Edouard Glissant

  • L'écriture poétisée d'Edouard Glissant nous invite à la rencontre de Rapa Nui, en nouant le fil entre les impressions de terrain de son émissaire sur place, Sylvie Séma, et la transcription littéraire, impressive, qui en est faite. Placée au centre d'un faisceau de correspondances avec le monde, l'île de Pâques perd en isolement et préserve son mystère.

  • Tout-monde

    Edouard Glissant

  • «[...] la raison à quoi tendent les pages du Sel noir, c'est une raison marronnante et succulente, une raison de forêts et de lianes, et pourtant qui s'offre aux défrichements de la liberté. Une raison qui certes ne s'assurera de sa propre justesse qu'à une certaine consonance entre elle-même et le monde. De là, dans un premier temps, le risque de ne sonner que pour elle seule : et c'est pourquoi il lui faut recourir aux arbitrages de l'histoire. Aussi Glissant : "Je suis dans l'histoire", écrit-il, "jusqu'à la moindre moelle." Ainsi l'île, au lieu de se laisser découvrir par les autres, entend-elle découvrir le monde à son tour.
    Imaginons qu'au rebours de l'éruption de la montagne Pelée, ce soit en rêves, en chairs vivantes, en verdures, en humus qu'explosent les profondeurs de la Martinique, et cela dans le déploiement d'un signe ternaire : depuis toujours l'appel caraïbe d'un Nouveau Monde d'indianité ; déjà l'Afrique... "Moins une Afrique retrouvée, d'ailleurs, qu'une référence, contraire et complémentaire à celle de l'Europe, et dont j'use surtout pour dégager ma propre vérité et celle des miens." Voilà les trois branches d'un étoilement dont une identité insulaire serait le foyer et la résultante.
    En définitive, ce qui émerge du recueil d'Édouard Glissant, c'est la requête de l'identité. Non plus rivage d'au-delà de la mer, puisque désormais c'est elle qui regardera l'horizon de mer. Et non plus Eldorado, Hespérides pour les autres, mais Atlantide revenue des abysses du monde pour devenir construction de soi.» Jacques Berque.

  • Cet essai analyse, à partir du cas martiniquais, les forces à l'oeuvre dans les cultures antillaises.
    Système des plantations ; peuplement pyramidal : africains et hindous à la base, européens au sommet ; phénomène culturel de créolisation ; langues de compromis : dans les Antilles francophones, le créole ; syncrétisme des civilisations ; insularité.
    Le discours antillais porte la marque de ces traits de culture. Il s'efforce vers leur élucidation. Il débouche peut-être sur un langage nouveau. Il confronte en tout cas, dans sa partie créolophone, les dangers du passage de l'oral à l'écrit.
    Ces dangers sont exacerbés dans un pays comme la Martinique, où les puissances de la politique d'assimilation sont à l'oeuvre. Ce qui se joue là, c'est, dans le cadre moderne des « contacts de civilisation », la possibilité pour une communauté de bâtir une culture « composite », éloignée à la fois des renoncements faciles et des replis stérilisants.
    On débouche alors sur une Poétique de la Relation mondiale dont, par-delà les terrifiants avatars de l'histoire contemporaine, les Antilles porteraient en elles la promesse, une des promesses parmi d'autres.
    Ce livre est donc de littérature, et de politique : de sciences humaines.

  • «Esthétique de la terre ? Dans la poussière famélique des Afriques ? Dans la boue des Asies inondées ? Dans les épidémies, les exploitations occultées, les mouches bombillant sur les peaux en squelette des enfants ? Dans le silence glacé des Andes ? Dans les pluies déracinant les favelas et les bidonvilles ? Dans la pierraille et la broussaille des bantoustans ? Dans les fleurs autour du cou, et les ukulélés ? Dans les baraques de fange couronnant les mines d'or ? Dans les égouttoirs des villes ? Dans le vent aborigène ravagé ? Dans les quartiers réservés ? Dans l'ivresse des consommations aveugles ? Dans l'étau ? La cabane ? La nuit sans lumignon ?
    Oui. Mais esthétique du bouleversement et de l'intrusion. Trouver des équivalents de fièvre pour l'idée "environnement" (que pour ma part je nomme entour), pour l'idée "écologie", qui paraissent si oiseuses dans ces paysages de la désolation. Imaginer des forces de boucan et de doux-sirop pour l'idée de l'amour de la terre, qui est si dérisoire ou qui fonde souvent des intolérances si sectaires.» Édouard Glissant.

  • Cet ouvrage se propose comme une suite de haltes dans le parcours d'une oeuvre, celle d'Edouard Glissant, qui se déploie aussi bien dans le domaine du roman, de l'essai que de la poésie. Romancier, Edouard Glissant a fait éclater les frontières du genre par des textes aux formes constamment renouvelées, de La Lézarde jusqu'au Tout-monde et à Ormerod. Essayiste, il a mis au point les concepts qui, depuis Soleil de la Conscience jusqu'à Philosophie de la Relation, en passant par le très célèbre Discours antillais, n'ont cessé d'alimenter la réflexion des contemporains de toutes disciplines. Comment en effet concevoir le monde sans les notions indispensables de créolisation, d'opacité et d'errance qui sont à l'origine de ce que Glissant désigne comme la Relation, une Relation qui se dévoile aussi bien dans le registre du poétique que du philosophique. Car il n'y a de pensée véritable, selon lui, que celle qui rejoint le poème, celui-ci étant « la seule dimension de vérité ou de permanence ou de déviance qui relie les présences du monde ». C'est donc en poète que Glissant développe cette pensée archipélique qui est au coeur de ses essais et qu'il définit comme une pensée qui s'oppose aux pensées occidentales, associées aux pensées de système.

  • "l'oeuvre de faulkner m'a toujours paru être ainsi: une révélation différée (sans qu'il y eût là quoi que ce soit à voir avec le suspense du roman policier), qui engendre sa technique, non pas d'élucidation (psychologique, ni sociale, ni .
    ) mais, en fin de compte, d'amassement d'un mystère et d'enroulement d'un vertige - accélérés plutôt que résolus par cette folle vertu du différement et du dévoilement - autour d'un lieu qu'il lui faut signifier. " cette intuition profonde, à la fois de la nature et de l'enjeu de l'oeuvre faulknérienne - "la légitimité absolue d'une fondation du sud" - edouard glissant en suit les proférations et proliférations, les dérives et les dénis dans cet essai oú l'acuité le dispute à l'ampleur, la subtilité d'analyse à la véhémence poétique.

    Si faulkner a, selon edouard glissant, "renouvelé de fond en comble", c'est-à-dire de case en grande maison, les principes de l'épique et du tragique ", lui-même, dans cette "approche" oú l'altérité fonde paradoxalement la connivence, renouvelle l'essai, rapportant la littérature à son plus haut objectif, "la totalité-monde".

  • Nouvelle édition

  • " S'il y a une raison de fonder un Centre national autour d'un pareil sujet, c'est-à-dire de cet esclavage-ci plus particulièrement, oui de cet esclavage-ci, africain, caraïbe, américain, transindien, européen, alors que nous savons que tous les esclavages sont également monstrueux et hors humanité, peut-être la trouvons-nous avant tout dans ceci qu'il a intéressé la plupart du monde connu à l'occident du monde, c'est-à-dire qu'il a établi un lien d'un ton nouveau entre pays et cultures, que ce lien, on a voulu le faire méconnaître, qu'il a brassé un nombre incalculable de beautés dans un nombre aussi incalculable de supplices, qu'il en est résulté la créolisation de ce grand pan du monde, créolisation aussi belle que sa démocratisation, qui a répercuté sur une partie de notre monde actuel et qui a fait que nous y sommes entrés, et qu'alors ce Centre doit être national parce que c'est là le meilleur chemin pour en démultiplier toutes les approches et toutes les résonances internationales. " Edouard Glissant

    Le 10 mai est devenu, en France, une journée nationale consacrée à la mémoire de la traite négrière, des esclavages et de leurs abolitions. Cette commémoration illustre la volonté partagée de compréhension, de réconciliation et d'engagement dans la lutte contre l'esclavage, qui subsiste encore dans certains pays. Poser les jalons de cette réflexion, préciser les contours du futur Centre national consacré à la traite, à l'esclavage et à ses abolitions est la mission confiée à d'Édouard Glissant et qu'il expose dans cet ouvrage. Dans la filiation de Léopold Sédar Senghor ou Aimé Césaire, l'humanisme et la poésie d'Edouard Glissant ne cèdent en rien à l'exigence de l'analyse. À travers les interrogations sur la place de cette mémoire dans l'histoire de la nation, ce sont aussi les figures emblématiques de Toussaint Louverture et de Victor Schoelcher qui sont évoquées. La conception et l'organisation de chacun des domaines d'activité du futur Centre national pour la mémoire des esclavages et de leurs abolitions sont présentées en détail dans le dernier chapitre de ce volume.

  • Comment envisager le rapport à l'autre ? Dans cet essai, Édouard Glissant en appelle à une « philosophie de la relation » qui se fonde sur la différence. Il y défend une diversité consentie, une créolisation du langage et annonce un « nouvel imaginaire », en d'autres termes de nouvelles littératures.

  • Les marches extrêmes de la pensée comme les bienheureux accidents du style sont atteints et relevés par l'acuité ou le pur toucher poétiques, dans une manière concrète de vivre les paysages. Ni une communion mystique ni le retour intéressé à la terre. Les paysages du monde actuel sont le plus souvent éventrés, délavés, détruits jusqu'à leurs sources souterraines par les guerres, les oppressions, l'imprévoyance ou la bêtise des humanités, c'est une de nos approches de la connaissance aujourd'hui que de les fréquenter par-delà ces ravages, que nous tentons par ailleurs de limiter, et de plonger à cet inextricable et à cette opacité qu'ils continuent de tendre sur le Tout-Monde, pour le protéger. C'est bien là le lieu, inexplicable, inexpugnable, de la connaissance tremblante dont la poésie est la garante la plus assidue.»

  • J'appelle chaos-monde le choc actuel de tant de cultures qui s'embrasent, se repoussent, disparaissent, subsistent pourtant, s'endorment ou se transforment, lentement ou à vitesse foudroyante : ces éclats, ces éclatements dont nous n'avons pas commencé de saisir le principe ni l'économie et dont nous ne pouvons pas prévoir l'emportement.
    Le tout-monde, qui est totalisant, n'est pas (pour nous) total.
    Et j'appelle poétique de la relation ce possible de l'imaginaire d'un tel chaos-monde, en même temps qu'il nous permet d'en relever quelque détail, et en particulier de chanter notre lieu, insondable et irréversible. l'imaginaire n'est pas le songe, ni l'évidé de l'illusion.

  • «... Alors ! Tu espères qu'un registre, un de ces gros cahiers qu'ils ouvrent à la mairie sous ton nez pour t'impressionner, peut te dire pourquoi un Béluse suivait ainsi un Longoué, ou pourquoi Louise avait obéi au geste, elle qui se considérait déjà une parente de La Roche, ou encore comment il se fait que toutes ces langues africaines sont parties de leur cervelle comme un vol de gros-becs ? Ouvre tes registres, bon, tu épelles les dates ; mais moi tout ce que je sais lire c'est le soleil qui descend en grand vent sur ma tête [...]. Car le passé est en haut bien groupé sur lui-même, et si loin ; mais tu le provoques, il démarre comme un troupeau de taureaux, bientôt il tombe sur ta tête plus vite qu'un cayali touché à l'arbalète...»


  • " chacun de nous rapproche les uns des autres et à son gré ses fleuves, ou ses montagnes, ou bien ses canyons ou ses forêts et ses brousses, ses haies ou ses lacs, ses vals ou ses fjords, qui partagent les géographies et qui assemblent les histoires du monde, tous les fleuves oú des peuples brûlèrent des feux pour la clarté de leur eau, et les montagnes oú tant d'autres piétèrent, et les grandes vallées et les ravines qui ont frayé des traces légères pour les marronnages, et les brousses oú tant de marrons et de résistants s'acassèrent.
    les réunir à chaque fois dans une poétrie ou un chaos-opéra, c'est une manière fertile de se déposséder de ces lieux, pour mieux y convenir. les poétiques du tout-monde sont issues des imaginaires de nos politiques les plus disséminées, les plus obstinées, ici et partout, combats ignorés et cris mal entendus et rassemblements fragiles et visées tellement impossibles à tenir. ".

  • Les trois pièces que voici, composées, dans l'ordre de leur actuelle présentation, à des époques éloignées (1963, 1975, 1987), trament un hypothétique roman.
    Elles ne souffrirent pas, ni ne me firent souci, d'être restées resserrées au bas d'une pile de papiers, sans que pour autant je les eusse oubliées. Comme si elles avaient attendu que la dernière fût venue accomplir leur courbe commune et leur trace. J'ai parcouru quelques-unes de ces traces dans des poèmes et des récits antérieurs - il faut sans cesse reprendre. Peut-être que par leurs manières différentes, tellement discontinues, de telles paroles réservent le seul secret d'un chemin souterrain, d'une errance de celui, ou de ceux, qu'elles concernent, errance partagée mais insue, tout en fractures et soudainetés.

    E. G.

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