l'enfant tigre.» Mêlant le fantastique à la réalité d'aujourd'hui, ce roman chamanique étourdissant est porteur d'une spiritualité immédiate et profonde.

  • Enfance obscure

    Pierre Péju

    Obscure, radieuse, maltraitée ou perdue, l'enfance traverse l'oeuvre romanesque de Pierre Péju. C'est l'inquiétante familiarité de cet âge que l'auteur, image par image, pli selon pli, tente ici de révéler. En faisant alterner récits intimes et lectures des grands textes littéraires et philosophiques (Bachelard, Benjamin, Lévi-Strauss, Deleuze, Nabokov, Sarraute, Kafka), il esquisse par touches successives la notion d'Enfantin. L'Enfantin est cette pénombre dans laquelle les impressions de nos premières années viennent troubler soudain notre présence au monde. Il ne s'agit pas de souvenirs, mais de blocs perceptifs qui sont la clef de notre singularité, de notre style, et de ce que Bergson appelait la «courbure de notre âme». L'Enfantin n'a rien de nostalgique. Source d'énergie, il nous invite plutôt à partir, à créer ou à trouver une écriture qui restitue la saveur et, parfois, la douleur des premières fois. Quels liens notre imaginaire tisse-t-il entre les enfants et les morts? D'où vient la familiarité de l'enfant avec l'animal ou le monstrueux? Qu'est-ce que la haine des enfants? Quelle part d'enfance se tient derrière le geste de l'artiste? Autant de questions que la modernité soulève en réévaluant la place sociale et symbolique de l'enfance.

  • "Ici les insectes sont remplacés par des enfants.
    Leurs petites silhouettes colorées donnent vie à la palette du bonheur fou. Ils vaquent dans l'ombre pain d'épice des maisons. Ils s'activent sur les places blanches de soleil. Ils se donnent à leurs jeux bruyants et insensés. Ils agitent leurs pieds ronds en une danse de la dévastation, qui pour le moment se satisfait d'elle-même, mais pourrait, au moindre prétexte, déborder sur le reste du monde." Entre Bécassine et Bellmer, entre L'Echo de la Mode et les leçons de grammaire, Chantal Thomas donne vie à une nuée de petites filles qui, sous l'amabilité rassurante de leurs charmes enfantins, satisfont tous leurs caprices.
    Elle nous transmet leur force et leur férocité, leur bizarre génie et cette joie sans raison qui fait danser leurs jambes.

  • Abandonné par son père, comme beaucoup d'enfants haïtiens, Guy Régis Jr grandit auprès de sa mère dans des conditions difficiles et ne rencontrera son père, de façon fugace, que cinq fois dans sa vie.
    La première rencontre est aussi son premier souvenir.
    L'enfant est assis, entouré par la nature exubérante d'Haïti. Soudain s'approche une ombre qui masque le soleil. C'est un homme grand et mince qui le prend et le soulève vers le ciel. Il a une tête d'oiseau. Cet homme, qui lui dit être son père, lui propose un jeu :
    « Tu sais jouer aux ombres ?
    - C'est quoi jouer aux ombres ?
    - Tu fermes les yeux, je disparais. » Quand l'enfant ouvre les yeux, l'homme a disparu. Il s'est envolé comme un véritable oiseau.
    C'est le début d'une quête sans fin. Cette première rencontre, cette découverte du père n'aurait pu être qu'une fêlure dans l'équilibre des choses, un souvenir relégué à jamais dans un coin de sa mémoire. Mais, quelques mois plus tard, par une journée torrentielle, le père apparaît à nouveau. Les années passent et l'image de cet homme le hante. Ce n'est plus un oiseau : il est grand, maigre, a de longues moustaches luisantes. L'enfant croit l'apercevoir au marché, parmi les paysans. Il se présente le jour de sa première communion pour participer à la fête, puis repart.
    Un jour, à la saison des mangues, sous un soleil brûlant, il le voit réapparaître. L'enfant ne peut dire un mot, son père lui déclare son amour et s'en va, l'air triste. C'est un adieu. Quelques jours plus tard, il l'aperçoit embarquant sur un navire, exil vers une destination inconnue.
    Avec une imagination forte et un style chamarré, Guy Régis Jr tente d'évoquer l'image d'un père absent et d'apporter une réponse à un besoin fondamental : faire la lumière sur sa propre histoire. Il retrouve, dans un style résurrectif, les scènes et les personnages qui ont marqué son enfance.

  • « J'ai contemplé le réveil de la nature en bien d'autres lieux, certains admirables, en Bretagne, dans les landes couvertes de genêts, en Autriche, au milieu d'alpages où des dizaines de ruisseaux couraient sur la mousse, près des lacs italiens, quand le moindre souffle d'air apporte des parfums suaves. Mais, à chaque printemps, c'est à ceux de Giesland que je pense. Non qu'ils me semblent avoir été plus beaux mais quand je connus le premier, la guerre allait se terminer et je venais d'avoir quinze ans.
    Quelques mois auparavant, en 1944, début octobre, j'avais fait mon entrée à l'école normale. Les troupes alliées avaient délivré la plus grande partie de la Belgique, mes débuts à l'internat coïncidaient avec le retour de la liberté. Enfin, celle du pays. J'ignorais que la mienne serait fortement compromise, et pour longtemps... »
    Liliane Wouters.

  • « L'odeur est physique, elle a un corps, une âme... Depuis le commencement, et depuis l'origine, en tout cas aussi loin que pouvait remonter dans le temps ma mémoire d'enfant, j'avais toujours eu envie de voir dans les choses ce qui m'avait toujours été si obstinément caché et qu'il m'était donné, maintenant, de voir sans réserve. De mon grand-père, je tenais la certitude que l'odorat, de tous les sens, est le plus dangereux et celui qui pousse à la connaissance du monde. Il ne s'agit pas d'une vague idée ou, moins encore, d'un sentiment sans aucun rapport avec l'expérience. » Deux enfances éloignées : d'un côté, Gaston-Paul Effa, petit africain élevé dans une famille animiste du Cameroun, de l'autre, une jeune campagnarde savoyarde. Tous deux se rejoignent dans l'amour qu'ils portent aux parfums, des parfums nobles et délicats des fleurs aux plus triviaux de la ferme, ou encore les odeurs musquées du village africain.
    Deux destins, deux sensibilités qui s'entrecroisent et se font écho pour offrir un récit d'apprentissage sensuel qui, au fil des pages, se mue en une ode aux odeurs. Une belle fluidité nous emporte et irrigue une émotion douce, reflet d'une complicité et d'une amitié sincère.
    Les Parfums élémentaires sont une invitation à méditer sur les odeurs.

  • Arrivée dans son adolescence à batna - petite ville des aurès -, ne cherchant pas vraiment à atténuer son accent alsacien, se tenant à l'écart des fêtes collectives, délaissée par son mari, madame arnoul reste une étrangère aux yeux des habitants de la maison.
    Elle n'a qu'un ami : l'enfant, qu'elle rejoint, le soir, dans la cour. quand éclatent les événements d'algérie, madame arnoul le sauve d'un attentat, veille à ce qu'il ne soit pas abîmé par le spectacle des violences. il sera le seul à ne pas la condamner quand elle accomplit des gestes de fraternisation avec les musulmans et finit par passer de l' "autre côté ".

  • Mont carmel

    Amos Gitaï

    Le cantique des cantiques nommait déjà le mont carmel, crête blanche et rocailleuse qui émerge de la mer, au nord d'israël, et terre de naissance d'amos gitai qu'il évoque ici sous une forme poétique.
    Manière archéologique d'arpenter les espaces de la mémoire, de s'attacher aux formes dans leurs métamorphoses, de rendre compte des transformations et des pertes d'un pays dont l'architecture " efface l'histoire et les gens ". manière singulière de convoquer les pionniers et d'honorer son ascendance. " munio mon père ", architecte formé par le bauhaus, qui fuit l'allemagne nazie et arrive en palestine en 1935.
    " efratia ma mère ", née à haïfa sous l'empire ottoman, vibrante d'optimisme et de détermination. et miriam, sklander et youssouf, les personnages des deux communautés juive et arabe qu'amos gitai a filmés de 1981 à, 2001, dans wadi, ce vallon qu'ils partageaient sur les pentes du mont carmel.

  • Anton, Eytan, Angus, Julian, Aaron, Lior, Ethel, Anna, Ruth, Ambre, Brune... Les héros romanesques de Gilles Paris ont tous en commun une part d'enfance déchue, le désir de s'échapper, happés par l'espoir d'une vie plus lumineuse. Des bords de Seine aux rivages du lac Léman, de la mer des Éoliennes à l'océan Atlantique, leurs destins intranquilles se nouent et se dénouent, à l'heure où les paysages s'incendient en fin de journée.

  • Le 28 juillet 1958, le cinéaste Alain Resnais partait au Japon tourner l'essentiel de ce qui allait devenir un film mythique de l'histoire du cinéma : Hiroshima mon amour.
    C'est son premier long-métrage et le premier scénario de l'écrivain Marguerite Duras.
    Le cinquantième anniversaire de ce tournage historique est l'occasion de proposer un regard nouveau sur ce film à travers des textes de Chihiro Minato, Marie-Christine de Navacelle, Dominique Noguez, et aussi d'un entretien avec Emmanuelle Riva. Un remarquable ensemble de photographies, qu'elle a prises avant le tournage, de la ville d'Hiroshima, de ses habitants et surtout de ses enfants, est présenté pour le première fois. Ces images exceptionnelles éclairent le film comme elles éclairent la résurrection, treize ans après le drame du 6 août 1945, de la première ville frappée par la bombe atomique.
    À ces documents s'en ajoutent d'autres, tout aussi rares, des lettres d'Alain Resnais à Marguerite Duras, des photos du tournage, des pages du journal et des carnets de la scripte, Sylvette Baudrot.

  • «Un jour, bien des années avant l'épreuve du mabouya, le négrillon s'aperçut que les êtres-humains n'étaient pas seuls au monde : il existait aussi les petites-filles. Intrigué mais pas abasourdi comme il aurait dû l'être, il ne put deviner combien ces créatures bouleverseraient le fil encore instable de sa pauvre petite vie...» Dès lors, où situer ces petites-filles que le négrillon zieute par les persiennes de son école... ces créatures étranges qui «ressemblent à des êtres-humains, sauf qu'elles portent des nattes, des papillottes, et des noeuds papillons assortis aux robes-à-fleurs et à dentelles...» ?
    Sale temps pour le négrillon qui, à bout de souffle, entre Éros et Thanatos, doit aussi résoudre son Oedipe et explorer les différents usages d'un certain... ti-bout de son anatomie ! Et c'est la quête irrésistible d'une Irréelle, «une chabine aux cheveux mi-rouges mi-jaunes, et aux pupilles indéfinissables», qui referme cette geste subversive de l'enfance et de cette mémoire-sable que le grand «Marqueur de parole» célébrait dans Éloge de la créolité...

  • 80 étés

    Jeanne Herry

    « Le petit trou était entre mes pieds. Bien au milieu. Et mes pieds pendaient dans le vide. J'étais petite. J'étais grande comme une personne âgée de 6 ans. Ce petit trou était immense : à travers lui défilaient des kilomètres de goudron.
    Petite, j'ai vu la terre d'Afrique. Et pas celle 0'Afrique du Nord, non, celle d'Afrique noire, celle où habitent des lions. En descendant de l'avion, nous avons pris un taxi, et le trou dans le plancher de ce taxi, ce petit trou que j'ai fixé des yeux pendant des kilomètres de routes africaines, était d'un exotismes étourdissant, hypnotique. [...]
    Je comprends aujourd'hui que de ces voyages il me reste tout. Mon corps de bébé a été baigné de chaleur tropicale. J'ai fait des pas incertains sur le sable, sous le soleil. J'ai barboté sans frissonner dans l'eau tiède et claire de la mer. J'ai avalé des épices, enflammé mon palais. J'ai fait des siestes à l'ombre des persiennes et sué dans mes draps.
    Ma grand-mère était antillaise, mon père est cambré et je brunis au soleil.
    Le tronc des cocotiers et leur grâce de cou de girafe. Le marché aux poissons et la glace qui fond sur les étals. Le rhum. L'odeur de la canne à sucre coupée. Il me reste cette familiarité-là. Des couleurs, des couleurs. »

  • « Dans mon souvenir nous sommes assis sur un banc, place du Général de Gaulle, à Lille, c'est le mois d'octobre 2011, et Véronique me parle de son père. Elle me dit que dans un an et demi ce sera le soixante-dixième anniversaire de l'Insurrection du Ghetto de Varsovie. Elle me dit que son père, Paul Felenbok, est né à Varsovie avant la guerre, qu'il a vécu enfant dans le ghetto, que jusqu'ici il il n'a jamais pu en parler publiquement, mais que maintenant il veut le faire. [.] Véronique me dit qu'elle voudrait qu'on fasse quelque chose, un spectacle, une pièce, que j'écrive un texte de théâtre, peut-être, sur l'histoire de son père dans le Ghetto. » David Lescot, brillant metteur en scène et comédien, a rencontré en 2011 Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson, deux rescapés du ghetto de Varsovie, dont ils ont pu s'échapper alors qu'ils étaient enfants.
    À leur demande, il a accepté de recueillir leur témoignage et d'en faire une pièce de théâtre.
    Cette mise en scène a obtenu un grand succès au Carré Montfort en 2014 et elle vient d'être redonnée au Théâtre de la Ville avec un accueil enthousiaste. L'auteur nous donne de cet épisode un témoignage bouleversant pour la collection Haute enfance.
    Ce texte est d'une rare intensité, comme le souligne Fabienne Darge dans un article du Monde :
    « Il y a ceux qui restent de cette histoire-là [.] à qui il incombe maintenant de transmettre l'histoire. »

  • Dans le sillage d'Émile Ollivier (Mille eaux, 1999), la collection «Haute Enfance» fait entendre ici quelques voix contemporaines de la littérature haïtienne - nouvelles ou confirmées, rebelles ou apaisées, jamais résignées. Qu'ils remontent aux sources de leur histoire ou de leur imaginaire, ces dix écrivains caribéens nous content la force de la fratrie, une jeunesse en quête d'un avenir possible, le désamour d'une mère, l'absence d'un père, l'amour, la mer, la mort... Tout ne s'écrit-il pas depuis l'enfance?

    Textes recueillis par Guy Régis Jr.

  • "Efratia, comme les femmes de sa génération nées sur la terre d'Israël, n'est pas une femme de la diaspora. Elle n'est pas non plus israélienne. Israël n'existe pas encore. Cette génération va inventer son appartenance. Efratia a écrit des lettres toute sa vie. Très tôt, elle les a conservées, comme pour retenir des moments de son histoire, comme si l'intime incarnait le destin de cette terre. Cette correspondance raconte la vie d'une femme, Efratia, ma mère, ses réflexions intimes et ses hésitations de jeune fille, sa soif d'indépendance, ses débats passionnés avec son père sur le destin de son pays, l'amour, le culte de l'amitié et la maternité, puis les deuils, la vieillesse, les moments de trouble. J'entends encore sa voix, son hébreu archaïque de fille de travaillistes qui voulaient que leur enfant parle un hébreu moderne, de notre temps" Amos Gitai

  • 'Je viens d'un monde ou l'adolescence n'existe pas.
    L'insouciance qui, d'habitude, protcge les enfants d'une réalité âpre nous quittait trop vite. Je l'avais ressenti trcs tôt, peut-etre dcs l'âge de dix ans, dans les regards de mes camarades. Chaque mois qui passait voyait disparaître un peu de l'innocence qui pétillait dans nos yeux. [...] Partir loin, trcs loin, l´r ou nous aurions de quoi manger ´r tous les repas ; l´r ou nous pourrions mettre des habits propres tous les jours ; l´r ou nous aurions de l'eau ´r profusion pour nous laver et boire jusqu'´r plus soif...' Le narrateur grandit dans un quartier pauvre d'Oran. Il considcre qu'il n'a pas d'avenir dans une société ou la miscre le dispute ´r la corruption. ´R quinze ans, pret ´r affronter tous les périls, il part pour la France, ou il vit d'expédients en expédients la vie des sans-papiers. Aprcs deux ans de galcre, ´r un moment ou son sort semble s'améliorer, un voile rouge s'abat sur ses yeux. ´R la cruauté de l'exil s'ajoute celle du handicap, mais une volonté hors du commun, un don inné des mathématiques lui permettront de dépasser la double douleur de la cécité et du rejet par une société trop souvent xénophobe. Il découvre alors la richesse de la littérature, la force de l'amour et se fait l'auteur de son propre destin.
    Écrit dans une langue simple et nerveuse, traversée parfois d'éclairs de poésie, Le voile rouge est un récit brut, dont la dureté, jamais gratuite, reste toujours au plus prcs d'une humanité profonde.

  • Né en 1935 à Boryslaw, en Pologne, dans une famille juive aisée, Wilhelm, le petit narrateur, est très vite emporté dans la tourmente de la persécution nazie.
    Il est le témoin des violences subies par les siens, de la lente agonie de son père, de la lutte farouche de sa mère pour survivre. Après la guerre, le remariage de celle-ci avec un ingénieur bien vu de sa hiérarchie lui vaut de vivre en fils de privilégié les premiers temps du régime communiste. Nul jugement ni commentaire dans ce récit qui restitue l'absolue innocence d'un regard d'enfant, lequel, faute de pouvoir comprendre, enregistre tout, les scènes les plus inhumaines, les détails de la vie ordinaire, comme s'il accomplissait à son insu un impérieux devoir de mémoire.

  • " A l'enfant, voué par sa nature et quelquefois par les conditions de sa vie à la solitude, est accordé un don inattendu, une grâce qu'il n'a plus à espérer des autres parce qu'un langage autre, un langage venu des autres, s'est incarné dans sa propre voix.
    La lecture muette, riche de tant de mots qui ne sont pas les siens, a transformé sa solitude. Celle-ci n'est plus un asile, un refuge contre un sort contraire ; elle est un jardin où l'on peut disposer de biens offerts à profusion ; elle devient le lieu qui, à l'image de ce qu'il y a de plus terrestre dans le paradis, ne présente pas seulement des objets à des désirs existants, mais en invente d'autres, crée avec les objets qui transitent dans les mots des désirs à leur mesure.
    ".

  • Pour son entrée en sixième au lycée sch?lcher, raphaël, le petit bougre de ravines du devant-jour, retrouve fort-de-france.
    Il " passe brusquement d'une enfance béate à une adolescence boudeuse ". sa ville, " triste et sale " quand elle s'exprime en français, se pare de magies quand elle musique, chante, danse et se dit en créole. le jeune collégien parcourt les hauts lieux de l'en-ville avec, dans la tête, les romances de rosalia. " rosalia. tel est le nom public de ta servante, celui que tout un chacun peut énoncer à sa guise sans éroder la "force" qu'il charroie au-dedans de lui.
    Son nom secret te restera à jamais inconnu en dépit de tes incessantes supplications. " rosalia " chantonne, à toute heure de la sainte journée, des qualités de romances sans distinction de race, de langue ou de religion. sa bouche de caïmite pulpeuse affectionne les vocalises corses de tino rossi, les valses créoles du temps de saint-pierre, avant l'éruption du volcan, quelques boléros qu'elle capte sur les ondes de cuba ou de bénézuèle et, bien entendu, une tiaulée de chanters d'eglise en grec et en latin qui te pétrifient d'extase mais ont le don d'irriter ta mère sans pour autant qu'elle intime l'ordre à rosalia de coudre sa bouche.
    " ravines du devant-jour, le premier volet de ces chroniques d'enfance, a paru en 1993 dans la même collection.

  • Splash

    Sheila Kohler

    " Le jour où Fiamma disparut, elle alla nager à l'aube.
    Ann la vit s'asseoir sur son lit, dans le dortoir endormi et silencieux. Dans la faible lumière, elle avait déjà l'air d'un spectre, vêtue de sa souple chemise de nuit à manches longues qu'elle lavait elle-même, malgré le règlement, pour que le savon de l'école n'irrite pas sa peau sensible. Son épaisse chevelure était coiffée en une tresse qui pendait mollement dans son dos. A voix basse, pour ne pas nous réveiller, elle raconta son rêve à Ann : elle nageait dans l'eau dormante de son lac, dont la surface grise était noyée de brume ; puis elle se sentait soulevée par l'eau ; son corps tournoyait lentement, s'échappait dans l'air frais ; s'élevait.
    Elle volait. Mais en se réveillant sous son drap blanc, elle était trempée de sueur. ".

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